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Le refus de la linéarité dans l'adaptation cinématographique de la Rue Cases-Nègre de Joseph Zobel

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par Théophile Muhire
Université Natinale du Rwanda - Licence en Lettres 2004
  

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2.1.4 Narratologie et adaptation

Si la narratologie fonctionne fort bien avec la littérature d'une part, et le cinéma, d'autre part, il serait impensable qu'il ne soit pas un bon outil d'analyse pour des réalisations adaptant des récits littéraires. Cela nous amène à évoquer l'amorce d'une théorie de la confrontation entre littérature et cinéma, et surtout à souligner l'ambiguïté d'une telle approche. En effet, le langage verbal du texte littéraire et le langage filmique expriment et signifient en utilisant des éléments différents, selon des systèmes organiques non similaires. Comme le souligne Jean Mitry, en reprenant les propos de Georges Cohen-Séat : « le cinéma est un langage poétique, un langage au second degré » 24(*) contrairement à l'écriture littéraire qui a une grammaire concrète, un ensemble de règles applicables à toutes les constructions propres au langage dit et explicite, même s'il lui arrive parfois d'être implicite dans le fond avec ses présupposés et sous-entendus. Cependant, il faut nuancer les propos de Jean Mitry. Le cinéma n'est pas qu'un langage poétique et abstrait, il a aussi sa concrétisation dans la technique cinématographique et dans la construction du scénario qui n'est lui-même qu'une matérialisation de l'écriture littéraire. Littérature et cinéma sont déjà en interaction constante.

Les approches narratologiques des adaptations présentes aujourd'hui sur le marché sont extrêmement nombreuses et variées. Certaines visent à édifier une narratologie de l'expression ; elles mettent en jeu l'ensemble des récits filmiques face à l'ensemble des récits non filmiques (théâtraux, et romanesques par exemple). D'autres, à l'intérieur de l'ensemble des récits filmiques, à travers l'histoire du cinéma visent à établir ou participent à l'établissement d'une typologie de récits en définissant de grandes formes narratives. Enfin, celle qu'adopte l'analyste-narratologue vise à rendre compte du fonctionnement narratif propre à une adaptation particulière. Celle-ci s'inscrit dans la ligne des analyses « baziniennes », analyses qui mettent en relief la question de la fidélité à l'oeuvre de départ.

Il faut bien sûr envisager une infinité de démarches hybrides et toutes sortes d'interactions entre ces trois démarches. Celle, par exemple, d'André Gaudreault25(*) tient à la fois de la première, lorsqu'il s'évertue à défendre l'existence d'une narrativité « intrinsèque » au film, de la seconde, lorsqu'il s'arrête sur les adaptations dites « des premiers temps », et à la troisième, lorsqu'il s'arrête en particulier sur l'adaptation par Alfred Hitchcock de Rébecca, roman de Daphné du Maurier.

En ce qui concerne la troisième démarche, qui nous occupe plus particulièrement ici, il est important d'aller plus loin encore dans la précision. C'est pourquoi, nous avons choisi le modèle narratologique élaboré par Francis Vanoye pour nous guider dans notre travail.

2.2 Le modèle narratologique élaboré par Francis Vanoye

L'analyse narratologique que nous nous proposons de suivre tiendra compte de la démarche élaborée par Francis Vanoye et Anne Goliot-Lété dans leur ouvrage intitulé Précis d'analyse filmique (1993) surtout dans l'encadré 7 ainsi libellé26(*) :

Pour analyser une adaptation

- En premier lieu, observer le degré de parenté entre les titres, les noms des personnages, les contextes.

- Choisir un axe d'analyse (de même que pour l'analyse d'un film seul).

Cas d'une adaptation en apparence fidèle

- Observer le rapport nombre de pages-durée du film.

- Effectuer un inventaire des scènes supprimées ou condensées ainsi que des rajouts éventuels (plus rares) et des scènes dilatées (observer les conséquences de ces modifications).

- Faire la synthèse sur la structure globale des deux oeuvres (nombre de parties, impact de l' « effet-structure »...)

- Les personnages : suppression, synthèse, rajouts.

- Dramatisation des évènements. Ton du roman, ton du film.

- Visualisation des sentiments intérieurs des personnages.

Cas d'une libre adaptation

- Mise en rapport de certains aspects, structure, thèmes, détails pertinents = délimitation d'un terrain de comparaison.

- Nécessité d'opérer une préanalyse de chaque texte.

Mise en garde

Evaluer la distance qui sépare les deux textes et juger du « respect » ou de la « trahison » du texte filmique par rapport au texte littéraire nécessite de travailler sur les structures profondes et non seulement sur l'évènement superficiel, de ne pas se limiter au contenu mais de prendre en compte l'expression, consubstantiellement liée au sens.

2.3 Les autres méthodes

Outre ces théories-guides, auxquelles va se baser notre analyse, nous tâcherons de mettre en évidence certains faits dont le critère de sélection sera le point pertinent plutôt que le fait d'appartenir à telles ou telles autres théories. Dans cette optique nous auront une tendance sociologique souvent associée à la psychologie, voire à la filmologie27(*), qui a pour vocation de définir un cadre de recherche ayant pour objectif la « totalisation de l'expérience » dont les postulats de base reposent sur une vision ordonnée. La sociologie tiendra compte de cette totalisation de l'expérience en s'appuyant, par exemple, sur les problèmes économiques du cinéma qui peuvent se décliner de la façon suivante : fréquentation des salles, représentation du social, étude de la sortie du livre dans les médiathèques - institution littéraire et cinématographique - nous citerons sur ce sujet les réflexions faites par certains auteurs-réalisateurs à propos de la réception réservée à l'oeuvre cinématographique par rapport au roman porté sur écran.

L'analyse textuelle qui est la nôtre consiste donc à prendre des théories couramment utilisées en narratologie, mais aussi à considérer celles qui le sont moins. On parle alors de tout ce qui concerne la construction du point de vue héritée de Genette, le rôle de l'énonciation abordé par Jost28(*) , la sémiotique structurale de Greimas et les modèles de la grammaire générative qui, à partir d'une linguistique générativo-transformationnelle du cinéma, veut impérativement considérer la représentation audiovisuelle comme une phrase verbale. Dès lors, on en arrive presque à des rapprochements forcés entre deux modes d'expression différente que sont la littérature et le cinéma. On l'aura compris, cette confrontation reste très pratique et demeure souvent nécessaire.

II.4 Obstacles à l'analyse

L'analyse comparée entre un roman et son adaptation cinématographique se heurte à plusieurs obstacles qu'il est important de repérer si l'on veut se donner les moyens de les franchir.

Raymond Bellour29(*) affirmait que le texte filmique est « introuvable » au sens où il est « incitable ». Alors que l'analyse littéraire rend compte de l'écrit par l'écrit, l'homogénéité des signifiants permettant la citation, l'analyse filmique, dans ses formes écrites ne peut que transposer, transcoder ce qui relève du visuel (description d'objets filmés, couleurs, mouvements, lumière, etc.), du filmique (montage des images), du sonore (musiques, bruits, tonalités des voix, accents) et de l'audiovisuel (rapport des images et des sons).

On a pu voir certaines analyses poursuivre vainement le mythe d'une description exhaustive d'un roman ou d'un film. Entreprise vouée évidemment à l'échec puisqu'elle conduit à des analyses « microscopiques » non nécessairement pertinentes. Inversement, nombre de critiques et de théoriciens ont commis l'erreur de fonder leurs interprétations sur la base d'une lecture / vision unique du roman / film. L'inconvénient en est que l'on se souvient avoir lu / vu ce qui fait plaisir ou conforte une hypothèse d'analyse ou une impression d'ensemble. D'où la nécessité dans notre travail de vérification systématique.

Outre ces obstacles d'ordre matériel, il existe d'autres, plus durs à surmonter : ceux d'ordre psychologique. En effet, l'analyse comparée entre un roman et son adaptation cinématographique n'est pas une fin en soi. C'est une pratique qui procède souvent d'une commande des institutions scolaires, universitaires, journalistiques, libraires etc. Cependant, le fait que cette analyse soit le produit d'une commande n'écarte pas pour autant les questions du type « à quoi bon ? ». En effet, à quoi bon décrire, analyser un roman, un film ? A quoi bon cette opération qui semble symétrique et inverse de celle qui a présidé à l'élaboration de l'oeuvre finie ?

En fait, la description ou l'analyse procède d'un processus de compréhension, de reconstitution de l'objet fini. Mais dira-t-on, à quoi bon comprendre ? A quoi bon comparer un roman à son adaptation cinématographique ? Ne suffit-il pas de lire le roman et de voir le film ? Comparer un roman à son adaptation c'est prendre une autre attitude vis-à-vis de ces deux langages d'une même histoire, qui peut d'ailleurs apporter des plaisirs spécifiques. Comparer ces deux langages, c'est étendre son registre perceptif et, de ce fait, s'ils sont vraiment riches, mieux en jouir.

Mais, il y a aussi un travail de l'analyse pour au moins deux raisons : d'abord, parce que l'analyse travaille le roman et le film et les fait bouger. Elle fait bouger en même temps leurs significations et leur impact. Ensuite, parce que l'analyse travaille l'analyste et l'encourage à imiter ses prédécesseurs en matière d'écrits ou d'adaptation des écrits déjà existants. L'analyste et le lecteur ou le spectateur « normal » ne reçoivent pas le roman ou le film de la même façon. Le premier cherche précisément à se distinguer radicalement du second, à ne pas se laisser dominer comme lui par le roman / film. C'est ce que nous comptons faire dans la deuxième partie de notre travail.

2.5 Synthèse

Il est vrai que la littérature reste une mine d'or pour le cinéma. Elle lui offre une quantité d'histoires, de mythes et des synopsis en particulier ceux de la littérature négro africaine qui n'a pas encore fourni beaucoup de sujets aux réalisateurs de films. Cette littérature est attirante tant par sa richesse, sa diversité, son imaginaire, que par sa possibilité d'impliquer un public qui recherche les sources de sa culture traditionnelle et populaire, conditionnée par ce siècle. Ainsi, notre étude sera consacrée à Zobel et à son roman qui a été adapté au cinéma par Euzhan Palcy.

En outre, nous allons consacrer une place importante à l'étude de l'adaptation cinématographique des oeuvres littéraires qui est une pratique très courante dans le domaine de la production des films. Cependant, elle n'a pas eu des échos proportionnels à son importance à la faculté des Lettres et Sciences Humaines de notre université.

Il faut aussi souligner que l'absence de travaux sur le grand écrivain martiniquais Joseph Zobel suscite notre ardeur dans cette entreprise. Les quelques travaux qui ont été réalisés sur la littérature martiniquaise ne sont orientés pour la plupart que sur Aimé Césaire.

* 24 Mitry, J., Esthétique et psychologie du cinéma, Vol. 2, Paris, Ed. Universitaires, 1963-65, p. 35

* 25 Gaudreault, A., Du littéraire au filmique. Système du récit, Paris, Meridiens-Klincksieck, 1988

* 26 Vanoye, F., et Goliot-Lété, A., Précis d'analyse filmique, Paris, Nathan Université, 1993, p. 119

* 27 La filmologie étudie le cinéma dans ses aspects esthétiques et culturels. Elle analyse aussi bien un extrait, une oeuvre complète ou un courant esthétique.

* 28 Jost, F., L'oeil camera. Entre film et roman, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1987

* 29 Bellour, R, L'analyse du film, Paris, Albatros, 1979

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