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L'affaire du marquis Alfred de Trazegnies d'Ittre (1832-1861).


par Olivier LERUTH
Université de Liège (Belgique) - Licence en Histoire  2005
  

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Les motivations.

Quelles furent les causes qui poussèrent un jeune homme qui avait - à première vue - tout pour mener une existence heureuse et sans histoire, à partir pour un pays plongé dans une véritable guerre civile, dont il savait assurément qu'il ne reviendrait jamais ?

Il n'est pas inutile de replacer ce jeune homme dans l'époque qui le vit naître, à savoir le milieu du XIXe siècle. Ainsi que l'exprime fort bien Olivier de Trazegnies, « pour la première fois depuis les invasions barbares, une classe fortunée pouvait envisager de vivre et de ne rien faire. Fini l'obligation de vivre et de mourir pour son souverain. (...) Jamais en fait les structures ne furent plus qu'au siècle dernier favorables à ceux qui se trouvaient de l'autre côté de la barrière : ils bénéficiaient de droits substantiels et n'avaient presque aucun devoir407(*). » Naquit alors ce qu'on appela le « mal du XIXe siècle ». Les jeunes gens favorisés, à peine entrés dans la vie, ressentaient comme un manque profond et inexplicable. Un manque de vie, d'action. C'est pourquoi le XIXe siècle fut aussi celui des aventuriers, de personnages oeuvrant constamment à effacer cette trame d'ennui qui les poursuivait. « Tous ces jeunes gens ont une incroyable fureur de vivre, écrit Georges Minois, et, puisque les minutes leur sont comptées, ils cherchent à tirer de chacune les plus fortes sensations. Vivre intensément pour ne pas atteindre l'horrible vieillesse. Être jeune et mourir : telle semble être leur devise408(*). »

Dès lors, de nombreux auteurs, voire la plupart d'entre eux, ont vu en Alfred de Trazegnies un fol aventurier. Selon Cardinali, on interrogea Alfred sur les motifs qui l'avaient fait quitter son pays et se mêler à cette cause qui ne le concernait pas. Il aurait répondu, hardiment, qu'il faisait du brigandage « en amateur409(*) ». I. Gelli notait, quant à lui, qu' « aimant l'aventure, au lieu d'aller la chercher au centre de l'Afrique, en chassant le lion, les tigres, les panthères410(*) »,... il préféra rejoindre la bande de Chiavone.

A ce cadre psychologique, il faut ajouter une nouvelle conception du déplacement, de l'ouverture vers d'autres horizons en cette fin de XIXe siècle. Les rapports entre les pays européens, et donc entre la jeune Belgique et l'Italie en formation, croissent d'une manière considérable. Les causes de ces ouvertures culturelles sont à chercher dans l'industrie en pleine expansion qui permit de développer les voies ferrées favorisant les déplacements. Vers 1840, il fallait toujours une trentaine de jours pour descendre jusqu'à Rome, soit presque autant qu'au Moyen âge ! De plus, le trajet restait onéreux. Le train bouleversa ces dimensions. Dans ses Nouvelles lettres d'Italie, Emile de Laveleye raconte que désormais « je prends le train rapide, que nous appelons `la malle des Indes' et qui l'est devenu depuis l'ouverture du Gothard. Je pars de Liège à cinq heures du soir ; demain à six heures je serai à Bâle, et le soir, vers sept heures, je serai à Milan. C'est vraiment la baguette du magicien ou le manteau de Faust qui vous transporte à travers l'espace, presque aussi vite que le vol des oiseaux voyageurs. Quelle chance411(*) ! » Les tarifs devenaient, par la même occasion, plus abordables.

Tout cela a sans doute concouru au départ d'Alfred de Trazegnies. Mais la véritable et profonde raison du départ fut toute autre. Et, curieusement, elle était déjà connue en décembre 1861 par les lecteurs du quotidien italien L'Opinione. Sa correspondance à Bruxelles lui écrivait en ces termes : « Il est vrai qu'un marquis Alfred de Trazegnies a été fusillé dans les provinces napolitaines. Il avait quitté la Belgique à cause d'un chagrin amoureux. Il n'avait pas 29 ans et il avait voulu épouser une charmante demoiselle ; mais comme celle-ci n'avait ni la naissance ni la fortune, son père s'y opposa et, en conséquence de ce refus, le jeune homme s'en alla prendre du service à Rome auprès des troupes du pape, mais quand il y arrivait, les partisans des Bourbons l'ont envoyé près de Chiavone. Voilà la douloureuse histoire412(*). » Le moins qu'on puisse dire, c'est que le journal était bien informé. Comment avait-il obtenu cette version presque correcte des faits qui, de plus, n'avait été divulguée par aucun de nos grands journaux nationaux ?

D'après les auteurs du temps, Alfred était « un magnifique jeune homme d'une trentaine d'années, d'allure fort distinguée, de manières désinvoltes et fières, grand et bien fait, pâle, cheveux et barbes noirs -bien que tous les journaux de l'époque l'aient dit blond-, vêtu élégamment à la mode, en costume de chasse, avec revolver, poignard et une carabine de bersaglier. » Saint Jorioz ajoute qu'on trouva sur lui une boucle de cheveux et le portait d'une fort jolie femme du monde. Sans doute s'agissait-il de mademoiselle de Rosée. Il possédait également des lettres affectueuses de sa soeur Herminie. Il raconte enfin qu'Alfred avait mené joyeuse vie à Bruxelles, se perdant dans le jeu et les filles... 413(*) Des portraits du marquis, confirmant l'exactitude des dires de Saint Jorioz, sont reproduits dans les annexes.

Le dépouillement des actes du procès de Fabrizi à Rome confirme que le jeune homme s'était amouraché de la fille du baron de Jacquier de Rosée, Caroline. La tradition familiale rapporte également cette histoire. Charles de Trazegnies n'approuva pas de s'unir à cette famille qui, à son goût, manquait d'éclat414(*). Alfred se soumit à la décision paternelle. Probablement n'avait-il plus, maintenant, qu'à aller chercher la mort là où elle se trouvait...

Sur cette histoire d'amour, monseigneur Stanislas de Cornulier fournissait quelques précisions. Selon ses déclarations lors de l'instruction du procès Fabrizi, le marquis lui avait confié être parti de sa maison dans l'intention de se changer les idées car il s'était épris de Caroline de Rosée. Il lui avait promis de l'épouser. Voyant le désaccord de son père, il avait préféré s'éloigner. Alfred confia enfin à Cornulier que si cette union n'était pas possible, alors il aimait mieux périr, chose qu'il lui répéta encore juste avant de partir rejoindre Chiavone...415(*)

Présentons en quelques lignes l'élue du coeur d'Alfred de Trazegnies, dont les frères Camille et Clément assistaient à la messe donnée en l'honneur d'Alfred le 14 décembre à Namur. Caroline de Jacquier de Rosée naquit à Moulins (Warnant) le 2 juillet 1839. Son père, Alphonse Marie Eugène de Jacquier de Rosée, avait obtenu la concession du titre de baron, transmissible de mâle en mâle et par ordre de primogéniture, par lettres patentes du 22 octobre 1852. Né à Anthée en 1797, il épousa en 1823 à Lesve, Marie Joséphine Charlotte Ghislaine Cécile, baronne de Goër de Herve de Forêts. De leur union naquirent 7 enfants dont Caroline était la cadette416(*). Son aventure avec Alfred terminée, la jeune femme épousa - à contre coeur ?-, le 12 octobre 1865, Arthur Marie Antoine Ghislain Félix, comte de Cornet de Ways Ruart, né à Bruxelles en 1838417(*). Ce même homme qui assistait à la célébration donnée en souvenir d'Alfred, le 14 décembre 1861.

Le marquis Olivier de Trazegnies nous précise que descendent de Caroline, les comtes Cornet de Braine-le-Château, ainsi que Pauline Cornet, qui épousa le baron de Selys Longchamps dont la fille, Sibylle, n'est autre que la mère de Delphine Boël...

* 407 Dans DE TRAZEGNIES Olivier (Marquis), Un grave incident diplomatique entre la Belgique et l'Italie en 1861 : l'assassinat d'Alfred de Trazegnies I, dans « Bulletin du cercle art & histoire de Gembloux et environs a.s.b.l. », IV, octobre 1980, p. 50.

* 408 Dans MINOIS Georges, Histoire du mal de vivre. De la mélancolie à la dépression, Editions de La Martinière, Paris, 2003, p. 272.

* 409 Dans CARDINALI Emidio, I briganti e la Corte Pontificia... op. cit., p. 75.

* 410 Dans GELLI Iacopo, Banditi, briganti e brigantesse nell'ottocento, R. Bemporad & Figlio Editori, Firenze, 1931, p. 114. Cet ouvrage très inspiré de celui de Cardinali fut abondamment critiqué lors de sa parution. Gino Doria lui reprochait notamment de répéter toutes les vieilles erreurs, voire de les aggraver. En plus des fautes matérielles, tous les noms y sont constamment estropiés. On y lira De Cristen ou De Crysten pour de Christen, Kalreuth pour Kalkreuth, De Trazeignes pour de Trazegnies, Klanzler pour Kanzler, de Contodon pour de Coataudon, etc. Le célèbre Fra Diavolo y est présenté comme calabrais alors que nous savons tous qu'il provenait d'Itri en Terre de Labour. (Dans DORIA Gino, Per la Storia del birgantaggio nelle province meridionali, dans Archivio Storico per le Province napoletane, tome LVI, 1931, p. 399.)

* 411 Dans DUMOULIN Michel, Découvertes de l'Italie par les Belges aux 19e et 20e siècles ou la psycho-géographie d'un malentendu, dans DUMOULIN Michel, VAN DER WEE Herman, Hommes, cultures et capitaux dans les relations italo-belges aux XIX e et XX e siècles, Actes du colloque organisé à l'occasion du 50e anniversaire de l'Academia Belgica sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi (Rome 20-23 novembre 1989), Institut historique belge de Rome, Bruxelles, 1993, p. 119. Voyez aussi Dumoulin Michel, Hommes et culture dans les relations italo-belges. 1861-1915, dans « Bulletin de l'Institut historique belge de Rome », 1982, pp. 139-185.

* 412 Dans L'Opinione datée du 09 décembre 1861.

* 413 Dans BIANCO DI SAINT JORIOZ Alessandro, Il brigantaggio alla frontiera pontificia dal 1860 al 1863. Studio storico-politico-statistico-morale-militare, Milano, Daelli, 1864 (ristampa anastica Adelmo Polla editore, Cerchio (Aq), 2001, pp. 73-74.)

* 414 Dans FRACCACRETA Augusto, Un episodio della reazione... op. cit., p. 8, voir aussi DE TRAZEGNIES Olivier (Marquis), Un grave incident diplomatique... I... op. cit., pp. 62-63.

* 415 Dans IZZO Fulvio, I Guerriglieri di Dio. Vandeani, Legittimisti, Briganti, Controcorrente, Napoli, 2002, p. 229.

* 416 Dans DE STEIN D'ALTENSTEIN Isidore, Annuaire de la noblesse... op. cit., 1888, pp. 256-257.

* 417 Idem, p. 128.

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