6.5 Quel avenir pour le français pour ces enfants
expatriés aux E.A.U?
Dans un contexte marqué par une forte présence
de l'anglais dans les sphères scolaires, médiatiques et sociales,
il est légitime de s'interroger sur la manière dont les familles
francophones perçoivent l'avenir du français dans leur propre
foyer. Afin de mieux comprendre le degré de confiance ou
d'inquiétude des familles face à cette situation, il leur a
été demandé comment elles envisageaient l'évolution
du français au sein de leur famille. Le graphique ci-dessous
présente la répartition des réponses à cette
question, et offre un aperçu des représentations que les familles
ont de la future linguistique de leurs enfants.

10.3%
Figure 13 : perception de l'avenir du français
au sein du foyer familial
Parmi les 29 familles interrogées, la question portant
sur la manière dont elles envisagent l'avenir de la langue
française dans leur foyer révèle une diversité
d'attitudes oscillant entre confiance et inquiétude, sans toutefois
aller jusqu'à un pessimisme radical.
Le graphique circulaire ci-dessous montre que 34,5 % des
répondants estiment que le français sera préservé,
tout en reconnaissant que l'anglais prendra de plus en plus d'importance dans
la vie familiale. Il s'agit de la réponse la plus fréquemment
choisie, ce qui témoigne d'une vision nuancée : ces familles
semblent conscientes de la pression croissante, mais restent convaincues que le
français continuera d'avoir une place significative dans les
interactions quotidiennes.
Un autre 31 % des participants se disent très confiants
quant à la capacité du français à demeurer la
langue principale du foyer. Ce niveau élevé de confiance
suggère surement que ces familles mettent en oeuvre des
stratégies explicites de maintien linguistique. On peut également
supposer que ce groupe est particulièrement attaché à la
transmission intergénérationnelle du français comme
élément identitaire.
En revanche, 24,1 % des familles estiment que, bien que le
français soit encore utilisé, l'anglais s'imposera de plus en
plus dans la dynamique familiale. Ce résultat est proche de la
première réponse (34,5 %), mais semble refléter une
inquiétude plus marquée, voire une résignation face
à l'influence grandissante de l'anglais.
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Une minorité de familles (environ 10.3 %,) expriment
une crainte explicite de voir l'anglais devenir dominant au détriment du
français. Ce groupe redoute une érosion linguistique progressive
et perçoit la cohabitation des deux langues comme un rapport de force
qui serait défavorable au français.
En somme, les réponses recueillies
révèlent une certaine diversité de perceptions parmi les
familles interrogées : si une majorité reste confiante quant
à la place du français dans le foyer, une part non
négligeable exprime des doutes, voire des craintes face à
l'influence croissante de l'anglais. Ce constat met en lumière la
tension entre volonté de préservation linguistique et
réalités
sociolinguistiques du contexte local. Plus encore, cette
incertitude quant à la trajectoire future des enfants, qu'ils restent
aux Émirats, repartent en France ou s'installent ailleurs,
soulève une question essentielle : le français pourra-t-il
conserver sa valeur identitaire et symbolique au fil des
générations, dans un environnement où l'anglais
façonne la majorité des expériences sociales,
éducatives et professionnelles ? La pérennité de la
transmission ne repose alors pas uniquement sur l'usage quotidien de la langue,
mais aussi sur la manière dont elle est perçue, investie comme
héritage linguistique et culturel. Ce double constat souligne
l'importance des stratégies de résistance mises en place pour
préserver une langue minoritaire dans un contexte fortement anglophone,
comme c'est le cas dans les écoles internationales aux Émirats
arabes unis.
L'affaiblissement progressif du français dans le
quotidien des enfants ne constitue pas uniquement une perte symbolique ou
affective. Il engage également des dimensions cognitives plus profondes,
notamment à travers la fonction heuristique du langage. Cette fonction,
essentielle dans le développement intellectuel de l'enfant,
désigne la capacité du langage à servir d'outil de
découverte, d'exploration et de construction du savoir. Lorsqu'un enfant
utilise le français pour poser des questions, réfléchir
à voix haute, formuler des hypothèses, il mobilise cette fonction
dans un cadre linguistique spécifique, et structure son rapport au
monde.
Or, dans un environnement largement dominé par
l'anglais, les occasions d'exercer cette fonction dans la langue familiale
peuvent considérablement se réduire. Le français tend
alors à se cantonner à une fonction relationnelle, instrumentale
(parler à un parent, dire bonjour à un grand-parent), au
détriment de son potentiel cognitif. Cette interrogation m'a
semblé d'autant plus pertinente qu'elle fait écho à ma
propre expérience de mère francophone vivant dans un contexte
anglophone. J'ai en effet observé chez mes enfants une certaine
difficulté à formuler un raisonnement ou à exprimer un
point de vue en français, alors que l'anglais semblait leur venir plus
spontanément. Ce constat m'a amenée à m'interroger sur les
effets d'un usage limité de la langue familiale sur le
développement de la pensée dans cette langue.
Cela peut conduire à un développement
déséquilibré du bilinguisme, dans lequel l'une des langues
est investie pour penser et apprendre, tandis que l'autre devient une langue
passive ou secondaire.
Ainsi, maintenir un usage actif et intellectuellement
stimulant du français à la maison ne relève pas d'une
simple volonté de transmission culturelle, mais d'un véritable
enjeu pour la formation cognitive de l'enfant. Il s'agit de lui permettre de
penser en français, de raisonner dans cette langue, et non simplement de
la comprendre ou de la parler dans des contextes restreints. Cette perspective
souligne l'importance de proposer aux enfants, dès le plus jeune
âge, des interactions linguistiques riches et variées, qui
intègrent aussi bien les émotions que la réflexion.
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4. Conclusion générale
L'analyse des données issues des questionnaires et des
entretiens menés auprès de familles francophones
installées aux Émirats arabes unis permet de dégager
plusieurs constats quant aux dynamiques de transmission du français dans
ce contexte de contacts de langue.
Tout d'abord, cette étude révèle une
grande hétérogénéité dans les pratiques
linguistiques et les stratégies familiales. Certaines familles mettent
en place des politiques explicites de maintien du français, allant
jusqu'à imposer des règles strictes à la maison, tandis
que d'autres adoptent une posture plus souple, voire parfois passive,
vis-à-vis du bilinguisme. Ces choix sont souvent influencés par
des facteurs contextuels : durée de résidence, perspectives de
scolarisation, niveau d'exposition à l'anglais, mais aussi par des
éléments plus subjectifs tels que les représentations
parentales de la langue ou encore le projet éducatif envisagé
pour l'enfant.
L'usage du français apparaît
généralement bien implanté dans les interactions avec les
parents, et notamment avec la mère, qui joue un rôle central dans
sa transmission. Toutefois, l'anglais tend à s'imposer progressivement
dans les échanges entre enfants (fratrie), dans les activités
extrascolaires et les loisirs, renforçant ainsi une dynamique de
glissement linguistique progressif. Le phénomène de code-mixing,
particulièrement observé entre frères et soeurs, illustre
cette tendance à une cohabitation linguistique marquée par la
flexibilité, mais aussi peut être par un risque d'érosion
du français lorsque celui-ci est de moins en moins investi au
quotidien.
Par ailleurs, les résultats montrent que la perception
du français chez les enfants, telle que rapportée par leurs
parents, est souvent teintée de difficultés : langue
perçue comme plus complexe, moins utile dans leur environnement
scolaire, voire réservée à la sphère familiale.
Cette perception peut limiter l'appropriation active du français et
conduire à un usage restreint, en particulier lorsqu'aucune
stratégie structurée n'est mise en place pour en soutenir
l'apprentissage formel ou informel.
Mais au-delà de la fréquence d'usage ou des
stratégies éducatives, cette enquête soulève des
questions plus profondes sur les enjeux identitaires et cognitifs liés
à la transmission de la langue. Le recul du français dans
certains foyers n'implique pas seulement une perte symbolique ; il peut
affecter la capacité de l'enfant à structurer sa pensée
dans sa langue familiale, notamment à travers la fonction heuristique du
langage. Dans un environnement anglophone, si le français ne reste
qu'une langue d'affection, il risque de perdre sa fonction de langue de la
pensée, de la curiosité, de l'élaboration intellectuelle,
ce qui pose la question d'un bilinguisme déséquilibré.
Enfin, les incertitudes liées aux trajectoires futures
des enfants (retour en France, poursuite d'études à
l'étranger, installation durable dans un pays anglophone) rendent la
question du maintien du français d'autant plus complexe.
Cette étude, centrée sur un échantillon
limité de familles expatriées, ne prétend pas à une
généralisation. Elle met néanmoins en lumière les
tensions et les ajustements constants auxquels les familles francophones sont
confrontées dans ce contexte où l'anglais domine. Elle met en
lumière le processus de transmission linguistique en contexte
migratoire, qui apparait comme un processus évolutif, inscrit dans les
choix de vie, les valeurs culturelles et les trajectoires individuelles.
Dans un monde où la mobilité devient courante,
il serait intéressant de suivre les évolutions de ces parcours
familiaux sur plusieurs générations. Comprendre comment le
français peut résister ou se transformer dans ces foyers
plurilingues nous amène à interroger non seulement la place des
langues, mais aussi les formes futures de l'identité francophone hors de
France.
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