5.3 Gestion des langues au sein du foyer et
stratégies de résistance face à l'anglais
Afin de mieux comprendre les stratégies adoptées
par les familles francophones face à l'omniprésence de l'anglais,
le graphique suivant présente la répartition des réponses
à la question : « Avez-vous mis en place des règles
spécifiques pour limiter l'usage de l'anglais à la maison ?
»
Le graphique ci-dessous illustre les réponses des
familles à la question portant sur la mise en place de règles
spécifiques visant à limiter l'usage de l'anglais à la
maison.

6.9%
68
Figure 11 : Règles langagières à la
maison pour valoriser le francais
Parmi les 29 familles ayant répondu à cette
question, une majorité importante, soit 62,1 %, a indiqué ne pas
avoir mis en place de règles spécifiques visant à limiter
l'usage de l'anglais dans l'espace familial. Ce résultat témoigne
d'une certaine acceptation de la cohabitation linguistique entre le
français et l'anglais dans la sphère familiale. Dans ces foyers,
l'anglais semble s'imposer naturellement, sans qu'il y ait de tentative de
régulation ou de contrôle. Cela peut refléter la forte
présence de l'anglais dans l'environnement scolaire et social des
enfants, et pourrait également révéler une
difficulté, pour certains parents, à instaurer une politique
linguistique familiale stricte.
À l'opposé, 17,2 % des familles déclarent
avoir mis en place des règles strictes pour encadrer l'usage de
l'anglais à la maison. Ces familles manifestent une volonté
claire de créer un espace linguistique protégé,
centré sur le français, afin de compenser l'exposition massive
à l'anglais dans d'autres sphères de la vie de l'enfant
(école, loisirs, relations sociales). Ces règles strictes peuvent
prendre différentes formes : obligation de parler uniquement
français à la maison, interdiction de regarder des contenus en
anglais. Lors des entretiens, la famille 4 a par exemple indiqué
privilégier systématiquement les contenus en français,
qu'il s'agisse de vidéos ou de supports audio destinés à
leur enfant.
Entre les deux, 13,8 % des familles ont adopté une
approche plus souple, affirmant avoir mis en place des règles flexibles.
Cette catégorie intermédiaire traduit une forme
d'équilibre : les parents sont conscients de la nécessité
de préserver l'usage du français, mais ils n'imposent pas des
règles strictes, préférant probablement s'adapter aux
situations ou laisser une certaine liberté aux enfants. Ce
positionnement peut aussi refléter un compromis entre la volonté
de transmettre la langue et le désir de ne pas trop contraindre les
enfants dans leur quotidien.
Enfin, une minorité, soit 6,9 % des répondants a
indiqué ne pas avoir encore instauré de règles, mais
envisager de le faire. Ce chiffre montre que, même si certaines familles
n'ont pas encore franchi le pas, elles prennent conscience de l'importance de
réfléchir à une stratégie linguistique familiale.
Cela suggère une prise de conscience progressive des effets potentiels
d'une prédominance de l'anglais sur la transmission du français.
En effet, plusieurs parents interrogés lors des entretiens ont
évoqué le fait que cette prise de conscience ne s'était
pas manifestée immédiatement. Pour certains, ce n'est
qu'après plusieurs années de vie aux E.A.U ou à la suite
de difficultés concrètes rencontrées par leurs enfants,
comme l'incapacité à s'exprimer de manière fluide et
complète en

3.4%
français ou le recours fréquent à des
mots anglais dans les échanges familiaux, qu'ils ont commencé
à mesurer les conséquences d'une absence de stratégie
linguistique au sein du foyer.
Cette prise de recul les a alors amenés à
réfléchir à la nécessité de mettre en place
des règles ou des habitudes plus structurées, dans le but de
rééquilibrer l'usage des langues au sein de la famille. Pour ces
familles, l'usage majoritaire de l'anglais à l'extérieur
(école, activités, relations sociales) ne pouvait plus être
compensé de manière intuitive ou spontanée. Il devenait
alors impératif d'intervenir de manière plus consciente dans
l'environnement linguistique domestique afin de préserver, voire de
restaurer, la compétence en français de leurs enfants. Ces
données illustrent bien la distinction proposée par Spolsky
(2004) entre les politiques linguistiques familiales explicites et implicites.
Les familles ayant mis en place des règles strictes représentent
des exemples de politiques explicites, où la langue française
fait l'objet d'une régulation consciente et affirmée. À
l'inverse, les familles qui n'ont pas de règles formalisées, mais
qui continuent d'utiliser majoritairement le français, relèvent
plutôt d'une politique implicite, où les usages se construisent
par habitude ou par imprégnation. Cette typologie permet de mieux
comprendre la diversité des approches parentales face à la
cohabitation du français et de l'anglais dans le foyer.
Le graphique ci-dessous met en lumière la
diversité des stratégies adoptées par les familles
francophones interrogées lorsqu'un membre du foyer utilise l'anglais
à la place du français dans des situations où ce dernier
est normalement attendu.
Comment réagissez-vous quand votre enfant utilise
l'anglais lorsque le français est attendu

69
Figure 12 : réaction des parents face au
mélange des langues
La catégorie la plus représentée est
celle des familles qui rappellent gentiment à la personne d'utiliser le
français (37,9 %). Ce chiffre est cohérent avec les
résultats précédents, où une proportion notable de
parents a mis en place des règles plus ou moins strictes pour favoriser
l'usage du français à la maison. Cependant, le fait que ce rappel
soit qualifié de gentil suggère une approche plutôt souple,
qui vise davantage à sensibiliser qu'à imposer une règle
inflexible.
On observe également que 31 % des familles adoptent une
attitude plutôt passive, en ignorant l'utilisation de l'anglais et en
continuant en français. Ce résultat est intéressant
lorsqu'on le met en parallèle avec la première analyse : il
suggère que parmi les 62,1 % des familles qui n'ont pas de règles
explicites pour limiter l'anglais, certaines ne se sentent pas
nécessairement concernées par
70
un strict contrôle linguistique à la maison.
Cette approche peut traduire une volonté de ne pas contraindre les
enfants ou, à l'inverse, une certaine résignation face à
la domination de l'anglais.
Environ 27,6 % des famille affirment que
l'utilisation de l'anglais dans ces situations ne pose aucun problème.
Ce résultat montre que pour beaucoup de foyers, la cohabitation
linguistique est totalement acceptée, sans volonté de restreindre
ou de privilégier une langue en particulier.
Enfin, une très faible proportion de familles (autour
de 3.4 %) déclare avoir régulièrement des discussions sur
l'importance d'utiliser le français. Ce chiffre reflète une
approche plus consciente du maintien du français, potentiellement
adoptée par les familles qui avaient affirmé dans l'analyse
précédente avoir mis en place des règles strictes ou
flexibles. Ces familles ne se contentent pas d'un rappel ponctuel, mais
engagent une réflexion plus large sur les enjeux linguistiques et
identitaires, ce qui peut être interprété comme une
véritable stratégie de résistance face à
l'anglicisation.
En conclusion ces deux graphiques mettent en évidence
des approches contrastées : certaines familles appliquent des
stratégies actives pour préserver l'usage du français,
tandis que d'autres adoptent une posture plus passive ou tolérante
envers l'anglais. Ces données enrichissent la compréhension du
rôle parental dans la transmission du français et soulignent les
différences dans la manière dont les familles perçoivent
et gèrent le bilinguisme au quotidien.
On remarque une continuité entre les réponses
concernant la mise en place de règles linguistiques et les
réactions des familles à l'usage de l'anglais. En effet, les
familles ayant des règles strictes sont probablement celles qui
rappellent systématiquement à leurs enfants de parler
français ou qui organisent des discussions sur l'importance de la
langue.
Les familles sans règles spécifiques sont celles
qui ignorent l'usage de l'anglais et qui considèrent que ce n'est pas un
problème.
Les familles ayant des règles flexibles se retrouvent sans
doute dans un entre-deux, avec des rappels occasionnels sans
systématicité.
Cette analyse confirme que la gestion linguistique familiale
ne se limite pas à la mise en place de règles, mais s'observe
aussi dans les réactions quotidiennes face au mélange des
langues. Elle illustre aussi le fait que la prise de conscience du besoin de
stratégies linguistiques est souvent progressive, comme
l'évoquaient certains parents dans les entretiens.
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