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L'affaire du marquis Alfred de Trazegnies d'Ittre (1832-1861).


par Olivier LERUTH
Université de Liège (Belgique) - Licence en Histoire  2005
  

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Les incidents d'Isoletta et de San Giovanni Incarico260(*).

Alfred de Trazegnies a probablement rejoint les troupes de Chiavone dans la matinée du vendredi 8 novembre 1861261(*), comme le fait remarquer l'abbé Bryan. Elle se tenait probablement près de la frontière entre les Etats Pontificaux et le royaume de Naples, juste au-dessus de Sora262(*). Tentons de retracer l'activité de la bande dans les quelques jours qui précèdent l'arrivée du marquis.

Pour A. Bianco di Saint Jorioz, il ne s'est rien produit de remarquable au mois d'octobre 1861. La bande de Chiavone continuait à roder le long de la frontière pontificale sans se faire trop remarquer tandis que ses rangs grossissaient toujours. Les brigands méditaient cependant un coup qui, « s'il réussissait, serait certainement fatal, notait-t-il263(*). »

Le 6 novembre, Chiavone envoyait un détachement d'hommes afin de s'emparer de bestiaux destinés au ravitaillement des Piémontais. Ce fut un succès. Les royalistes retournèrent à leur camp où ils furent assaillis par une partie de la garnison piémontaise d'Isola, envoyée par le capitaine Benzoni, qui venait d'apprendre ce qui s'était passé. Un combat d'environ une heure s'engagea mais il ne fit pratiquement aucune victime car les deux parties étaient placées à une trop grande distance l'une de l'autre. Se sentant menacés, les Piémontais se retirèrent vers Castelluccio afin de prendre appui sur un détachement de leurs troupes voire sur la garde nationale. Benzoni, inquiet du sort de ses hommes, partit les aider à la tête des garnisons postées à Isola. La difficulté étant plus importante que prévu, les Piémontais reculèrent peu à peu sur Isola tandis que les légitimistes rentraient à Castelluccio où ils furent accueillis, selon les dires de la correspondance de la Gazette de Liège, sans aucune résistance. Là, ils incendièrent quelques maisons et fusillèrent le chef de la Garde nationale et un autre individu qui refusèrent de crier « Vive François II. » Après quelques heures à occuper le village, les réactionnaires retournèrent auprès des leurs sur le mont Favone. Pour son échec, Benzoni fut traduit devant le Conseil de Guerre à Gaète.

Quelques jours plus tard, le dimanche 10 novembre, Chiavone et ses hommes descendirent de la montagne pour se poster en face de Sora où le colonel Lopez commandait environ 600 hommes qui possédaient 8 pièces de canon. Lopez s'enferma dans la ville, pointa ses canons sur l'extérieur et attendit l'assaut des chiavonistes. Or, toute la nuit se passa sans qu'aucune attaque ne soit donnée. Tout au plus se contentait-on, du côté royaliste, de faire entendre quelques coups de feu de-ci, de-là afin de faire croire à une éventuelle attaque à l'aube. Les Sardes étaient donc retenus dans Sora tandis que Chiavone opérait à son aise ailleurs. Il partit vers Isoletta, franchit, sur une échelle de fortune, le fleuve Tibreno à hauteur du village de Fontana. Il devait être aux alentours de quatre heures du matin. Après avoir rompu les lignes télégraphiques, la bande se dirigea vers Isoletta, où se trouvait une forteresse commandant de passage du Liri. Les douaniers, trouvés dans les divers postes le long de leur route furent faits prisonniers.

Aux alentours de 8 heures du matin (11 novembre), les hommes arrivèrent discrètement à Isoletta, bourg de 300 à 400 habitants264(*). La date de l'attaque ne fut pas innocemment fixée au 11 novembre. Il s'agissait en effet du jour de la fête de Saint-Martin. Dans le monde paysan du Sud, elle marquait le commencement de l'année agraire. Attaquant ce jour, Chiavone s'attendait à trouver une population plus détendue qu'à l'accoutumée265(*). Ce fut le cas. D'après la presse conservatrice, une partie des habitants se rangea de leur côté aux cris de « A bas les Piémontais, vive François II, vive le Roi ! » Une garnison piémontaise d'à peine 18 hommes faisant partie du 45e régiment d'infanterie était présente dans la citadelle avec quatre pièces de canon. Commandée par le sergent Eracliano Cobelli266(*), elle arbora rapidement le drapeau parlementaire. Les brigands donnèrent un quart d'heure de réflexion aux Piémontais : soit ils abandonnaient la lutte, soit le combat reprenait sur le champ. On opta pour la seconde solution. Battus d'avance par la puissance des canons, les royalistes foncèrent au pied de la forteresse, détruisirent une porte à coups de hache ainsi que les fenêtres et pénétrèrent dans la cour du château où ils furent accueillis par les coups de feu des Piémontais. Le combat, qui fit huit victimes piémontaises267(*) et quatre bourboniennes268(*), tourna finalement à l'avantage des chiavonistes. Selon Zimmermann, le colonel de Rivière et Mattei auxquels des projectiles avaient transpercé la main durant l'assaut, étaient dans les premiers à entrer dans l'édifice à travers les fenêtres du premier étage. En leur compagnie, le jeune marquis de Trazegnies avait hardiment passé son épreuve du feu269(*). Une fois les canons encloués, les brigands partirent pour San Giovanni Incarico (qui comptait 2500 âmes) vers 9 heures et demie.

A midi, après une courte sieste, ils étaient aux pieds de la ville où la Garde nationale et les garnisons piémontaises les attendaient de pied ferme. Le signal d'attaque fut donné immédiatement. Trop tôt, selon Zimmermann, car la troupe était encore dans l'euphorie de la victoire qu'elle venait de remporter. La lutte fut beaucoup plus longue et plus sanglante aussi que ce qu'elle avait été à Isoletta. Après deux heures de combats, les Piémontais du capitaine Teccio di Bayo se retiraient dans l'ordre et les drapeaux blancs flottaient dans le vent. D'après Zimmermann -qui n'a pas assisté personnellement à la scène-, « les hommes prenaient leurs quartiers dans les maisons du pays, quelques-uns se déshabillèrent et tous se reposèrent sans préoccupation aucune. De même, le capitaine Mattei, blessé ; son fils, le marquis de Trazegnies et les autres officiers furent assez imprudents que pour s'accorder du repos, faisant confiance à la vigilance des 3e et 5e compagnies qui montaient la garde aux avant-postes. » Une huitaine de brigands s'en prit, par exemple, à la maison du pharmacien Ottavio Tasciotti. Ils étaient commandés par Antonio Perna, originaire de Castelliri et résidant à Isoletta. On raconte que Perna reconnut dans la femme du pharmacien une ancienne camarade dont la famille avait aidé la sienne dans le passé. Il s'excusa et fit évacuer la pharmacie sans rien emporter270(*).

Vers 15 heures, les hommes durent quitter le bourg à toute vitesse : le capitaine Teccio di Bayo avait réuni ses hommes à ceux de son homologue Cesare Gamberini, de la 43e compagnie, qui venait de Pico. Ils assaillirent le pays et chassèrent les brigands. Chiavone recula sur le village de Pastena, avant de remonter se reposer dans les montagnes271(*) où il fut bientôt rejoint par Kalkreuth. La localité reconquise, les Piémontais ramassèrent 57 cadavres. Le marquis de Trazegnies fut arrêté les armes à la main et directement fusillé avec trois autres de ses comparses.

* 260 Vous pouvez suivre l'itinéraire des brigands sur les cartes placées dans les documents annexés.

* 261 Cette date du 8 novembre correspond d'ailleurs aux dires de Zimmermann dans ses mémoires. Celui-ci annonce l'arrivée du marquis parmi eux le 9 novembre, or ses mémoires sont décalées d'un jour. C'est ainsi qu'il fixe la date de l'assassinat du marquis au 12 novembre 1861. (Dans ZIMMERMANN Ludwig Richard, Erinnerungen eines ehemaligen Briganten-Chefs, Zwediter, Berlin, 1868, reproduit dans IZZO Fulvio, op. cit.)

* 262 APT, correspondances diverses, lettre de monsieur de Moreau au père d'Alfred de Trazegnies, sans date.

* 263 Dans BIANCO DI SAINT JORIOZ Alessandro, Il brigantaggio alla frontiera pontificia... op. cit., pp. 115.

* 264 Dans L'Opinione datée du 20 novembre 1861.

* 265 Dans CORRADINI Ferdinando, 11 novembre 1861... op. cit., p. 3.

* 266 Dans SBARDELLA Marco, Un nobile europeo votato alla causa del legittimismo borbonico : Alfred de Trazegnies, dans «Relazione tenuta al convegon su `Il brigantaggio post-unitario' ad Aquino (Fr) il 5 aprile 2003», p. 1.

* 267 Dans BIANCO DI SAINT JORIOZ Alessandro, Il brigantaggio alla frontiera pontificia... op. cit., p. 115.

* 268 Dans IZZO Fulvio, I guerriglieri di Dio... op. cit., p. 208.

* 269 Idem.

* 270 Dans CORRADINI Ferdinando, 11 novembre 1861... op. cit., p. 3.

* 271 Dans la Gazette de Liège du jeudi 21 novembre 1861.

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