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Le refus de la linéarité dans l'adaptation cinématographique de la Rue Cases-Nègre de Joseph Zobel

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par Théophile Muhire
Université Natinale du Rwanda - Licence en Lettres 2004
  

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2.1.2 M'man Tine : la fée du récit

Interprétée par Darling Legitimus, M'man Tine est sûrement le personnage le plus réussi dans le passage du roman au film. Cependant, mis à part le fait qu'elle phagocyte le personnage de M'man Délia, la mère de José qui n'apparaît nulle part dans la réalisation de Palcy, nous ne pouvons pas non plus passer sous silence ses changements d'humeur d'un récit à l'autre. Le début du roman présente une grand-mère vigoureuse et agressive qui « fait quelque fois déferler les coups de triques, les coups de bâtons, les taloches sur moi (José) » (LRCN, P.58). Par contre, dans le film, M'man Tine semble plus humaine, plus tendre et plus fragile. Palcy fait d'ailleurs allusion à sa compassion lorsque M. Saint Louis battait son petit-fils après l'incendie qui a ravagé son domaine. Elle le qualifiera d'assassin, du fait qu'il ose lever la main sur un gamin de cinq ans alors que, dans le roman, c'est elle qui l'a battu. Autant M'man Tine parait gênante pour les jeux des enfants dans le roman, autant elle paraît vouée à leur cause dans le film.

Dans le roman, le narrateur commence et termine le récit en privilégiant la figure de la grand-mère, M'man Tine. Elle est indispensable non seulement à la formation identitaire de l'enfant narrateur, mais aussi aux horizons d'ouverture où elle le projette l'enfant narrateur. Dès les premières lignes du texte, le narrateur nous signalera les conditions de lecture du récit de vie de l'enfant à partir des figures discursives mises en jeux. Au début du texte, le narrateur nous rappelle la figure de M'man Tine à partir d'une perspective d'enfant. Il parle de son accoutrement, en particulier de sa robe rapiécée. Il en fournit aux lecteurs une description des plus minutieuses. Le recours à la métonymie est ici assez significatif. La robe rapiécée à plusieurs reprises en vient à représenter celle qui la porte. Le tissu est endommagé par les tiges de la canne et la couleur ainsi que le motif en sont méconnaissables. Comme l'ont souligné les critiques de Zobel, l'accoutrement de la grand-mère est évocateur des conditions d'existence des travailleurs agricoles et des préjugés de classe intériorisés par tous les Martiniquais.

Ce qui est surtout contraire à l'évolution narratologique du roman, c'est que, dans le film, M'man Tine est d'abord travailleuse dans les champs de cannes, parmi les autres habitants de la rue Cases, avant de s'installer en ville comme laveuse, en vue d'aider José à parachever ses études. Ce rôle de laveuse chez les Blancs est joué dans le roman par M'man Délia.

En outre, dans le roman, plus que dans le film, M'man Tine s'exprime plus souvent en « monologue à mi-voix » (LRCN, P. 14). Sa voix est basse, monotone et trahit sa fatigue ; d'ailleurs elle transmet son récit de vie sous cette forme de monologue pour que son petit-fils comprenne ses origines, et, par la même occasion, l'histoire familiale. Son récit sert de connexion entre son passé et son avenir et guide l'enfant dans la vie quotidienne dans l'espoir qu'il pourra un jour sortir des champs de cannes où sont normalement destinés les enfants des travailleurs agricoles. Ce récit relate donc les expériences de sa grand-mère, de sa mère et des membres de sa communauté et deviendra un puits d'images d'où l'enfant tirera la matière de son écriture.

Non seulement le film de Palcy ne présente pas M'man Tine comme une femme qui ne monologue pas souvent, comme c'est le cas dans le roman, mais aussi comme une femme de combat qui jure de lutter jusqu'au bout. Dans le roman, par contre, elle hésite quelquefois et recourt à l'aide de M'man Délia en cas de difficultés. Cependant, dans tous les cas, elle est présentée par certains critiques comme l'héroïne même du récit. Il n'est donc pas surprenant que la dernière image que nous offre le narrateur soit bien celle du corps abruti de sa grand-mère. José s'approche du cadavre de M'man Tine, l'examine de long en large, pour s'arrêter aux extrémités. Le portrait minutieux des mains révèle un glissement de perspective allant de l'objectivité à l'intersubjectivité. Au début du récit, le regard de José s'arrête à l'accoutrement et, par extension, aux apparences trompeuses qui minimisent l'individualité de sa grand-mère. Dans son évaluation de la beauté, M'man Tine garde comme horizons les contradictions et les limites de la réalité vécue dans les plantations. Seulement, les expériences et les observations de José au cours du récit lui permettront à la fin du récit de sonder les êtres et les choses. Ainsi le regard lucide de José, maintenant imprégné de tendresse et d'amour, retient les grandes lignes et l'énorme sacrifice d'une existence individuelle. Il faut signaler que, dans le roman, José s'imagine le cadavre de sa grand-mère. Il était à mille lieu de ce corps, tandis que, dans le film, c'est lui-même, aidé par Tortilla et Aurélie qui entreprit la dure épreuve de lavage du cadavre, ce qui diminue le caractère réaliste du film, vu son bas âge.

La reprise de l'image de M'man Tine, en particulier l'image de son corps à la fin du récit, signale un glissement au niveau des figures rhétoriques, allant de la métonymie (la robe de M'man Tine) à la synecdoque (les mains et les pieds de M'man Tine). Le glissement des figures discursives renvoie aux rapports de proximité et d'écart entre José et sa grand-mère. Au début, José dépend totalement de sa grand-mère et même les bribes descriptives consacrées à M'man Tine reflètent cette proximité. A titre d'exemple, la longue description de la robe de M'man Tine. Au fur et à mesure que se déroule le récit, l'enfant se sépare de plus en plus de sa grand-mère et cet écart se manifeste également dans le choix des figures discursives. A la fin du récit, l'écart entre José et M'man Tine trouve son expression la plus percutante dans l'appréciation des extrémités corporelles de la vieille femme. De plus, la figure de M'man Tine n'engage pas seulement sa personne mais celle de sa communauté. Elle porte en elle les signes de la résistance à tel point qu'elle pourrait être comparée aux fées des contes merveilleux.

Devant l'aveu de José, « M'man Tine n'avait-elle pas été vraiment la fée qui avait réalisé mon rêve ? » (LRCN, p. 107), le lecteur se rend compte que le personnage, le narrateur et l'auteur concourent à rendre hommages à cette grand-mère dont la vision « merveilleuse » avait su rejoindre « le réel ». Il convient de noter que, dans le film, une telle exaltation est difficile à porter sur écran. Dans le roman, le récit devient facilement le terrain de transformation des signes : le soleil, les champs de cannes, la vie des travailleurs agricoles, le sort des enfants...La métamorphose de M'man Tine en fée va dans ce sens car la laideur de son corps cède à la beauté de son âme. Cette lecture peut également s'appliquer à l'oeuvre entière qui se voue au salut des pauvres. La dédicace au début du film, « A toutes les rues Cases-Nègres du monde », ajoute foi à cette mission humanitaire.

En somme, le personnage M'man Tine connaît la meilleure fortune dans les deux récits car elle reste la mieux incarnée dans l'adaptation grâce à la brillante prestation de Darling Legitimus. Celle-ci a même décroché le prix de la « meilleure actrice » de l'année 1984. Ses gestes, ses paroles, ses mouvements et ses vêtements font d'elle une M'man Tine en chair et en os.

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