2.4. Impact des crises politico-sociales sur le
système financier (2018-2025)
De 2018 à nos jours, le pays ne cesse d'enregistrer des
moments tumultueux, qui fort malheureusement impactent le fonctionnement de
l'économie dans son ensemble et plus particulièrement le
système financier.
Chronologie des crises majeures
2018-2019 : Crise PetroCaribe et soulèvement
populaire
En juillet 2018, des manifestations éclatent suite
à une hausse de 50% des prix du carburant, conséquence de
l'effondrement du programme PetroCaribe. Le mouvement
#KotKòbPetwoKaribea, lancé par Gilbert Mirambeau Jr. en
août 2018, devient viral et déclenche une protestation nationale.
Environ 1,3 milliard de dollars auraient disparu durant l'administration
Martelly (2011-2016), avec 75% des fonds PetroCaribe évaporés.
Les manifestations de novembre 2018 font 10 morts, celles de
février 2019 causent 34 décès et 102 blessés. Le
journaliste Rospide Petion est assassiné en juin 2019 après avoir
critiqué le gouvernement. Ces événements paralysent
régulièrement l'activité économique et bloquent les
principales artères routières.
Le système bancaire subit directement ces perturbations
: fermetures temporaires d'agences, réduction des heures d'ouverture,
ruptures de stock aux distributeurs automatiques. La circulation physique de
l'argent devient problématique, les convois de fonds étant
souvent impossibles à organiser.
2019-2020 : Instabilité politique et pandémie
En janvier 2020, le Parlement cesse de fonctionner. Le
président Moïse gouverne par décrets pendant plus d'un an.
La pandémie de COVID-19 atteint le pays en mars 2020. Les restrictions
de déplacement et la crainte de contagion poussent la population
à éviter les lieux publics, dont les agences bancaires.
2021 : Assassinat présidentiel et
séisme
Le 7 juillet 2021, le président Jovenel Moïse est
assassiné à son domicile par 28 mercenaires étrangers. Il
reçoit 12 balles et son oeil gauche est arraché. Les assaillants
tentent de s'emparer de documents et d'espèces (entre 18 et 45 millions
de dollars selon les sources). L'absence de blessés parmi les gardes
présidentiels soulève des questions sur une complicité
interne.
Le 14 août 2021, un séisme de magnitude 7,2
frappe le Sud, causant 2 248 décès et 12 763 blessés. Les
dommages économiques atteignent 1,5 à 1,7 milliard de dollars
(9,6% du PIB). Environ 800 000 personnes sont affectées. Le lendemain,
un séisme de magnitude 5,8 frappe la même zone, suivi de plus de
900 répliques et de la tempête tropicale Grace.
2022-2025 : Emprise des gangs et violence
généralisée
La situation sécuritaire se dégrade
drastiquement. Environ 200 gangs opèrent dans le pays, dont la
moitié à Port-au-Prince. En 2023, les gangs contrôlent plus
de 80% de la capitale ; en 2025, les Nations Unies estiment ce contrôle
à 90%. Au moins 5 600 personnes ont été tuées en
2024, contre 4 600 en 2023. En 2024, Haïti connaît une
multiplication par dix de la violence sexuelle contre les enfants.
Le nombre de policiers en service actif chute de 15 000 en
2020 à 9 000 en 2024 pour une population de plus de 11 millions
d'habitants. En 2023, 1 663 policiers quittent leurs fonctions et 22 sont
tués. En 2025, 1,4 million de personnes sont déplacées
à l'intérieur du pays (+36% depuis fin 2024), dont deux tiers
hors de Port-au-Prince.
Conséquences sur l'accès aux services
bancaires
Ces crises ont drastiquement réduit
l'accessibilité des services bancaires. De nombreuses agences ferment
temporairement ou définitivement, particulièrement dans les zones
touchées par l'insécurité. Les agences encore
opérationnelles fonctionnent avec des horaires réduits et des
mesures de sécurité renforcées qui ralentissent le
service.
Les files d'attente s'allongent devant les agences et
distributeurs, les clients cherchant à retirer suffisamment d'argent
pour éviter de revenir fréquemment. Se rendre en ville pour
accéder à une agence devient parfois impossible pendant des jours
ou des semaines en raison des barrages routiers.
Pénuries de liquidités et ruée
vers le cash
Chaque épisode de crise provoque des ruées vers
les banques et les guichets automatiques. Ces mouvements de panique
entraînent des ruptures de liquidités durant plusieurs jours et
paralysent l'activité économique.
La BRH peine à assurer une répartition
équilibrée des billets sur tout le territoire.
L'insécurité routière entrave le transport de fonds vers
les zones éloignées. Le manque persistant de petites coupures
ralentit le commerce de détail dans certaines régions.
Dans ce contexte, les acteurs économiques se tournent
vers des moyens de paiement alternatifs : chèques postdatés,
crédit informel, et surtout services de paiement mobile. Cette
évolution contrainte a contribué à familiariser une partie
de la population avec les portefeuilles électroniques.
Défis de bancarisation et d'inclusion
financière
État de l'exclusion financière
Selon la BRH (2024), seulement 12% de la population
possède un compte dans une institution financière formelle,
plaçant Haïti parmi les pays les moins bancarisés au monde.
Cette exclusion touche particulièrement les femmes, les jeunes, les
populations rurales et les travailleurs du secteur informel.
L'enquête FinScope Haiti (2018) révèle que
si 18,9% des adultes possèdent un compte bancaire, environ 30% utilisent
au moins un produit ou service financier formel ou semi-formel (microfinance,
solutions mobiles).
Barrières à l'accès
Obstacles géographiques : Le
réseau d'agences se concentre dans les villes. Les populations rurales
se trouvent à des heures, voire des jours de trajet de la banque la plus
proche, créant un coût réel en temps et en argent.
Obstacles financiers : Les banques imposent
des montants minimums pour l'ouverture et le maintien d'un compte, souvent
équivalents à plusieurs semaines de revenu pour un travailleur
pauvre. Les frais de tenue de compte et les commissions créent une
barrière infranchissable pour les ménages modestes.
Obstacles documentaires : L'ouverture d'un
compte exige une carte d'identification nationale, des justificatifs de
domicile et parfois des preuves de revenus réguliers. Une large part de
la population ne possède pas ces documents, vit dans des arrangements
informels et tire ses revenus d'activités non documentées.
Obstacles culturels et psychologiques : Le
langage bancaire, perçu comme complexe et intimidant, décourage
les personnes peu éduquées. L'impression que les banques ne
s'intéressent qu'aux riches crée une distance sociale qui
renforce l'auto-exclusion.
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