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Subjectivité et intersubjectivité dans la conversion indiviuelle masculine à l'islam en France au XXI siècle

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par Marie Bastin
Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris -  2002
  

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Disparités

Etre en relation avec un guide lorsque l'on est musulman, implique que l'on soit affilié de façon plus ou moins serrée à une confrérie. Les confréries musulmanes, le plus souvent dites soufies, c'est-à-dire, mystiques, ont une tradition historique de missionnariat, « elles ont, [dès le XIIè siècle] fourni des missionnaires pour la conversion des populations conquises et développé un mysticisme populaire qui a facilité l'adhésion des masses. »164(*) Elles rayonnent encore aujourd'hui de façon transnationale bien que certaines soient plus particulièrement attachées à une ethnie ou à une région géographique. Ainsi, les individus du corpus ci-joint qui annoncent leur affiliation à un guide, sont également sur une voie islamique plus emprunte de traditions, comme les traditions sénégalaise ou iranienne que ceux qui sont dans un lien à l'islam moins « personnalisé ». Deux cas de convertis attirent l'attention, il s'agit de C1 et de C5. Un troisième cas, C3, est également significatif, bien qu'au moment des entretiens accomplis avec lui, il dise ne plus appartenir à une confrérie et ne veuille pas décrire plus avant son expérience.

· Un guide spirituel, pourquoi ?

Les relations avec un guide ou un maître permettent un travail intérieur chez l'individu qui favorise l'effectivité de l'entrée dans la voie de l'islam. La forme d'enseignement implicite à cette relation se distingue des formes profanes d'apprentissage sans pour autant en être les antithèses. Cette forme est symbolique et son langage plus universel puisqu'elle tend à communiquer ce qui n'est pas exprimable : l'influence spirituelle. L'individu converti est, dans ce cadre, en pleine possession des moyens propres à sa personnalité, pour envisager une forme d'universalisation de sa réalisation spirituelle personnelle et individuelle.165(*) L'établissement d'un rapport initiatique au maître est très inégal selon les expériences recueillies dans le corpus. C1 et C5 sont clairement les seuls à avoir entretenu un rapport avec un guide spirituel au cours de leur vie de musulman. C1, pour sa part, avait déjà établit ce type de lien et de relation dans sa vie religieuse précédente, en Inde. Dans son récit, cette expérience semble très centrale pour lui tant du point de vu spirituel et initiatique qu'émotionnel. C5 lui aussi, semble établir un rapport de guidance dans sa vie religieuse islamique, ce qui n'a pas été le cas, en apparence, dans sa vie religieuse antérieure de protestant. En apparence, car, la forte présence de sa grand-mère pourrait avoir été vécue comme une relation à un guide. Dans ces deux cas, l'appartenance à une confrérie religieuse islamique est manifeste. Il s'agit de la même confrérie, celle des Mourides au Sénégal. C3, lui, dans un entretien informel, précédent l'entretien enregistré et transcrit dans le corpus, a confié une précédente appartenance à une tariqa (voie, au sens de confrérie) soufie. S'il ne parle jamais d'un guide dont il aurait suivi l'initiation, se dégage de son discours, l'influence et la grande importance qu'a rempli le « monsieur iranien » rencontré au début de sa vie religieuse islamique. Si C1 et C5 sont pleinement impliqués dans une relation à leur guide, C3 semble lui avoir, disons, mitigé son rapport au « maître » spirituel. Tout en préservant son individualité, son esprit critique et sa liberté, il est resté sensible à l'apport intellectuel et spirituel de certaines personnalités rencontrées, et auxquelles il consacre à la fois, un respect et une forme de mystère.

Dans les cas des expériences religieuses de C1 et C5, les rapports au guide sont emprunts de respect, de mystère et d'admiration autant que d'incompréhension et de violents sentiments émotionnels relatifs à des formes d'agressions du moi de l'individu, agressions subies et acceptées au nom de l'engagement spirituel pris implicitement avec le guide. En effet, la guidance n'est marquée que par de l'implicite et du non-dit. Elle est également marquée par une reconnaissance mutuelle. La reconnaissance et l'acceptation d'être dans une telle sorte de lien, se produit à l'initiative du « disciple » et à celle du guide. C1 dit même qu'il a choisi son guide. Pour C5, la relation est très passionnelle, imprégnée de rejets et de forte attirance intellectuelle et spirituelle. Cette relation est dominée, dans ces deux cas, par la voix du guide en une sorte de Toi, seul, peux devenir ce que tu es, et tu dois combattre ton orgueil. Ce qui s'effectue à l'aune du guide, de son expérience, de sa dimension spirituelle, de son rayonnement au sein de la confrérie, de son rayonnement en tant que « descendant du Prophète » et de son rayonnement international. Que préfigure cette relation ? Une relation au père qui aurait manqué ? Une relation à un soi idéal à atteindre ? Une initiation certainement, au sens même que R. Guénon précise : « Dans le cas de l'initiation [...] c'est à l'individu qu'appartient l'initiative d'une « réalisation » qui se poursuivra méthodiquement, sous un contrôle rigoureux et incessant, et qui devra normalement aboutir à dépasser les possibilités mêmes de l'individu comme tel ; il est indispensable d'ajouter que cette initiative ne suffit pas, car il est bien évident que l'individu ne saurait se dépasser lui-même par ses propres moyens, mais, et c'est là ce qui nous importe pour le moment, c'est elle qui constitue obligatoirement le point de départ de tout « réalisation » pour l'initié [...] »166(*) On y trouve ainsi l'expression de la liberté individuelle utilisée pour secouer le joug des contraintes intérieures tant psychologiques que culturelles ou religieuses ou supposées telles, afin d'acquérir un mieux être spirituel dans la nouvelle configuration de la foi islamique, que pour accéder à la participation du collectif. Le collectif est, bien sûr, dans un premier temps, celui de la confrérie et, dans un second temps, l'ensemble des croyants et pour finir toute l'humanité. Comme dans l'expérience de C1 en Inde, la relation au guide, comme pour C5, est toujours suspendue à la possibilité qu'a le disciple de s'en libérer. Cette contrainte est fondée sur la responsabilité, le choix et la liberté individuels de tenir ses propres engagements vis-à-vis de soi avant tout, de dieu et de la communauté, avec effort et obligation, mais dans le cadre du libre arbitre, renouvelé et rénové. Cette relation semble investir le « disciple » de façon encore plus profonde d'un rôle de transmetteur, de porteur de parole et de foi, quand au retour en France, il se sent prêt à diffuser dans la société postmoderne, ses convictions religieuses. Le rapport guide/disciple est initiateur d'un apostolat chez le « converti » que l'on ne retrouve pas chez les autres témoins du corpus.

c. L'après conversion : une identité collective amphibie

Il est possible d'observer ce qui suit quant aux relations du converti avec, désormais et pour la vie, ses deux univers d'appartenance. En effet, si au début de sa conversion, il est particulièrement bien accueilli par les siens d'appartenance, ce sont « les siens d'origine » qui demeurent assez sceptiques et froids, voire franchement hostiles ou encore ne prenant pas au sérieux la nouvelle dimension religieuse de l'existence de leur fils, de leur frère ou de leur ami. Lorsque la conversion s'installe et devient une réalité dans le temps, les hostilités des « siens d'origines » peuvent diminuer voire disparaître (ce qui est rarement le cas lorsqu'elles sont intenses dès le départ). L'idée qu'il s'agissait d'une lubie de jeunesse comme pour C3, qui avait permis aux parents de « supporter » la nouvelle croyance de leur fils, mais finalement de se voiler la face et de ne pas reconnaître l'individu et la dimension responsable de leur descendant, fait place à une déception et à un refus encore plus net de cette dimension chez l'autre. Si les relations avec les « siens d'origine » n'ont pas été hostiles, au début, mais seulement empreintes d'une surprise, d'un étonnement et de tolérance, elles s'améliorent avec le temps, avec la persévérance que vit le converti dans sa foi, pour, en fait, normaliser cette nouvelle identité au sein du groupe d'origine. L'après conversion révèle en revanche de nombreuses difficultés au converti dans sa communauté des « siens d'appartenance ». Ces « heurts » sont nouveaux et bien spécifiques à la fin du XXème siècle et au début du XXIème. Les témoignages de convertis ayant vécu au milieu du XXème siècle particulièrement, ne sont pas frappés au coin de déceptions relatives à la communauté d'accueil. L'on constate donc, sauf pour le cas de C1 et C4 appartenant tous deux à la confrérie des Mourides, dans le témoignage de tous les autres, des formes de regret, de déception et de désillusion concernant les relations qu'ils vivent avec les musulmans sociologiques après la « conversion ».

* 164 Encyclopediae Universalis, article « Confréries musulmanes », par C.-R. Ageron, Corpus 6, Paris, 1995, p. 497

* 165 R. Guénon, Aperçus sur l'initiation, Editions traditionnelles, Paris, 1992, pp. 203-209

* 166 ibid, p. 18

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