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Le maintien du francais en contexte d expatriation


par Julie Horel
Universite de Rouen Normandie - Master Sciences du langage 2025
  

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6.5 Quel avenir pour le français pour ces enfants expatriés aux E.A.U?

Dans un contexte marqué par une forte présence de l'anglais dans les sphères scolaires, médiatiques et sociales, il est légitime de s'interroger sur la manière dont les familles francophones perçoivent l'avenir du français dans leur propre foyer. Afin de mieux comprendre le degré de confiance ou d'inquiétude des familles face à cette situation, il leur a été demandé comment elles envisageaient l'évolution du français au sein de leur famille. Le graphique ci-dessous présente la répartition des réponses à cette question, et offre un aperçu des représentations que les familles ont de la future linguistique de leurs enfants.

10.3%

Figure 13 : perception de l'avenir du français au sein du foyer familial

Parmi les 29 familles interrogées, la question portant sur la manière dont elles envisagent l'avenir de la langue française dans leur foyer révèle une diversité d'attitudes oscillant entre confiance et inquiétude, sans toutefois aller jusqu'à un pessimisme radical.

Le graphique circulaire ci-dessous montre que 34,5 % des répondants estiment que le français sera préservé, tout en reconnaissant que l'anglais prendra de plus en plus d'importance dans la vie familiale. Il s'agit de la réponse la plus fréquemment choisie, ce qui témoigne d'une vision nuancée : ces familles semblent conscientes de la pression croissante, mais restent convaincues que le français continuera d'avoir une place significative dans les interactions quotidiennes.

Un autre 31 % des participants se disent très confiants quant à la capacité du français à demeurer la langue principale du foyer. Ce niveau élevé de confiance suggère surement que ces familles mettent en oeuvre des stratégies explicites de maintien linguistique. On peut également supposer que ce groupe est particulièrement attaché à la transmission intergénérationnelle du français comme élément identitaire.

En revanche, 24,1 % des familles estiment que, bien que le français soit encore utilisé, l'anglais s'imposera de plus en plus dans la dynamique familiale. Ce résultat est proche de la première réponse (34,5 %), mais semble refléter une inquiétude plus marquée, voire une résignation face à l'influence grandissante de l'anglais.

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Une minorité de familles (environ 10.3 %,) expriment une crainte explicite de voir l'anglais devenir dominant au détriment du français. Ce groupe redoute une érosion linguistique progressive et perçoit la cohabitation des deux langues comme un rapport de force qui serait défavorable au français.

En somme, les réponses recueillies révèlent une certaine diversité de perceptions parmi les familles interrogées : si une majorité reste confiante quant à la place du français dans le foyer, une part non négligeable exprime des doutes, voire des craintes face à l'influence croissante de l'anglais. Ce constat met en lumière la tension entre volonté de préservation linguistique et réalités

sociolinguistiques du contexte local.
Plus encore, cette incertitude quant à la trajectoire future des enfants, qu'ils restent aux Émirats, repartent en France ou s'installent ailleurs, soulève une question essentielle : le français pourra-t-il conserver sa valeur identitaire et symbolique au fil des générations, dans un environnement où l'anglais façonne la majorité des expériences sociales, éducatives et professionnelles ? La pérennité de la transmission ne repose alors pas uniquement sur l'usage quotidien de la langue, mais aussi sur la manière dont elle est perçue, investie comme héritage linguistique et culturel. Ce double constat souligne l'importance des stratégies de résistance mises en place pour préserver une langue minoritaire dans un contexte fortement anglophone, comme c'est le cas dans les écoles internationales aux Émirats arabes unis.

L'affaiblissement progressif du français dans le quotidien des enfants ne constitue pas uniquement une perte symbolique ou affective. Il engage également des dimensions cognitives plus profondes, notamment à travers la fonction heuristique du langage. Cette fonction, essentielle dans le développement intellectuel de l'enfant, désigne la capacité du langage à servir d'outil de découverte, d'exploration et de construction du savoir. Lorsqu'un enfant utilise le français pour poser des questions, réfléchir à voix haute, formuler des hypothèses, il mobilise cette fonction dans un cadre linguistique spécifique, et structure son rapport au monde.

Or, dans un environnement largement dominé par l'anglais, les occasions d'exercer cette fonction dans la langue familiale peuvent considérablement se réduire. Le français tend alors à se cantonner à une fonction relationnelle, instrumentale (parler à un parent, dire bonjour à un grand-parent), au détriment de son potentiel cognitif. Cette interrogation m'a semblé d'autant plus pertinente qu'elle fait écho à ma propre expérience de mère francophone vivant dans un contexte anglophone. J'ai en effet observé chez mes enfants une certaine difficulté à formuler un raisonnement ou à exprimer un point de vue en français, alors que l'anglais semblait leur venir plus spontanément. Ce constat m'a amenée à m'interroger sur les effets d'un usage limité de la langue familiale sur le développement de la pensée dans cette langue.

Cela peut conduire à un développement déséquilibré du bilinguisme, dans lequel l'une des langues est investie pour penser et apprendre, tandis que l'autre devient une langue passive ou secondaire.

Ainsi, maintenir un usage actif et intellectuellement stimulant du français à la maison ne relève pas d'une simple volonté de transmission culturelle, mais d'un véritable enjeu pour la formation cognitive de l'enfant. Il s'agit de lui permettre de penser en français, de raisonner dans cette langue, et non simplement de la comprendre ou de la parler dans des contextes restreints. Cette perspective souligne l'importance de proposer aux enfants, dès le plus jeune âge, des interactions linguistiques riches et variées, qui intègrent aussi bien les émotions que la réflexion.

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4. Conclusion générale

L'analyse des données issues des questionnaires et des entretiens menés auprès de familles francophones installées aux Émirats arabes unis permet de dégager plusieurs constats quant aux dynamiques de transmission du français dans ce contexte de contacts de langue.

Tout d'abord, cette étude révèle une grande hétérogénéité dans les pratiques linguistiques et les stratégies familiales. Certaines familles mettent en place des politiques explicites de maintien du français, allant jusqu'à imposer des règles strictes à la maison, tandis que d'autres adoptent une posture plus souple, voire parfois passive, vis-à-vis du bilinguisme. Ces choix sont souvent influencés par des facteurs contextuels : durée de résidence, perspectives de scolarisation, niveau d'exposition à l'anglais, mais aussi par des éléments plus subjectifs tels que les représentations parentales de la langue ou encore le projet éducatif envisagé pour l'enfant.

L'usage du français apparaît généralement bien implanté dans les interactions avec les parents, et notamment avec la mère, qui joue un rôle central dans sa transmission. Toutefois, l'anglais tend à s'imposer progressivement dans les échanges entre enfants (fratrie), dans les activités extrascolaires et les loisirs, renforçant ainsi une dynamique de glissement linguistique progressif. Le phénomène de code-mixing, particulièrement observé entre frères et soeurs, illustre cette tendance à une cohabitation linguistique marquée par la flexibilité, mais aussi peut être par un risque d'érosion du français lorsque celui-ci est de moins en moins investi au quotidien.

Par ailleurs, les résultats montrent que la perception du français chez les enfants, telle que rapportée par leurs parents, est souvent teintée de difficultés : langue perçue comme plus complexe, moins utile dans leur environnement scolaire, voire réservée à la sphère familiale. Cette perception peut limiter l'appropriation active du français et conduire à un usage restreint, en particulier lorsqu'aucune stratégie structurée n'est mise en place pour en soutenir l'apprentissage formel ou informel.

Mais au-delà de la fréquence d'usage ou des stratégies éducatives, cette enquête soulève des questions plus profondes sur les enjeux identitaires et cognitifs liés à la transmission de la langue. Le recul du français dans certains foyers n'implique pas seulement une perte symbolique ; il peut affecter la capacité de l'enfant à structurer sa pensée dans sa langue familiale, notamment à travers la fonction heuristique du langage. Dans un environnement anglophone, si le français ne reste qu'une langue d'affection, il risque de perdre sa fonction de langue de la pensée, de la curiosité, de l'élaboration intellectuelle, ce qui pose la question d'un bilinguisme déséquilibré.

Enfin, les incertitudes liées aux trajectoires futures des enfants (retour en France, poursuite d'études à l'étranger, installation durable dans un pays anglophone) rendent la question du maintien du français d'autant plus complexe.

Cette étude, centrée sur un échantillon limité de familles expatriées, ne prétend pas à une généralisation. Elle met néanmoins en lumière les tensions et les ajustements constants auxquels les familles francophones sont confrontées dans ce contexte où l'anglais domine. Elle met en lumière le processus de transmission linguistique en contexte migratoire, qui apparait comme un processus évolutif, inscrit dans les choix de vie, les valeurs culturelles et les trajectoires individuelles.

Dans un monde où la mobilité devient courante, il serait intéressant de suivre les évolutions de ces parcours familiaux sur plusieurs générations. Comprendre comment le français peut résister ou se transformer dans ces foyers plurilingues nous amène à interroger non seulement la place des langues, mais aussi les formes futures de l'identité francophone hors de France.

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