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Le refus de la linéarité dans l'adaptation cinématographique de la Rue Cases-Nègre de Joseph Zobel

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par Théophile Muhire
Université Natinale du Rwanda - Licence en Lettres 2004
  

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2.1.3 Médouze ou la réhabilitation de l'oralité

« Il est le plus vieux, le plus misérable, le plus abandonné de toute la plantation... sa cabane est la plus dénudé et la plus sordide... Son vrai visage est un masque hallucinant... avec sa tête grenée de cheveux roussâtres, sa barbe à l'aspect de ronce et ses yeux dont on ne voyait jamais qu'un petit filet parce que ses paupières restaient presque fermées. [Médouze] vêtu seulement d'un pagne avec au coup un minuscule sachet noir de crasse, et attaché à une fibre ressemblait à un beau corps d'homme que la flamme avait longuement grillé et qu'elle se plaisait maintenant à patiner dans toutes les gammes des bruns ». (LRCN, p. 41-42)

Telle est la description du vieux Médouze que le narrateur nous fait découvrir dès son entrée en scène. C'est ces détails que Palcy a formellement « porté sur écran », tandis que, dans le fond, c'est ce vieillard qui initie José à une appréhension de son milieu naturel et culturel. Il est l'aîné de la communauté et disposé à transmettre son savoir et sa sagesse aux jeunes générations, tâche dont il s'acquitte fort bien dans les deux récits (romanesque et filmique). L'expression vocale de M. Médouze se caractérise par sa verticalité. Il est souvent question de sa voix qui monte, surtout quand il relate des contes ou son histoire personnelle. Le ton en est cependant beaucoup plus émotionnel dans le film que dans le roman.

Il joue un rôle considérable dans l'initiation de José en vue d'éveiller ses dispositions intellectuelles. La communauté de la Rue Cases-Nègres est régie par un système de classe d'âge où les aînés et les adultes ont droit à la parole et où les enfants ont l'obligation de l'écoute. Quoique le système de plantation ait pour effet de faire intervenir les rapports de force dans cet enjeu, José, lui, en tire bénéfice. Cette écoute active de la parole de Médouze lui permettra de distinguer des mécanismes de survie et de résistance sur lesquels il bâtira sa propre philosophie. Médouze élargit des horizons intellectuels de l'enfant et lui propose d'abord un regard autre sur son univers. Il encourage l'enfant à suivre un système de valeurs où s'inscrivent l'être, le temps et l'espace dans des rapports intersignificatifs. Fidèle à ses traditions philosophiques, dans le roman tout comme dans le film, M. Médouze préfère la durée à l'instant, et il crée une certaine ambiance pouvant faire surgir la « parole de la nuit » :

« Il en est ainsi presque chaque soir. Je ne peux jamais entendre un conte jusqu'à la fin. Je ne sais si c'est M'man Tine qui m'appelle trop tôt, quoiqu'elle me gronde toujours de m'être trop attardé, ou si c'est Médouze qui ne raconte pas assez vite ». (LRCN, p. 45)

M. Médouze, « source intarissable de contes, de devinettes, de chansons » (LRCN, pp. 41-45) fournit des clés de compréhension et d'explication sur son milieu naturel et culturel. Dans cette veine, la parole du conteur, en imitant par exemple le galop d'un cheval, s'harmonise avec les bruits et les sons de la nature. Cette harmonie est, bien entendu, beaucoup plus accentuée dans le roman que dans le film grâce à l'intervention du son. L'initiation de José vise non seulement à valoriser les sources vives de l'humanité mais à reconnaître aussi les sièges du mal. A cet égard, le témoignage suivant est percutant :

« Tout l'attrait de ces séances de devinettes est de découvrir comment un monde d'objets s'apparente, s'identifie à un monde des personnes ou d'animaux. Comment une carafe en terre cuite qu'on tient par le goulot devient un domestique qui ne sert de l'eau à son maître que lorsque ce dernier l'étrangle ». (LRCN, p. 43)

Ainsi, M. Médouze, dans le film plus que dans le roman, fait à José l'apprentissage du lexique et du discours de domination qui perpétuent l'exploitation des pauvres et des démunis. Palcy y ajoute une leçon sur la vie que M. Médouze va administrer à son disciple tout en modifiant ses contes. Dans le roman, les contes de M. Médouze renferment des outils de résistance où la présence des personnages animaux interroge le statu quo et favorise les préceptes éthiques.

Outre le but d'établir un rapport entre l'être humain et son entour naturel et culturel, s'ajoute celui de lui faire connaître les connexions entre le réel et le merveilleux. Quand M. Médouze parle à José du « lapin [qui] marchait en costume de toile blanche et chapeau panama », ou « [...] du temps où toutes les traces de Petit-Morne étaient pavées de diamants, de rubis, de topazes ; toutes les ravines coulaient de l'or et les grands étangs étaient un bassin de miel » (LRCN, p. 44), il montre à José une autre façon de voir, de penser, d'imaginer son univers. Au fond, il cultive la résistance de l'enfant contre les tendances hégémoniques de la culture de l'oppresseur en enseignant à José les lieux vitaux de son existence :

« Ainsi sur la simple intervention de M. Médouze, le monde se dilate, se multiplie, grouille vertigineusement autour de moi (José) ». (LRCN, p. 43)

Plus émotionnels encore sont les récits dont M. Médouze lui fait part, des récits qui valorisent ses sources africaines. La valorisation de la Guinée, comme arrière pays et comme lieu de repos des âmes en peine, sert de gage de fidélité. Dans le film, Palcy remplace « Guinée » par « Afrique » dans le souci d'élargir les horizons à toute la diaspora noire des Antilles. Le programme narratif de M. Médouze s'inscrit dans la visée idéologique de l'auteur qui est celui de valoriser le vécu des personnages dans leur lutte contre l'Histoire et dans leur tenace résistance au discours hégémonique.

Ce récit généalogique d'esclavage, de colonisation, sert d'arrière plan au tableau de La rue Cases-Nègres. Les contes, les devinettes, les récits constituent un corps de savoir où le religieux, l'histoire, le politique et le social sont pensés non par rapport à la civilisation française, mais par rapport aux civilisations antillaises et africaines. M. Médouze se démarque, en raison de la grandeur de sa vision et de ses paroles. Sa présence transgresse la mort que lui réservent les champs de cannes. Le récit rend hommage aux leçons de M. Médouze car le narrateur puise dans la mémoire des lieux et des êtres et dans des situations d'oralité pour donner sens à sa démarche créatrice. De ce fait, La rue Cases-Nègres réhabilite la civilisation africaine en insistant sur les affinités historiques et culturelles qui rattachent l'Afrique et sa diaspora du « Nouveau-Monde ».

En somme, M. Médouze est un personnage typé qui représente les valeurs traditionnelles et culturelles des ancêtres descendants d'esclaves déportés d'Afrique vers les Antilles. Ce vieillard est sûrement l'un des personnages les plus caricaturaux qu'ait dépeint Zobel. Il mourra victime de la fatigue des champs de cannes. L'image de ce vieux sarcleur de cannes restera gravée dans la mémoire de José et il rassemblera tous les détails de leurs conversations pour en faire un récit que le professeur qualifiera de « plagiat ». Il ne s'imaginait pas un tel enfant composer un aussi beau texte. Il le met en garde de ne plus « s'amuser à ce petit jeux » (LRCN, 209). Dans le film, ce texte sera lu à toute la classe.

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