C. Sentiment d'efficacité personnelle La
théorie de Bandura
« Bandura a proposé que les sentiments
d'efficacité personnelle, c'est-à-dire les croyances et la
confiance que les individus ont dans leurs capacités à
réaliser avec succès des tâches et des comportements
requis, sont des médiateurs fondamentaux des comportements et des
changements de comportement ; des faibles sentiments d'efficacité
personnelle pour une tâche
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donnée conduisant à l'évitement, alors
que des forts sentiments d'efficacité personnelle augmentent la
fréquence de ceux-ci » (Gaudron, 2013, p. 1).
Bandura va rompre avec le béhaviorisme en mettant en
évidence les facteurs internes (sentiments, intelligence, etc.) qui
jouent sur le comportement des individus. Il s'intéresse notamment
à ce qui est observable. Il va mettre en évidence le processus
d'autorégulation, nommé agentivité humaine : l'homme
exerce une influence sur ses actions en interaction dynamique avec son
environnement. Dès lors, il acquiert la capacité de le modifier
afin d'atteindre les objectifs fixés. Le sentiment d'efficacité
va par exemple permettre au patient d'avoir un contrôle sur le stress et
d'arriver à le gérer, ce dernier étant un vecteur
d'infections bactériennes ou virales, d'apparition de troubles
psychiques, et favorisant la progression du rythme des maladies chroniques
(Bandura, 2014). Nous avons vu que les habitudes de vie chez les patients
atteints de maladies chroniques peuvent améliorer ou affaiblir leur
santé, ils peuvent par conséquent exercer un contrôle
dessus. « La théorie socio-cognitiviste distingue trois processus
du changement personnel : l'adoption de nouveaux comportements, leurs usages
généralisés dans plusieurs circonstances et leur maintien
au fil du temps » (Bandura, 2014, p. 419). La croyance d'efficacité
influencerait ces trois phases.
Amorce du processus de changement
Si le patient est convaincu qu'il peut modifier son
comportement et le réguler, alors ça jouera un rôle dans sa
prise de décisions concernant le changement d'un mode de vie
néfaste ou l'apprentissage de nouvelles habitudes qui vont être
bénéfiques pour la prise en charge de sa pathologie chronique.
Comme nous le montre Bandura (id.), l'inefficacité perçue
à agir de façon préventive pour le bien de la santé
est un obstacle qui est régulièrement rencontré. Les
conséquences sont vastes : les patients sont résignés et
vont continuer à consommer des produits néfastes (cannabis,
alcool, tabac, sucre, gras etc.). A l'inverse, si elles ont un sentiment
d'efficacité élevé elles peuvent exercer un contrôle
adéquat sur ces consommations et, par conséquent,
l'évolution de leur maladie et son développement. Cependant, si
elles estiment ne pas posséder ce
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qui est nécessaire au début de leur prise en
charge alors elles ne vont pas tenter de les modifier.
Selon Bandura (id.), les individus qui n'ont pas un grand
sentiment d'efficacité personnel (SEP) vont être tenté
d'abandonner vite si les résultats ne sont pas présents
rapidement, « c'est pourquoi les fumeurs qui s'estiment incapable
d'abandonner la cigarette n'essaient même pas de le faire »
(Bandura, 2014, p. 419). « Dans une études longitudinale
menée auprès de gros fumeurs qui avaient essayé de
s'arrêter de fumer par eux-mêmes, ceux qui ont réussi
avaient initialement un sentiment d'efficacité plus élevé
que ceux qui ont rechuté ou que ceux qui n'ont pas tenté de
s'arrêter » (ibid.). Et pour cause : ceux qui pensent pouvoir
réussir fournissent plus d'effort que les autres. Aussi, même les
fumeurs qui reconnaissent que le tabac nuit à leur santé ne vont
pas changer s'ils ont un SEP moindre. Ceci rejoint ce que nous a montré
Reach (2007) : ce n'est pas parce que l'on sait que l'on fait, le niveau de
connaissance n'a rien à voir avec le degré d'observance. Pour
Bandura (2014), tout se joue dans la perception du sentiment
d'efficacité des individus. Ce sentiment qu'ils ont sur leur
capacité à résister à une substance nocive ou une
mauvaise habitude de vie est purement subjectif. De ce fait, ceux dont le SEP
est faible vont davantage renoncer aux pratiques préventives (Bandura,
2014, p. 420).
Les médias jouent un rôle important dans les
transformations des conduites. Ceux-ci doivent impacter les façons de
vivre avec de bonnes méthodes de communication dans les campagnes de
prévention à la santé. Or, si quelques fois la peur peut
être mise en avant (c'est souvent le cas), ce procédé peut
avoir l'effet inverse que celui escompté. En effet, les individus ne
tiennent pas toujours compte d'une menace perçue comme
incontrôlable, c'est pourquoi il ne faut pas toujours « tirer sur la
corde sensible ». Alors que les études prennent en compte
l'efficacité de la méthode et non pas l'efficacité
personnelle, les individus ne vont pas produire d'actions efficaces s'ils ne
croient pas en leurs capacités de les suivre. Ces derniers n'ont pas
besoin d'avoir peur pour changer leurs modes de vie néfastes mais ils
ont besoin d'une bonne croyance en leur SEP. Au lieu de construire des
programmes de santé basés sur les bénéfices
attendus, il faudrait mettre en avant la perte de la santé. Car, les
patient préfèrent en général éviter une
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perte de santé plutôt qu'avoir des
bénéfices. Cependant, des facteurs ont une influence sur le SEP
(type de pathologie, CSP, âge etc.), c'est pourquoi il est plus
élevé chez certaines personnes. Or, les messages issus des
campagnes de santé publics et des programmes d'ETP sont
standardisés et les mêmes pour tout le monde alors qu'ils
devraient être davantage individualisés. Certaines pathologies
vont se heurter à des obstacles plus ou moins conséquents qui
feront obstacle à une bonne observance (et une bon SEP). Ces obstacles
dépendent aussi de l'environnement, de la situation, du contexte. D'un
point de vue macro, on pourrait faire l'hypothèse que dans deux
sociétés distinctes, les individus qui seront mal observant ne
seraient pas représentés par le même public (pas le
même milieu). Afin d'illustrer cette hypothèse nous pourrions
aisément prendre l'exemple de l'allaitement en France qui est
arrêté très tôt tandis que l'on sait désormais
que c'est bénéfique pour le développement de l'enfant en
bas âge. Alors même que l'allaitement jusqu''à six mois de
façon exclusive et au minimum pendant les quatre premiers mois fait
partie des recommandations du programme national de nutrition santé,
plusieurs facteurs inhérents à notre culture et notre histoire
induisent ces comportements : la nouvelle place du père dans la
société et le renvoie de l'allaitement aux femmes à leur
condition (de femme).
De la même manière, lorsque nous parlons
d'inobservance nous devrions plutôt utiliser le terme de situation de non
observance car en disant non observant nous réduisons le patient
à son incapacité de suivre un traitement (médicamenteux ou
non) sans prendre en compte la situation qui l'entoure. Par exemple, les
patients qui doivent se conformer à un mode de vie comportant plus de
sport vont avoir plus de mal s'ils avaient l'habitude d'être
sédentaire avant la prise en charge de la maladie chronique. Les
comportements qui ne vont pas aller dans le sens des normes sociales dominantes
vont être plus dur à mettre en oeuvre et inversement (nous avons
eu l'exemple du tabac pendant longtemps). Ceux qui correspondent à des
normes sociales valorisées seront toujours plus
récompensés.
La « croyance d'efficacité personnelle occupe un
rôle régulateur essentiel dans la structure causale sociocognitive
parce que ces croyances agissent non seulement sur les comportements de
santé eux-mêmes, mais aussi sur d'autres groupes de facteurs qui
contribuent à la motivation et à l'autorégulation »
(Bandura,
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2014, p. 124). Plusieurs obstacles peuvent y faire obstruction
tels que ceux qui sont situationnels et sanitaires (ressources pas à
portée de main).
Bandura va mettre en évidence trois types d'obstacle :
« l'inefficacité personnelle perçue à surmonter les
obstacles à l'adoption et au maintien d'habitudes favorables à la
santé, les résultats négatifs attendus associés aux
changements de styles de vie, l'indisponibilité des ressources de
santé » (Bandura, 2014, p. 128). Selon lui, les individus doivent
acquérir des compétences afin de gérer leur motivation
dans l'objectif de modifier leur comportement. Ainsi, ceux qui ont un bon SEP
vont mieux arriver à effectuer les stratégies de coping que ceux
dont le SEP est plus faible. « Parmi les maladies qui nécessitent
une autogestion aucune n'est plus exigeante que le diabète »
(Bandura, 2014, p. 433). En effet, les patients atteint par cette affection
doivent changer d'alimentation, de pratique physique, faire plusieurs auto
observations, savoir s'auto administrer de l'insuline avec un respect strict
des heures, etc.
Les sources du sentiment d'efficacité
« La nature humaine est en partie gouvernée par le
choix que l'on fait des valeurs et des normes d'évaluation personnelle.
C'est cette ressource interne d'évaluation et de guidage qui donne aux
individus un sens à leur vie et c'est de là également que
découle la satisfaction de ce qu'ils font » (Autour de l'oeuvre
d'Albert Bandura., 2004, p. 162).
Pour Bandura, le SEP est au coeur de la motivation, du
bien-être et des accomplissements de l'individu. S'ils ne sont pas
convaincus qu'ils peuvent obtenir les résultats qu'ils veulent avec
leurs propres actions, alors ils ne vont pas insister pour se soigner. Il ne
s'agit pas seulement de savoir ce qu'il faut faire et être motivé
mais d'une « capacité productrice au sein de laquelle les
sous-compétences cognitives, sociales, émotionnelles et
comportementales doivent être organisées et orchestrées
efficacement pour servir de nombreux buts » (Autour de l'oeuvre
d'Albert Bandura., 2004, p. 60). Il s'agit vraiment du partage de
croyances sur les capacités à traiter des défis et les
actions (qui vont être plus ou moins grande en fonction de la pathologie
et de l'environnement). « Les systèmes sociaux qui entretiennent
les compétences de gens, leur fournissent des ressources utiles, et
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laissent beaucoup de place à leur auto direction, leur
donnent plus de chance pour qu'ils concrétisent ce qu'ils veulent
eux-mêmes devenir » (id., p. 20).
Les croyances d'efficacité personnelle sont
basées sur quatre sources d'information : « les expériences
actives de maîtrise, l'apprentissage social, la persuasion par autrui et
l'état psychologique et émotionnel » (id., p. 62). Les
expériences actives de maîtrises correspondent aux performances
antérieures, aux succès et aux échecs qui ont pu avoir
lieu précédemment. L'apprentissage social correspond à la
comparaison sociale, le sujet va comparer ses réussites et ses
échecs avec ceux des autres et cela peut avoir une influence sur le SEP,
surtout si la personne comparée ressemble (caractéristiques
similaires telles que l'âge, le sexe etc.) à celle qui souhaite
changer de mode de vie. « Par exemple, des enfants tirent un sentiment
d'efficacité personnelle plus élevé s'ils observent
d'autres enfants talentueux que s'ils voient des adultes manifester les
mêmes aptitudes » (ibid.).
Ensuite, il y a la persuasion par autrui : les opinions de
personnes externes vont importer à l'individu car ce dernier reste
sensible concernant l'avis de ses pairs. Des études de BUTLER datant de
1987 suggèrent par exemple que les feed back sous forme de commentaires
entrainent un intérêt et une performance plus élevés
que des feed back sous forme de notes.
Enfin, il y a l'état psychologique et émotionnel
qui joue un rôle, c'est pourquoi « les traitements qui
réduisent les réactions émotionnelles
élèvent les croyances en l'efficacité de gestion du
stress, avec les améliorations correspondantes de performance »
(id., p. 63). Aussi, il ne faut pas négliger l'environnement qui joue un
rôle primordial dans le SEP : « un sentiment élevé
d'efficacité personnelle au sein d'un environnement réactif
récompensant les réussites valorisées favorise les
aspirations, l'engagement productif dans les activités et un sentiment
de réussite personnel » (id., p. 55). La conception du SEP n'est
donc absolument pas juste individualiste, nous parlons alors «
d'efficacité collective » (id., p. 63), il y a aussi les
performances attendues de la société qui rentrent en compte afin
d'apprécier le SEP, et donc le changement des modes de vie chez les
personnes atteintes de maladies chroniques. « Il y a donc interaction
entre les croyances d'efficacité et la
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réceptivité de l'environnement » (ibid.).
Voici ci-dessous une figure simplifiée de celle qui apparait dans
l'ouvrage de Bandura (2014) et qui croise les modes de croyances
d'efficacité et d'attentes de résultat (environnement) en
montrant leurs effets :
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SEP élevé
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Attentes de résultats élevées
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Favorise les aspirations, l'engagement productif dans les
activités et un sentiment de réussite personnelle
|
|
Attentes de résultat faibles
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Revendications, reproches, militantisme ou changement de
milieu
|
|
SEP faible
|
Attentes de résultat élevées
|
Auto désignation, découragement
|
|
Attentes de résultat faibles
|
Résignation, apathie
|
Tableau 1 Modes de croyances d'efficacité
croisés avec les résultats attendus
Comme nous pouvons le constater, lorsque l'individu est face
à un environnement peu réactif et qu'il a un SEP faible, alors il
va renoncer rapidement. A l'inverse, s'il a un SEP élevé, il
multipliera ses efforts mais sera obligé de persévérer. Si
l'environnement présente des caractéristiques favorables, ce sera
alors forcément bénéfique pour l'individu et
particulièrement ceux qui ont un SEP peu élevé. Ils «
s'investissent alors dans l'action, et sont motivées par de fortes
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aspirations et tirent des satisfactions des résultats
obtenus » (Autour de l'oeuvre d'Albert Bandura., 2004, p. 63).
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