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Le maintien du francais en contexte d expatriation


par Julie Horel
Universite de Rouen Normandie - Master Sciences du langage 2025
  

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1.3.2. Comment les enfants perçoivent leur langue première

Cette section s'intéresse aux représentations que les parents se font de la manière dont leurs enfants perçoivent la langue française. À travers leurs réponses, il s'agit d'examiner dans quelle mesure les enfants semblent valoriser, rejeter ou simplement utiliser le français dans leur quotidien, tel que rapporté par les adultes. L'analyse de ces perceptions parentales permet d'approcher indirectement la place affective et symbolique qu'occupe le français chez les jeunes expatriés, ainsi que les éventuels obstacles rencontrés dans sa transmission au sein du foyer.

Le graphique suivant illustre les perceptions des parents quant à la manière dont leurs enfants perçoivent le français par rapport à l'anglais. Il est important de souligner que les enfants eux-mêmes n'ont pas été interrogés directement ; les résultats présentés ici reposent donc sur l'interprétation parentale, ce qui peut introduire un biais subjectif.

Figure 8 : Comment les enfants perçoivent le français

L'élément le plus marquant de cette enquête est que 69 % des parents (soit 20 répondants sur 29) estiment que leurs enfants trouvent le français plus difficile que l'anglais. Cette perception majoritaire peut s'expliquer par plusieurs facteurs : une moindre exposition au français dans le milieu scolaire et social, un usage prédominant de l'anglais dans les interactions quotidiennes, ou encore une scolarisation en anglais qui favorise une plus grande aisance dans cette langue.

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En effet, il ressort également de nos entretiens que selon les parents, leurs enfants considèrent l'anglais comme une langue plus simple à apprendre, en particulier sur le plan grammatical. La relative simplicité de la conjugaison anglaise (peu de variations de temps et d'accords comparé au français) et l'absence de distinctions complexes comme le genre grammatical peuvent rendre l'anglais plus accessible aux jeunes apprenants. De même, la lecture en anglais est perçue comme plus facile, probablement en raison d'une orthographe moins irrégulière que celle du français et d'une exposition plus précoce à des textes en anglais dans le cadre scolaire et extrascolaire.

Dans le même ordre d'idées, 62,1 % des parents déclarent que leurs enfants considèrent le français comme une langue moins importante pour leur réussite scolaire et professionnelle. Ce résultat, relativement élevé indique que la majorité des parents interrogés estiment que leurs enfants perçoivent le français comme moins crucial pour leur succès académique et professionnel.

Comme nous l'avons mentionné précédemment, nous avons remarqué lors de nos entretiens que les stratégies familiales en matière de transmission du français sont influencées par les projets d'études universitaires que les parents envisagent pour leurs enfants. En effet, au cours de nos entretiens, la majorité des familles ont évoqué leurs réflexions sur le choix d'université, ce qui influence directement leurs exigences en matière de français. Ceux qui privilégient des destinations anglophones comme le Royaume-Uni ou le Canada, peuvent être amenés à être moins stricts quant au maintien du français, l'anglais étant perçu comme plus stratégique pour l'avenir académique et professionnel de leurs enfants. À l'inverse, certains parents, malgré une scolarisation en anglais, souhaitent que leurs enfants poursuivent leurs études en France, en raison de coûts universitaires plus abordables, de la présence de la famille sur place ou encore de la proximité géographique. Il est important de rappeler qu'aux Émirats, l'enseignement supérieur est particulièrement onéreux, avec des frais de scolarité pouvant atteindre entre 80 000 et 200 000 AED (soit environ 20 000 à 50 000 euros) par an, selon l'université et le programme choisi. Malgré des progrès notables ces dernières années, l'offre universitaire locale reste encore relativement limitée, ce qui pousse de nombreuses familles à envisager des études à l'étranger, influençant ainsi leurs choix linguistiques et éducatifs.

Par ailleurs, 48,3 % des parents indiquent que leurs enfants perçoivent le français comme une langue principalement utilisée en famille.

Ce résultat montre que près de la moitié des parents interrogés affirment que leurs enfants perçoivent le français comme une langue principalement utilisée en famille. Cela suggère que le français est avant tout une langue de communication domestique, plutôt qu'un outil pour l'éducation, la socialisation ou la vie professionnelle. Les enfants semblent donc associer son usage aux interactions avec leurs parents et proches.

Dans un contexte où l'anglais est la langue principale de l'éducation et des opportunités professionnelles, le français semble relégué à un rôle secondaire. À long terme, cette restriction de l'usage du français à la seule sphère familiale pourrait fragiliser sa transmission. Si les enfants ne perçoivent pas la nécessité d'utiliser le français en dehors du foyer, il existe un risque qu'ils réduisent progressivement son emploi à mesure qu'ils grandissent et que leur vie sociale et professionnelle se déroule principalement en anglais. Aux U.A.E, les enfants évoluent dans un environnement multiculturel où leurs amis, qu'ils rencontrent principalement à l'école ou parmi leurs voisins, viennent de diverses nationalités, ce qui fait de l'anglais la langue principale de communication entre eux.

Ce résultat soulève donc une question essentielle : comment encourager un usage plus large du français afin qu'il ne soit pas perçu uniquement comme une langue familiale ? Il met en lumière la

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nécessité pour les familles francophones de mettre en place des stratégies adaptées pour élargir l'usage du français au-delà du cercle domestique et renforcer son statut dans la vie quotidienne des enfants.

Un autre point intéressant à noter est que 44,8 % des parents estiment que leurs enfants perçoivent le français comme une langue moins utile que l'anglais. Cette perception pourrait refléter une réalité pragmatique : dans un environnement dominé par l'anglais, la nécessité d'utiliser le français au quotidien est souvent moindre, ce qui peut influencer la motivation des enfants à le pratiquer activement.

Enfin, des perceptions plus minoritaires méritent également d'être mentionnées : seuls 17,2 % des parents indiquent que leurs enfants considèrent le français et l'anglais comme équivalents en termes de difficulté ou d'usage, tandis que 13,8 % estiment que leurs enfants trouvent le français plus facile ou plus naturel.

Ces résultats traduisent ainsi une dynamique de transmission linguistique marquée par une prédominance de l'anglais et une certaine difficulté à maintenir le français comme langue d'usage naturel pour les enfants. La subjectivité des réponses, qui repose sur l'interprétation parentale, invite néanmoins à une certaine prudence.

Nous pouvons ajouter que les représentations que l'enfant se construit à propos de sa langue première constituent un facteur déterminant dans l'efficacité de son maintien et de sa transmission. En effet, la perception qu'il en a influence directement sa motivation à l'apprendre, à y consacrer du temps, notamment dans le cadre d'un apprentissage formel. Pour cela, les parents jouent un rôle central dans cette construction. Bien au-delà de la transmission formelle des règles grammaticales, de l'orthographe ou de la conjugaison, il s'agit avant tout de nourrir chez l'enfant un attachement à sa langue maternelle. Cela passe par l'éveil à la richesse des mots, le plaisir de la lecture, et une mise en valeur explicite de la beauté et de la singularité de leur langue dès le plus jeune âge. En mettant en place un discours valorisant et en intégrant la langue dans des moments de partage, les parents contribuent à faire de cette transmission non pas une contrainte, mais un héritage vivant et apprécié.

Nous avons constaté lors de nos entretiens que certains enfants, en grandissant, peuvent également rejeter l'usage du français, le percevant comme une contrainte ou une langue peu utile dans leur environnement immédiat. D'autres, au contraire, peuvent développer un attachement plus fort à leur langue d'origine, notamment à travers des expériences personnelles positives ou un intérêt culturel spécifique. On observe en effet chez certains enfants ayant grandi loin de la France une forme d'idéalisation du pays et une revendication identitaire forte, nourrie par l'image positive dont bénéficie la France aux E.A.U. et aussi parce que leur contact avec la France se limite généralement aux périodes de vacances, associés à la famille, aux loisirs et à une certaine insouciance, ce qui peut renforcer cette vision idéalisée. Ce phénomène se traduit parfois par des manifestations de fierté nationale : lors de compétitions sportives, par exemple, il n'est pas rare de voir certains enfants brandissant des drapeaux français ou portant des maillots aux couleurs de la France, une attitude que l'on observerait sans doute moins fréquemment en France. L'image que se construit l'enfant de son pays d'origine a une influence claire sur sa motivation à apprendre le français.

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Synthèse du premier chapitre :

Ce premier chapitre a permis d'explorer les dynamiques complexes qui participent à la construction d'un foyer francophone à l'étranger, en particulier dans le contexte des familles francophones expatriées aux E.A.U. L'analyse du profil des familles a révélé une diversité de parcours et de motivations, où l'expatriation résulte aussi bien d'opportunités professionnelles que de choix personnels et familiaux. Ces motivations ont une influence directe sur la gestion des langues au sein du foyer, en déterminant les stratégies adoptées pour maintenir le français en dépit de la prédominance de l'anglais dans l'environnement scolaire et social.

Les pratiques linguistiques observées au sein des foyers francophones expatriés montrent un mélange varié des langues, où le français coexiste souvent avec l'anglais, voire avec d'autres langues. L'importance attribuée au français par les parents se manifeste dans leurs discours et leurs efforts pour le valoriser au sein du foyer. Ces représentations varient en fonction du projet familial et des attentes liées à l'avenir académique des enfants. En effet, l'une des spécificités majeures relevées dans cette étude concerne la difficulté d'envisager des études supérieures aux E.A.U. pour les enfants francophones. Cette contrainte amène les familles à envisager des parcours universitaires soit à l'étranger soit en France, et représente alors un facteur important dans la gestion de la politique langagière familiale. La construction d'un foyer francophone à l'étranger repose sur un arbitrage entre exposition à l'anglais, volonté de transmission du français et projet d'avenir des enfants.

La suite de cette recherche se penchera sur les stratégies mises en place par ces familles pour assurer le maintien du français dans ce contexte particulier.

Chapitre 5 : Les stratégies familiales de maintien et de transmission du français

Dans un contexte où l'anglais domine dans les sphères scolaires, sociales et professionnelles, le maintien et la transmission du français au sein des familles francophones peut devenir un véritable défi. Les stratégies adoptées par ces familles ne sont ni figées ni uniformes. En effet, elles varient en fonction de multiples facteurs, tels que l'âge des enfants, le temps disponible des parents, ou même l'évolution de la motivation au sein du foyer. Certaines familles adoptent une approche structurée et réfléchie, tandis que d'autres privilégient une transmission plus intuitive.

Les stratégies familiales de maintien et de transmission d'une langue peuvent être formelles ou informelles. Les stratégies formelles impliquent des dispositifs explicites visant à structurer l'apprentissage du français : cours de langue, inscriptions à des écoles ou à des activités extrascolaires en français, mise à disposition de ressources pédagogiques spécifiques (livres, applications, exercices), ou encore mise en place de temps dédiés à la lecture et à l'écriture. À l'inverse, les stratégies informelles reposent sur une immersion quotidienne dans la langue au travers des interactions familiales : conversations à la maison, visionnage de films et dessins animés en français, jeux en famille etc.

De la même façon, il semble important de distinguer les politiques linguistiques familiales explicites et implicites. Une politique linguistique familiale explicite se caractérise par des règles claires établies par les parents et expliquées à l'enfant, telles que l'imposition stricte du français à la maison, l'exigence d'une réponse en français lorsque l'enfant s'exprime en anglais, ou encore l'organisation régulière d'activités en lien avec la langue. À l'inverse, une politique linguistique

familiale implicite repose sur des choix et des habitudes ancrés dans le quotidien, sans qu'ils soient nécessairement verbalisés ou imposés de manière stricte.

Toutefois, il existe également des familles qui ne mettent en place aucune stratégie particulière et qui ne font aucun effort conscient pour la transmission du français. Résultant parfois d'un choix assumé ou d'un simple laisser-faire, cette absence de démarche constitue en soi une stratégie, qui conduit généralement à un affaiblissement progressif de la langue au sein du foyer. Certains parents considèrent que l'apprentissage du français n'est pas une priorité pour leurs enfants, soit parce qu'ils estiment que l'anglais suffit dans leur contexte de vie et qu'ils ne perçoivent pas l'utilité d'un maintien actif de la langue.

Cependant, toutes ces stratégies, y compris l'absence d'effort particulier, évoluent au fil du temps. L'enthousiasme des débuts peut s'essouffler face à la charge mentale des parents, aux résistances de l'enfant, ou à la pression scolaire qui favorise l'anglais. Certains enfants, en grandissant, peuvent également s'opposer a l'usage du français, le percevant comme une contrainte. D'autres, au contraire, peuvent développer un attachement plus fort à leur langue d'origine, notamment à travers des expériences personnelles positives ou un intérêt culturel spécifique.

L'objectif de ce chapitre est donc d'analyser les différentes stratégies mises en place par les familles interrogées, en mettant en lumière leur diversité, leur flexibilité et les défis qu'elles rencontrent. Il s'agit d'obtenir une « photographie » des pratiques langagières familiales et de comprendre comment ces dernières s'adaptent aux réalités du quotidien, aux contraintes et aux aspirations de chacun.

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