6.2 Le maintien linguistique à l'épreuve des
contraintes du quotidien
Parmi les différents éléments qui
ressortent des entretiens menés auprès des familles francophones,
le manque de temps apparaît de manière particulièrement
récurrente. Il constitue même, pour beaucoup de parents, l'un des
principaux freins à la transmission active du français à
la maison. Cette contrainte est systématiquement évoquée,
qu'elle soit liée à l'organisation familiale, aux obligations
scolaires des enfants ou à la charge professionnelle des parents.
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Ces enfants sont scolarisés dans des
établissements anglophones où l'ensemble des apprentissages se
fait en anglais. Après leurs journées d'école, ils doivent
souvent faire des devoirs dans cette même langue, ce qui réduit
considérablement le temps disponible pour pratiquer le français
à la maison. À cela s'ajoutent les activités
extrascolaires (sport, musique, clubs...), très présentes dans la
vie des enfants interrogés, et qui se déroulent elles aussi,
presque toujours, en anglais.
Les parents eux-mêmes soulignent qu'à la fin de
la journée, ils manquent d'énergie pour instaurer des moments
d'échange en français. Lire une histoire, discuter en famille ou
simplement jouer avec les enfants dans la langue minoritaire demande non
seulement du temps, mais aussi une disponibilité mentale difficile
à mobiliser en fin de journée.
Certaines familles, bien qu'ayant mis en place des
stratégies au départ, reconnaissent avoir progressivement
relâché leurs efforts face aux contraintes du quotidien ou au
manque d'adhésion des enfants. Comme en témoigne une mère
: « On a arrêté les cours de français parce qu'il
n'aimait pas ça, et on n'a pas vraiment repris autre chose depuis.
» Ce type de témoignage illustre une dynamique
fréquente, où la transmission linguistique, bien
qu'intentionnelle, se heurte à la fatigue parentale, au manque de temps
ou au rejet de l'enfant.
Les témoignages que nous avons recueillis illustrent
bien l'écart entre l'intention éducative (maintenir le
français comme langue vivante au sein du foyer) et la
réalité quotidienne, marquée par la fatigue et la pression
des emplois du temps. Pour certains parents, ces contraintes ne laissent que
les week-ends comme espace potentiel pour "retrouver" le français, mais
ces moments sont eux aussi souvent accaparés par les sorties et les
activités en extérieur. Plusieurs parents expriment un sentiment
de frustration, voire d'échec, face à cette difficulté
à créer un environnement propice à l'usage régulier
du français. Le manque de temps n'est pas simplement une excuse ou un
prétexte, mais bien une contrainte structurelle, vécue de
manière concrète et un peu pesante. Il ne s'agit pas seulement
d'une mauvaise organisation individuelle, mais d'un phénomène
lié à un mode de vie plutôt intense, caractéristique
de nombreux foyers expatriés dans des contextes comme celui d'Abu
Dhabi.
Ce constat rejoint les travaux d'Annick De Houwer, qui insiste
sur le fait que la transmission d'une langue minoritaire n'est jamais un
processus spontané : elle demande des efforts soutenus, un environnement
favorable et surtout, un climat émotionnel positif autour de la
langue1. Or, lorsque le français devient un objectif parmi
d'autres dans un quotidien déjà surchargé, il peut se
transformer en source de stress plutôt qu'en plaisir partagé. La
contrainte de temps pèse alors directement sur la qualité de
l'exposition à la langue.
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