3.2. Le cas M-Pesa au Kenya :
archétype de la réussite du mobile money
a)
Genèse et expansion d'une révolution financière

M-Pesa, dont le nom combine "M" pour mobile et "Pesa"
signifiant argent en swahili, a été lancé en mars 2007 par
Safaricom, le principal opérateur de télécommunications du
Kenya, avec le soutien de Vodafone (CapMad, 2024; Conduit Pay, 2024).
Initialement conçu pour permettre le remboursement de
microcrédits via téléphone mobile, M-Pesa a rapidement
évolué pour devenir une plateforme financière
complète qui offre transferts d'argent, paiements de factures,
épargne, crédit et même assurance. Compte tenu des
informations disponibles, cette solution digitale a connu un succès
fulgurant. M-Pesa a gagné 2 millions d'utilisateurs dès sa
première année d'opération (Harvard Business School,
2015). En 2024, la plateforme compte plus de 40 millions d'utilisateurs au
Kenya, ce qui représente une part significative de la population
(Conduit Pay, 2024). Le service s'est étendu à 10 pays, incluant
la Tanzanie, le Mozambique, la République Démocratique du Congo,
le Lesotho, le Ghana et l'Égypte, totalisant plus de 51 millions de
souscripteurs et traitant 614 millions de transactions mensuelles (CapMad,
2024). Le volume de transactions témoigne de l'intégration
profonde de M-Pesa dans l'économie kenyane. En 2024, la plateforme a
traité plus de 100 milliards de dollars de transactions, un montant
colossal pour une économie dont le PIB s'élève à
environ 110 milliards de dollars (Conduit Pay, 2024). En 2014
déjà, M-Pesa représentait près de 7% de la valeur
totale des paiements nationaux et deux tiers du volume total de transactions
(Harvard Business School, 2015).
b)
Impact révolutionnaire sur l'inclusion financière
L'impact de M-Pesa sur l'inclusion financière au Kenya
est sans précédent dans l'histoire économique
contemporaine. Le taux d'inclusion financière du pays est passé
de 26,7% en 2006 à 82,9% en 2019 et 83,7% en 2021 (CapMad, 2024). Plus
récemment, les données indiquent que plus de 86% des adultes
kenyans sont désormais financièrement inclus, principalement
grâce à M-Pesa et à l'agent banking qui s'est
développé en réponse (ResearchGate, 2021). Cette
transformation a été particulièrement
bénéfique pour les populations rurales et non bancarisées.
Avant M-Pesa, de nombreux Kenyans, spécialement dans les zones rurales,
n'avaient aucun accès aux services bancaires traditionnels en raison de
l'absence d'infrastructures. M-Pesa a changé cette réalité
en permettant à quiconque possédant un téléphone
mobile de participer à l'économie numérique (Conduit Pay,
2024). L'accessibilité géographique constitue un atout majeur.
Aucun utilisateur kenyan ne se trouve à plus de 3 kilomètres d'un
agent M-Pesa, ce qui rend le service extrêmement accessible même
dans les régions reculées (OMFIF, 2024). Ce réseau de 600
000 agents à travers les pays où M-Pesa opère crée
une infrastructure capillaire bien plus dense que n'importe quel réseau
bancaire traditionnel (CapMad, 2024).
c)
Transformation des dynamiques économiques et sociales
Au-delà de l'inclusion financière brute, M-Pesa
a transformé les dynamiques économiques et sociales du Kenya. Les
envois de fonds, indispensables pour de nombreux ménages ruraux, ont
été radicalisés. En 2024, les transferts effectués
via cette plateforme dépassaient 3 milliards de dollars, ayant
significativement amélioré les conditions de vie des familles
rurales (Conduit Pay, 2024). L'envoi et la réception d'argent sont
désormais plus rapides, moins coûteux et plus
sécurisés qu'avec les méthodes traditionnelles. L'impact
sur la réduction de la pauvreté a été
documenté par plusieurs études académiques. La
facilité d'accès aux transferts de fonds plus fréquents et
rapides, combinée à la capacité d'épargner via des
produits comme M-Shwari (compte d'épargne rémunéré
lancé en 2012 en partenariat avec Commercial Bank of Africa), a permis
à des millions de Kenyans d'améliorer leur résilience
financière (MDPI, 2019).
d)
Facteurs de succès : régulation innovante et
compétition
Le succès de M-Pesa ne doit rien au hasard mais
résulte d'une combinaison unique de facteurs, au premier rang desquels
figure une approche réglementaire innovante. Lors du lancement en 2007,
le Professeur Njuguna Ndung'u, alors Gouverneur de la Banque Centrale du Kenya,
adopta une posture révolutionnaire. Il autorisa M-Pesa à
opérer tout en indiquant que la Banque Centrale régulerait le
service une fois qu'elle comprendrait ce qu'elle régulait (ResearchGate,
2021; Blavatnik School of Government, 2017). Cette approche, plus tard
conceptualisée sous le terme de "Test and Learn" ou "Regulatory
Sandbox", permit à M-Pesa de se développer sans être
étouffé par des régulations prématurées. La
collaboration entre Safaricom et la Banque Centrale tout au long du processus,
notamment pour déterminer les frais d'usage dès le départ
puis itérer avec de nouvelles législations conçues pour
atténuer les risques sans nuire à la fonctionnalité,
s'avéra capitale (OMFIF, 2024). La compétition a également
joué un rôle integral. En permettant aux fournisseurs de
télécommunications de concurrencer les banques commerciales dans
l'offre de produits similaires, les autorités ont assuré un
développement rapide et une innovation continue. Cette
compétition a paradoxalement profité au secteur bancaire. Entre
2015 et 2019, le nombre de comptes de dépôt bancaires a
augmenté de 71%, qui par ricochet a conduit à de meilleures
performances financières pour les banques commerciales (OMFIF, 2024).
|