1.3.2. Comment les enfants perçoivent leur langue
première
Cette section s'intéresse aux représentations
que les parents se font de la manière dont leurs enfants
perçoivent la langue française. À travers leurs
réponses, il s'agit d'examiner dans quelle mesure les enfants semblent
valoriser, rejeter ou simplement utiliser le français dans leur
quotidien, tel que rapporté par les adultes. L'analyse de ces
perceptions parentales permet d'approcher indirectement la place affective et
symbolique qu'occupe le français chez les jeunes expatriés, ainsi
que les éventuels obstacles rencontrés dans sa transmission au
sein du foyer.
Le graphique suivant illustre les perceptions des parents
quant à la manière dont leurs enfants perçoivent le
français par rapport à l'anglais. Il est important de souligner
que les enfants eux-mêmes n'ont pas été interrogés
directement ; les résultats présentés ici reposent donc
sur l'interprétation parentale, ce qui peut introduire un biais
subjectif.

Figure 8 : Comment les enfants perçoivent le
français
L'élément le plus marquant de cette
enquête est que 69 % des parents (soit 20 répondants sur 29)
estiment que leurs enfants trouvent le français plus difficile que
l'anglais. Cette perception majoritaire peut s'expliquer par plusieurs facteurs
: une moindre exposition au français dans le milieu scolaire et social,
un usage prédominant de l'anglais dans les interactions quotidiennes, ou
encore une scolarisation en anglais qui favorise une plus grande aisance dans
cette langue.
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En effet, il ressort également de nos entretiens que
selon les parents, leurs enfants considèrent l'anglais comme une langue
plus simple à apprendre, en particulier sur le plan grammatical. La
relative simplicité de la conjugaison anglaise (peu de variations de
temps et d'accords comparé au français) et l'absence de
distinctions complexes comme le genre grammatical peuvent rendre l'anglais plus
accessible aux jeunes apprenants. De même, la lecture en anglais est
perçue comme plus facile, probablement en raison d'une orthographe moins
irrégulière que celle du français et d'une exposition plus
précoce à des textes en anglais dans le cadre scolaire et
extrascolaire.
Dans le même ordre d'idées, 62,1 % des parents
déclarent que leurs enfants considèrent le français comme
une langue moins importante pour leur réussite scolaire et
professionnelle. Ce résultat, relativement élevé indique
que la majorité des parents interrogés estiment que leurs enfants
perçoivent le français comme moins crucial pour leur
succès académique et professionnel.
Comme nous l'avons mentionné
précédemment, nous avons remarqué lors de nos entretiens
que les stratégies familiales en matière de transmission du
français sont influencées par les projets d'études
universitaires que les parents envisagent pour leurs enfants. En effet, au
cours de nos entretiens, la majorité des familles ont
évoqué leurs réflexions sur le choix d'université,
ce qui influence directement leurs exigences en matière de
français. Ceux qui privilégient des destinations anglophones
comme le Royaume-Uni ou le Canada, peuvent être amenés à
être moins stricts quant au maintien du français, l'anglais
étant perçu comme plus stratégique pour l'avenir
académique et professionnel de leurs enfants. À l'inverse,
certains parents, malgré une scolarisation en anglais, souhaitent que
leurs enfants poursuivent leurs études en France, en raison de
coûts universitaires plus abordables, de la présence de la famille
sur place ou encore de la proximité géographique. Il est
important de rappeler qu'aux Émirats, l'enseignement supérieur
est particulièrement onéreux, avec des frais de scolarité
pouvant atteindre entre 80 000 et 200 000 AED (soit environ 20 000 à 50
000 euros) par an, selon l'université et le programme choisi.
Malgré des progrès notables ces dernières années,
l'offre universitaire locale reste encore relativement limitée, ce qui
pousse de nombreuses familles à envisager des études à
l'étranger, influençant ainsi leurs choix linguistiques et
éducatifs.
Par ailleurs, 48,3 % des parents indiquent que leurs enfants
perçoivent le français comme une langue principalement
utilisée en famille.
Ce résultat montre que près de la moitié
des parents interrogés affirment que leurs enfants perçoivent le
français comme une langue principalement utilisée en famille.
Cela suggère que le français est avant tout une langue de
communication domestique, plutôt qu'un outil pour l'éducation, la
socialisation ou la vie professionnelle. Les enfants semblent donc associer son
usage aux interactions avec leurs parents et proches.
Dans un contexte où l'anglais est la langue principale
de l'éducation et des opportunités professionnelles, le
français semble relégué à un rôle secondaire.
À long terme, cette restriction de l'usage du français à
la seule sphère familiale pourrait fragiliser sa transmission. Si les
enfants ne perçoivent pas la nécessité d'utiliser le
français en dehors du foyer, il existe un risque qu'ils réduisent
progressivement son emploi à mesure qu'ils grandissent et que leur vie
sociale et professionnelle se déroule principalement en anglais. Aux
U.A.E, les enfants évoluent dans un environnement multiculturel
où leurs amis, qu'ils rencontrent principalement à l'école
ou parmi leurs voisins, viennent de diverses nationalités, ce qui fait
de l'anglais la langue principale de communication entre eux.
Ce résultat soulève donc une question
essentielle : comment encourager un usage plus large du français afin
qu'il ne soit pas perçu uniquement comme une langue familiale ? Il met
en lumière la
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nécessité pour les familles francophones de
mettre en place des stratégies adaptées pour élargir
l'usage du français au-delà du cercle domestique et renforcer son
statut dans la vie quotidienne des enfants.
Un autre point intéressant à noter est que 44,8
% des parents estiment que leurs enfants perçoivent le français
comme une langue moins utile que l'anglais. Cette perception pourrait
refléter une réalité pragmatique : dans un environnement
dominé par l'anglais, la nécessité d'utiliser le
français au quotidien est souvent moindre, ce qui peut influencer la
motivation des enfants à le pratiquer activement.
Enfin, des perceptions plus minoritaires méritent
également d'être mentionnées : seuls 17,2 % des parents
indiquent que leurs enfants considèrent le français et l'anglais
comme équivalents en termes de difficulté ou d'usage, tandis que
13,8 % estiment que leurs enfants trouvent le français plus facile ou
plus naturel.
Ces résultats traduisent ainsi une dynamique de
transmission linguistique marquée par une prédominance de
l'anglais et une certaine difficulté à maintenir le
français comme langue d'usage naturel pour les enfants. La
subjectivité des réponses, qui repose sur l'interprétation
parentale, invite néanmoins à une certaine prudence.
Nous pouvons ajouter que les représentations que
l'enfant se construit à propos de sa langue première constituent
un facteur déterminant dans l'efficacité de son maintien et de sa
transmission. En effet, la perception qu'il en a influence directement sa
motivation à l'apprendre, à y consacrer du temps, notamment dans
le cadre d'un apprentissage formel. Pour cela, les parents jouent un rôle
central dans cette construction. Bien au-delà de la transmission
formelle des règles grammaticales, de l'orthographe ou de la
conjugaison, il s'agit avant tout de nourrir chez l'enfant un attachement
à sa langue maternelle. Cela passe par l'éveil à la
richesse des mots, le plaisir de la lecture, et une mise en valeur explicite de
la beauté et de la singularité de leur langue dès le plus
jeune âge. En mettant en place un discours valorisant et en
intégrant la langue dans des moments de partage, les parents contribuent
à faire de cette transmission non pas une contrainte, mais un
héritage vivant et apprécié.
Nous avons constaté lors de nos entretiens que certains
enfants, en grandissant, peuvent également rejeter l'usage du
français, le percevant comme une contrainte ou une langue peu utile dans
leur environnement immédiat. D'autres, au contraire, peuvent
développer un attachement plus fort à leur langue d'origine,
notamment à travers des expériences personnelles positives ou un
intérêt culturel spécifique. On observe en effet chez
certains enfants ayant grandi loin de la France une forme d'idéalisation
du pays et une revendication identitaire forte, nourrie par l'image positive
dont bénéficie la France aux E.A.U. et aussi parce que leur
contact avec la France se limite généralement aux périodes
de vacances, associés à la famille, aux loisirs et à une
certaine insouciance, ce qui peut renforcer cette vision
idéalisée. Ce phénomène se traduit parfois par des
manifestations de fierté nationale : lors de compétitions
sportives, par exemple, il n'est pas rare de voir certains enfants brandissant
des drapeaux français ou portant des maillots aux couleurs de la France,
une attitude que l'on observerait sans doute moins fréquemment en
France. L'image que se construit l'enfant de son pays d'origine a une influence
claire sur sa motivation à apprendre le français.
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Synthèse du premier chapitre :
Ce premier chapitre a permis d'explorer les dynamiques
complexes qui participent à la construction d'un foyer francophone
à l'étranger, en particulier dans le contexte des familles
francophones expatriées aux E.A.U. L'analyse du profil des familles a
révélé une diversité de parcours et de motivations,
où l'expatriation résulte aussi bien d'opportunités
professionnelles que de choix personnels et familiaux. Ces motivations ont une
influence directe sur la gestion des langues au sein du foyer, en
déterminant les stratégies adoptées pour maintenir le
français en dépit de la prédominance de l'anglais dans
l'environnement scolaire et social.
Les pratiques linguistiques observées au sein des
foyers francophones expatriés montrent un mélange varié
des langues, où le français coexiste souvent avec l'anglais,
voire avec d'autres langues. L'importance attribuée au français
par les parents se manifeste dans leurs discours et leurs efforts pour le
valoriser au sein du foyer. Ces représentations varient en fonction du
projet familial et des attentes liées à l'avenir
académique des enfants. En effet, l'une des spécificités
majeures relevées dans cette étude concerne la difficulté
d'envisager des études supérieures aux E.A.U. pour les enfants
francophones. Cette contrainte amène les familles à envisager des
parcours universitaires soit à l'étranger soit en France, et
représente alors un facteur important dans la gestion de la politique
langagière familiale. La construction d'un foyer francophone à
l'étranger repose sur un arbitrage entre exposition à l'anglais,
volonté de transmission du français et projet d'avenir des
enfants.
La suite de cette recherche se penchera sur les
stratégies mises en place par ces familles pour assurer le maintien du
français dans ce contexte particulier.
Chapitre 5 : Les stratégies familiales de maintien
et de transmission du français
Dans un contexte où l'anglais domine dans les
sphères scolaires, sociales et professionnelles, le maintien et la
transmission du français au sein des familles francophones peut devenir
un véritable défi. Les stratégies adoptées par ces
familles ne sont ni figées ni uniformes. En effet, elles varient en
fonction de multiples facteurs, tels que l'âge des enfants, le temps
disponible des parents, ou même l'évolution de la motivation au
sein du foyer. Certaines familles adoptent une approche structurée et
réfléchie, tandis que d'autres privilégient une
transmission plus intuitive.
Les stratégies familiales de maintien et de
transmission d'une langue peuvent être formelles ou informelles. Les
stratégies formelles impliquent des dispositifs explicites visant
à structurer l'apprentissage du français : cours de langue,
inscriptions à des écoles ou à des activités
extrascolaires en français, mise à disposition de ressources
pédagogiques spécifiques (livres, applications, exercices), ou
encore mise en place de temps dédiés à la lecture et
à l'écriture. À l'inverse, les stratégies
informelles reposent sur une immersion quotidienne dans la langue au travers
des interactions familiales : conversations à la maison, visionnage de
films et dessins animés en français, jeux en famille etc.
De la même façon, il semble important de
distinguer les politiques linguistiques familiales explicites et implicites.
Une politique linguistique familiale explicite se caractérise par des
règles claires établies par les parents et expliquées
à l'enfant, telles que l'imposition stricte du français à
la maison, l'exigence d'une réponse en français lorsque l'enfant
s'exprime en anglais, ou encore l'organisation régulière
d'activités en lien avec la langue. À l'inverse, une politique
linguistique
familiale implicite repose sur des choix et des habitudes
ancrés dans le quotidien, sans qu'ils soient nécessairement
verbalisés ou imposés de manière stricte.
Toutefois, il existe également des familles qui ne
mettent en place aucune stratégie particulière et qui ne font
aucun effort conscient pour la transmission du français.
Résultant parfois d'un choix assumé ou d'un simple laisser-faire,
cette absence de démarche constitue en soi une stratégie, qui
conduit généralement à un affaiblissement progressif de la
langue au sein du foyer. Certains parents considèrent que
l'apprentissage du français n'est pas une priorité pour leurs
enfants, soit parce qu'ils estiment que l'anglais suffit dans leur contexte de
vie et qu'ils ne perçoivent pas l'utilité d'un maintien actif de
la langue.
Cependant, toutes ces stratégies, y compris l'absence
d'effort particulier, évoluent au fil du temps. L'enthousiasme des
débuts peut s'essouffler face à la charge mentale des parents,
aux résistances de l'enfant, ou à la pression scolaire qui
favorise l'anglais. Certains enfants, en grandissant, peuvent également
s'opposer a l'usage du français, le percevant comme une contrainte.
D'autres, au contraire, peuvent développer un attachement plus fort
à leur langue d'origine, notamment à travers des
expériences personnelles positives ou un intérêt culturel
spécifique.
L'objectif de ce chapitre est donc d'analyser les
différentes stratégies mises en place par les familles
interrogées, en mettant en lumière leur diversité, leur
flexibilité et les défis qu'elles rencontrent. Il s'agit
d'obtenir une « photographie » des pratiques langagières
familiales et de comprendre comment ces dernières s'adaptent aux
réalités du quotidien, aux contraintes et aux aspirations de
chacun.
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