ANNEXE
méthodiquement égorgé les
prétendants au trône, et ce, afin d'éviter une
épidémie. Notez cette astuce, elle peut être utile aux
jaloux rancuniers. Chaque fois que je vais en Grèce, il me semble que
j'entre dans ces légendes. Elles ont à mes yeux la
réalité de faits historiques. Au coeur de chaque forêt
d'oliviers, je m'attends à croiser Pan ou le Minotaure.
JG : Racontez-nous les circonstances curieuses dans
lesquelles est née l'idée de ce roman. Le hasard des routes que
vous empruntez est-il, pour vous, source de création romanesque
?
ÉB : Je ne voyage pas pour trouver
l'inspiration, à laquelle je ne crois guère, sans doute parce
qu'elle ne m'a jamais visité. Étant d'un naturel contemplatif (le
synonyme élégant de fainéant), je me contente de
flâner au hasard des rues, le nez au vent. À Mykonos,
j'étais assis à une terrasse de café et je savourais un
ouzo bien frais lorsqu'un garçon âgé d'une douzaine
d'années est venu se planter devant moi. Il portait une chemise blanche
dont il avait retroussé les manches sur ses avant-bras
hâlés. Son pantalon usé jusqu'à la corde
s'effilochait sur ses pieds nus. Il avait un visage mince de jeune corsaire.
Ses yeux noirs brillaient d'une malice frondeuse. Quant à sa tignasse,
dont une boucle épaisse retombait sur son front, c'était la plus
embrouillée que j'aie vue de ma vie. Comme il ne parlait que le grec,
j'ai renoncé à lui demander ce qu'il voulait. Je n'en ai
d'ailleurs pas eu le temps puisque, tout à coup, il a sifflé
entre ses doigts, faisant sursauter les touristes assis aux tables voisines.
D'une terrasse, s'est envolé un pélican qui est venu se poser
devant moi. Pile dans l'axe de mon regard, à moins d'un mètre.
J'avoue avec honte que j'en ai avalé mon ouzo de travers. Les
pélicans blancs sont vraiment de très gros oiseaux. Le
spécimen qui me toisait était un monstre d'un mètre
soixante de haut, aux yeux en boutons de bottines, au bec arc-en-ciel
prolongé d'un crochet rouge sang et aux larges pattes palmées
pourvues de griffes. Je m'apprêtais à empoigner la carafe pour me
défendre lorsque, sur un ordre de son maître, il écarta les
ailes. Titubant comme un ivrogne, il s'avança entre les tables pour y
dérober des paquets de cigarettes et des briquets qu'il mit dans la
drôle de poche pendouillant sous son bec. Les touristes poussaient des
cris d'enthousiasme et le mitraillaient. Le cabotin, qui se prénommait
Petros, prenait la pose, ravi de son petit succès. J'étais
totalement interloqué par ce retournement de situation. Le monstre ne
songeait ni à m'ouvrir la gorge d'un coup de bec, ni à me crever
les yeux, ni à me lacérer le visage avec ses palmes. Tout au
contraire, il s'est dandiné jusqu'à moi d'une démarche
pataude pour me pincer tendrement le bras en signe d'amitié. Son
maître a aussitôt aboyé un ordre sec. Le pélican a
écarté les ailes, couru trois pas et bondi vers la nue. Tout en
lâchant une poignée de piécettes tintinnabulantes dans la
casquette de l'oiseleur, je me suis dit que je tenais les deux héros de
mon prochain roman.
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