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La Littérature Hypertextuelle, analyse et typologie

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par Aurélie CAUVIN
Université de Cergy Pontoise - Maitrise de lettres Modernes 2001
  

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2. Lien organisationnel comme reflet du sens

Cette analyse du lien organisationnel se fonde sur les oeuvres dont les paragraphes sont numérotés telles que Vaisseaux brûlés195(*) de Renaud Camus et Géographie du ventre196(*). Il est manifeste que la numérotation n'est qu'un prétexte, une manière d'organiser le récit, ils sont généralement sources et porteurs de sens. Cependant les deux oeuvres se distinguent : Géographie du ventre dont les fragments ne sont liées que par des renvois à d'autres numéros de fragments et, Vaisseaux brûlés qui alterne les deux modes : numéros et liens sémantiques. Cette sous-partie a pour objectif de mettre en évidence que l'hyperfiction ne repose pas uniquement sur des liens textuels, ils ne sont en effet pas l'unique procédé de liaison. Le processus de lecture diverge également, car le lecteur n'a la possibilité ni d'anticiper sa lecture ni la signification du lien, sur son sens. Par exemple dans Géographie du ventre les liens sont présentés avant le texte, sur la même ligne que le numéro de fragment.

a) Des liens uniquement numérotés

Ainsi les deux oeuvres s'organisent en paragraphes numérotés, sans titre apparent, mais la forme induisant le sens il paraît nécessaire de prendre en compte ce type de lien. Pae exemple le fragment 1 de Géographie du ventre est lié au fragment 167, l'avant dernier de l'oeuvre :

1 : « Sur le chemin qui mène les aliments de mon frigo à la poubelle, placée comme souvent juste sous l'évier, je me nourris au passage de leur halte imaginaire sur ma table. Frigo, table, poubelle. Le rituel prend ses aises et, plus qu'une habitude, devient un véritable parcours biologique... »

167 : « Je suis toujours à ma table. Entre le frigo et la poubelle. »

Le terme de « rituel » exprime l'idée de répétition, de tâche que le personnage effectue régulièrement et inlassablement : le « trajet frigo poubelle en passant par la table ». Le paragraphe 1 ouvre le récit sur l'idée de « parcours biologique », comme si ce chemin était devenu machinal, inconscient, ce que le dernier paragraphe nous indique « je suis toujours à ma table », l'adverbe « toujours » nous dévoile qu'aucun changement relatif à ce parcours n'a été effectué entre le début et la fin du livre : éternel recommencement, boucle que l'hypertexte permet de mettre en évidence. Même si les paragraphes 1 et 2 ne sont pas liés « hypertextuellement », le paragraphe 2 est la reprise du paragraphe 1, mais cette fois-ci à la troisième personne du singulier, le narrateur reprend mot pour mot les paroles du personnage. La réécriture et le passage du « je » au « elle ». relient ces deux fragments. Le paragraphe 2 se clôt sur « Dans sa cuisine, cela crée une belle diagonale. Elle aime les diagonales. ». Le lien nous invite au paragraphe 46 :

« Quand elle se rendort, elle se voit sur une route qui n'en finit pas de s'entortiller en des lacets compliqués, puis qui s'arrache à la terre pour tracer dans le ciel une belle ligne diagonale. ».

La « diagonale » est le lien sémantique entre les deux fragments. L'imaginaire du personnage - dans la mesure ou la diagonale est une ligne abstraite et créée - est repris par l'idée du rêve exprimée par les verbes : « se rendort » et « elle se voit ». L'onirisme se fonde sur une ligne imaginaire. « transporté au ciel » reprend le paragraphe 1 où il était écrit « Dans le ciel les disparitions n'ont rien de déchirant. Elles distillent au contraire quelque chose d'infiniment rassurant ». « Le ciel » est opposé à « la terre », dans la dichotomie complexe/simple, relevée dans le texte par « s'entortiller dans des lacets compliqués ». Le ciel, au contraire, est lieu des disparitions, rassurant car il n'a pas de géographie propre, aucun chemin prédéfini, et aboli de toutes contraintes, il transporte le personnage dans un lieu imaginaire. Mais le réel ressurgit dans son rituel : travail, repas, amours déçues etc.

La réécriture du passage passe premièrement par la multiplication des voix narratives pour ensuite créer une poétique : métaphore de la diagonale, répétition, rituel mécanique, pour voir la métaphore du titre « géographie du ventre » se filer. Une géographie à la fois imaginaire et réel mais sans pour autant oublier que la géographie est la « terre », science de l'organisation de l'espace terrestre...Cette macrostructure est reprise dans la plupart des oeuvres par la carte, l'atlas des chemins, l'idée d'un parcours de lecture et d'écriture, le rhizome, réseau, l'arbre, lieu de départ, lieu d'arrivée, destination, trajet, l'idée de flux, d'autoroute, cheminement, autant de métaphore pour exprimer le champ sémantique de l'oeuvre hypertextuelle non représentable, l'omniprésence du lieu sur le temps. L'embranchement du lien permet des bifurcations de l'oeuvre qui reflète l'idée que l'hypertexte est un espace multidirectionnel, mouvant.

Les fragments bien que numérotés sont ainsi liés tout au long de l'oeuvre hypertextuelle, le lien créé une accointance entre les fragments. Ils sont aussi corrélés par les changements de perspective, en effet plusieurs personnes apparaissent sous les pronoms : « je », « tu », « elle », « vous ». Les premiers passages nous invitait à considérer le personnage « Valérie » s'exprimant soit à la première personne soit sous les yeux d'un narrateur. Or dès le fragment 8 le statut du je devient flou, par exemple il arrive que « je » et « elle » soient sur le même plan :

« Je fais place nette sur la table. Je me dirige vers la porte. Sur le seuil je me retourne. C'est alors que je la vois, de dos, au milieu de la ligne diagonale. Dans la pièce au murs clairs, les ustensiles ont disparu. Des objets qui l'ont remplie ne restent que le frigo et la poubelle. Entre les deux la table contre laquelle elle s'appuie, une silhouette, une ombre, bientôt un cadavre. C'est pour elle que je reste, comme une autre façon de me mettre à table et de m'en sauver. » (fragment 8 p 13)

Il existe ainsi un « je » le narrateur et plusieurs personnages avec lesquels il dialogue, sans qu'il y ait de marque de discours direct. Le personnage de Valérie apparaît donc sous plusieurs angles  : le début de l'oeuvre alterne entre la troisième personne et la première, cependant à partir du fragment 105 la narration passe au « tu » pronom qui se rapporte au pronom « elle ». Par exemple les fragments 76 et 114, introduisent un changement de personnes, le récit passe du « elle » au « tu » :

76 : « Dans la généalogie de son mal, elle sait maintenant que les douleurs reprennent d'abord par leurs petits coups de frappe, là à l'extrême droite de l'abdomen et se mettent à irradier de tous côtés quand les nausées retrouvent leur place juste à la base du coup, non un peu plus bas. Lorsqu'elle essaie de les localiser précisément, les voilà qui se dérobent, filent sous la salive, descendent jusqu'au milieu du pharynx, puis plus bas encore, remontent d'un élan jusqu'aux attaches de sa langues puis redescendent tout au fond de sa gorge par la glissade de l'oesophage. De fausses nomades qui ne quittent pas leur terrain »

114 : « Tu l'as fait toute une semaine. Samedi et dimanche, sans projet, t'ont paru interminables. Lundi tes premières pensées au réveil t'ont menée vers le seuil de la maison aux seringats. Pour rien au monde tu ne serais restée une minute de plus à la bibliothèque. Tu es sous le porche, la petite cuillère encore entre les mains quand tu crois voir bouger un rideau à une fenêtre du premier étage. Tu te relèves rapidement. Tu décampes avec la vision d'un buste penché de la fenêtre en direction de la porte d'entré. Une irrépressible nausée te fait ralentir ta course, puis t'arrêter. Tu t'appuies contre un réverbère. Le ciel et la terre se mettent à remuer sur des rythmes décales. Et dire que tous ces jours, les malaises s'étaient estompés ! Je ne sais pas si c'est de rage ou de tristesse que tu te remets à marcher. Dans ton ventre, les frappes sont à nouveau déchaînées »

Le passage du « elle » au « tu » imprime premièrement au texte un dialogue entre le personnage et le narrateur. Mais le narrateur est ici en focalisation externe : « Je ne sais pas si c'est de rage... ». Les deux passages sont ancrés sémantiquement par les douleurs du personnage. Le lecteur découvre ainsi que le « tu » et le « elle » sont les mêmes personnes par la phrase « dans ton ventre, les frappes sont à nouveau déchaînées » qui reprend le début du passage précédent. Le premier fragment reposait sur la description, le second sur la narration et une des manifestations des douleurs. La relation du personnage au « je » reste implicite. Le lecteur ne sait jamais qui est le narrateur, un ami, une conscience, le personnage. Rien ne permet de lever le doute entre un narrateur interne à la fiction et un narrateur externe. L'oeuvre est construite sur les changements de personnes, les changements de perspective en rapport avec les liens et les fragments qui se suivent. Pour revenir à la sémantique du lien organisationnel il n'est donc qu'un prétexte, le lien se trouve donc à l'intersection de la forme et du sens.

* 195 Renaud, Camus, Vaisseaux Brûlés [en ligne] :

http://perso.wanadoo.fr/renaud.camus/presentation.html, 1998-2000

* 196 Mylène, Pétremand, Géographie du ventre, [format PDF] Paris, 00h00.com, « collection 2003 », 15 Janvier 2001

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