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L'affaire du marquis Alfred de Trazegnies d'Ittre (1832-1861).


par Olivier LERUTH
Université de Liège (Belgique) - Licence en Histoire  2005
  

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Les artisans de l'unité. Cavour et Victor-Emmanuel II.

Avant de détailler l'unité proprement dite, arrêtons-nous quelques instants sur les personnalités de ses deux grands artisans. Le baron de Rimini décrivait Victor-Emmanuel II comme « incapable de s'occuper d'autre chose que de chasse, de femmes et de champagne12(*). » Ce jugement sévère, quoique pas dénué de vérité, mérite nuance. Certes la chasse, la guerre et surtout... l'amour occupaient la majeure partie du temps du souverain. L'homme n'était guère cultivé et exécrait avoir à s'attarder aux besognes quotidiennes de l'administration. Cependant il retenait de son éducation l'ancienneté de sa famille et le rôle qu'elle pouvait éventuellement jouer dans une union des Italiens. Victor-Emmanuel se rendit populaire par sa loyauté, sa bravoure et ses propos grivois. Ceux qu'il tint à l'impératrice Eugénie (alors enceinte) lors de son passage à Paris en 1855 ne manquèrent pas de la choquer. Viel Castel laissa un portrait peu louangeur du jeune souverain dans ses Mémoires : « C'est un véritable sous-officier. Il en a le ton et les manières ; il fréquente beaucoup les filles et paraît fort disposé à traiter fort cavalièrement toutes les femmes. Sa conversation est plus que légère ; la légèreté du fond n'est même pas gazée par la pudeur de l'expression, il aime le terme grossier. Il parle sans retenue de ses bonnes fortunes et il nomme les femmes les plus considérables de Turin en disant simplement « Celle-là a couché avec moi.13(*) » » En dépit de cette panoplie de défauts, le monarque disposait de certaines qualités. Ainsi, il prit presque toujours garde à faire passer la raison d'Etat avant la passion. Ce fut une des clefs de son succès qui n'aurait jamais vu le jour s'il n'avait su s'entourer d'hommes de génie comme d'Azeglio, Ratazzi et surtout Cavour.

Cavour vint au monde le 10 août 1810 à Turin dans une riche famille dont les ancêtres paternels avaient vaillamment servi la cause piémontaise. Sa mère provenait d'une famille libérale et protestante de Genève qui eut beaucoup d'influence sur le jeune comte. Les tantes de celui-ci avaient épousé des aristocrates français, ce qui lui fournissait ses entrées dans le beau monde parisien. Le jeune Cavour s'orienta en premier lieu vers une carrière dans l'armée, mais il quitta bien vite ce milieu (1830), incapable de se soumettre plus longtemps à l'exigeante discipline militaire. Il voyagea alors à travers l'Europe (France, Genève, Belgique, Grande-Bretagne). Dans ces deux dernières nations, il s'inspira de la monarchie libérale censitaire. Son temps libre, il le consacrait à l'étude, notamment des questions économiques. Il se déclarait d'ailleurs disciple d'Adam Smith et de Jean-Baptiste Say. En 1833, il négociait l'achat du domaine rizicole de Leri, où il allait mener une vie de propriétaire terrien actif et très curieux des nouveautés techniques. Il se constitua une solide fortune grâce à cette activité dans l'agriculture. Déjà, il montrait un intérêt certain à la cause de l'unité italienne.

Ecoeuré par l'échec de la tentative de libération de 1848, il entra en politique. Malgré les apparences, Cavour n'était nullement un démocrate. Il se voulait un conservateur à l'intelligence aiguë, capable de tout pour atteindre un but fixé : il bluffait volontiers et usait de méthodes quelque peu fantaisistes aux yeux de ses confrères. De passage en Italie en 1857, le journaliste et politicien français Charles de Rémusat, qui eut l'occasion de s'entretenir à plusieurs reprises avec Cavour, tentait de percer son génie politique : « Je trouvais, dans ce rare homme d'Etat, le libéralisme franc, hardi et pratique d'un bon whig, les lumières d'un publiciste et d'un économiste, le tempérament calme et gai d'un ministre de bonne humeur, la clairvoyance désabusée de l'homme du Midi, la finesse sans duplicité ni fausseté, la confiance sans fatuité, la hardiesse sans aveuglement, la grandeur des vues sans les chimères du rêveur, ni l'infatuation du sectaire, un plan avec de la flexibilité, de la fermeté et point d'entêtement ; enfin le plus précieux assemblage des qualités politiques que j'aie rencontré. Il était au niveau de l'entreprise qu'il avait formée et il en a fait preuve.14(*) »

Mais sans courage, le génie ne peut s'exprimer. Or, Cavour s'avérait être un dévoreur de travail. Si l'on en croit Théodore Juste, « Il se levait de grand matin, à quatre ou cinq heures au plus tard, et travaillait jusqu'à dix. Avant de se rendre aux bureaux de son ou de ses ministères, il avait déjà expédié les principales affaires. Quand il avait fait le tour des bureaux, il se rendait chez le roi, au conseil, au sénat ou à la chambre des députés. Après le dîner, il reprenait son travail et le prolongeait fort tard15(*). » Terminons la présentation de l'homme par son apparence physique, bien connue de tous les turinois de l'époque : « Il était de courte taille, avec une redingote mal faite qui bouffait sur la poitrine et l'engonçait aux épaules. Son regard interrogateur brillait derrière des lunettes d'or et correspondait au sourire de ses lèvres épaisses ; la figure était plate, remarquablement intelligente, et le front paraissait énorme sous les cheveux désordonnés16(*). » Ainsi se présentait le principal concepteur de l'Italie. En dix ans à peine, il acquit un tel prestige qu'on pouvait noter de lui : « Un mot, un ordre de Cavour en Italie en 1859, 1860, 1861 étaient exécutés, coûte que coûte, comme des arrêts émanés de la Providence17(*). » 

Une remarque s'impose ici. Si les deux hommes que nous venons de présenter formaient une équipe politique performante, n'oublions pas que leurs deux personnalités s'opposaient très fréquemment. Dès leur première rencontre, Victor-Emmanuel se méfia de ce personnage bien moins soumis qu'un d'Azeglio ou qu'un Rattazzi. Très vite, leurs rapports s'envenimèrent : en 1855, Cavour n'hésita pas à s'immiscer dans la vie privée de son souverain qui souhaitait épouser sa maîtresse Rosine issue d'un milieu peu recommandable...

Arrivé au pouvoir, Cavour cherchait avant tout l'appui d'une majorité. Pour ce faire, il inaugurait le fameux connubio (ou mariage, expression formulée par le conservateur Pinelli) entre son parti modéré et les centristes de gauche, à la tête desquels se trouvait Rattazzi, lui-même nommé ministre de la Justice en 1853. Cette alliance, qui se prolongea jusque 1857, permettait au ministre des Finances d'éliminer les partis extrémistes de droite -emmenés par Solar de la Margherita et le marquis savoyard Pantaléon Costa de Beauregard- et de gauche -dont le leader est Brofferio-. Avant de se lancer dans une politique italienne proprement dite, Cavour a en tête de moderniser complètement les structures administratives, économiques et religieuses de son pays. Sa pensée suivait, à ce sujet, deux grandes lignes de force : d'une part rationaliser et centraliser les administrations ; d'autre part, mener une politique de laïcisation de l'Etat. En décembre 1852, face à l'opposition du Sénat, le Gouvernement abandonnait un projet de loi sur le mariage civil. En décembre de l'année suivante, de nouvelles élections confortaient la position de la majorité. Une crise s'ouvrit cependant suite à la présentation à la Chambre des représentants du projet de loi Rattazzi sur les corporations religieuses. Le texte prévoyait la fermeture pure et simple des couvents et corporations de contemplatifs, avec confiscation de leurs bien : la fameuse « incamération18(*) ». Le roi lui-même, sur pression de son entourage et de son ancien précepteur, monseigneur Charvaz, pria Cavour de calmer le jeu. Sa Majesté avait d'autant plus de raisons de s'effrayer lorsque, sur les deux premiers mois de 1855, il perdit successivement sa mère, sa femme, la reine Adélaïde et son frère le duc de Gênes. Comment ne pas y voir une punition divine ? Quoi qu'il en soit, la loi fut finalement adoptée par la Chambre en mars 1855. Nouveau rebondissement de l'affaire : en mai, le sénateur Nazari di Calabiana -aussi évêque de Casale- proposait un dédommagement des paroisses du royaume en réparation de cette loi Rattazzi. Cavour, contrarié par l'insuccès de ce projet dont l'Etat devait pourtant tirer des revenus indispensables, proposa sa démission au monarque qui la rejeta aussitôt. Après toutes ces péripéties, on vota l'adoption de la loi dont l'application se révèlera tout aussi problématique... et le connubio sortit affaibli du conflit.

Les efforts de modernisation de l'Etat par le ministre touchent absolument tous les domaines. Les réformes dans l'armée sont confiées au général Alfonso Ferrara della Marmora, dont l'action efficace est décrite par un contemporain qui lui était très favorable :

« Les réformes, dont l'urgence avait été démontrée par les campagnes de 1848 et 1849, ne portaient pas seulement sur des points  de détail ; elles portaient sur les institutions fondamentales de l'armée même, c'est-à-dire sur les lois organiques, puisque c'était de ce côté spécialement qu'on avait pu remarquer des inconvénients très graves dans l'organisation piémontaise ; on a voulu faire croire que tout le mérite du général de Lamarmora se réduisait à quelques innovations de peu d'importance ; mais c'est là une fausse  appréciation dont l'histoire se fera justice.

Le nouveau ministre de la guerre, qui prit le portefeuille en 1849, s'attaqua à toutes les grandes questions d'organisation, les étudia longuement et les résout avec une ferme décision, conservant tout ce qui pouvait être conservé, changeant sans hésiter tout ce qui était reconnu vicieux. Il froissa bien des susceptibilités, il se fit bien des ennemis, mais il ne recula jamais devant une mesure qu'il croyait avantageuse ; il fut quelques fois intolérant et obstiné, parce que ses convictions étaient profondes, et grâce à sa volonté inflexible, il réussit dans sa tâche. La loi sur le recrutement, sur l'état des officiers, sur les pensions, le code pénal, le règlement de discipline, l'organisation des écoles militaires, toutes ces bases fondamentales d'une armée, il les transforma ou les perfectionna de manière à les mettre en harmonie avec les nouvelles formes politiques du pays, avec les progrès de la civilisation, avec l'état de l'opinion publique. Après les questions organiques, qui sont les plus essentielles dans une armée, il aborda les questions spéciales, et il y porta un esprit d'ordre et de progrès qui lui fit adopter des innovations et des perfectionnements qu'on a vu, des années après, introduire les armées des plus grandes nations d'Europe. (...)

Il nous serait impossible de donner un aperçu même sommaire de l'oeuvre du général Lamarmora, qui donna dans toutes les branches de l'organisation militaire des traces de son intelligence et de son activité ; il nous suffira de dire qu'ayant, lors de son avènement au ministère, trouvé l'armée sous le coup d'un grand malheur, qui en avait abattu le moral et fait ressortir les défauts de sa constitution, il la releva et la reforma de telle manière que, quelques années après, elle pu (sic) figurer dignement, pour l'instruction, la discipline et les qualités guerrières, à côté des armées les plus estimées de l'Europe. C'est uniquement par les résultats qu'il faut juger les organisations militaires ; or, on ne peut nier que les « résultats ne soient tout en faveur du général Lamarmora ; la campagne de Crimée et celle d'Italie de 1859 furent la pierre de touche de ce système, qui avait provoqué une si vive opposition et qui, après avoir rallié à lui presque toute l'armée italienne, a eu les honneurs de l'imitation chez les autres peuples.19(*) »

Intervention sarde en Crimée et intégration du concert européen des puissances lors du Congrès de Paris (1856).

Avec pour objectif d'intégrer le concert européen des Puissances, Cavour entraîna son pays dans un conflit armé qui, a priori, ne le concernait pas le moins du monde. Ainsi pensait la majorité lorsque les troupes Sardes partaient pour le front, en Crimée20(*). L'intervention italienne se faisait sur le tard : les alliés, empêtrés dans le siège de Sébastopol, cherchaient activement un allié qui serait plus franc que la statique Autriche. Un appel fut lancé au roi de Naples qui ne réagit pas. On pensa alors à un rapprochement avec Cavour qui servit essentiellement à faire pression sur Vienne. Mais l'empereur allemand ne réagissait toujours pas, tandis qu'en Italie, le ministre des Affaires Etrangères Dabormida traînait les pieds à l'idée d'entrer dans ce conflit pour les beaux yeux de Cavour. Ce dernier se vit contraint de le sacrifier et s'ensuivit une convention franco-anglo-sarde le 20 janvier 1855, ratifiée par les Chambre et Sénat respectivement les 10 février et 3 mars. Le corps expéditionnaire de Lamarora n'arriva sur place que le 8 mai et dut tenir en ligne 15 000 hommes. Il joua un rôle décisif dans la bataille de la Tchernaïa ou de Traktir en août, mais fut écarté de l'assaut final de Sébastopol le mois suivant. Les Sardes perdent un peu plus de 2200 des leurs dont 2150 morts de choléra pour 28 tués par le feu ! Le conflit se conclut par un célébrissime Congrès : celui de Paris qui se tient au Quai d'Orsay du 25 février au 16 avril 1856.

Là se réglèrent les contentieux sur l'autonomie des Moldavie et Valachie, et sur la protection française sur les chrétiens de l'Empire turc. L'Angleterre obtint l'intégrité de l'Empire ottoman et la fermeture des Détroits et le la Mer noire pour la Russie. Plus intéressant pour nous, une séance complémentaire fut ajoutée au Congrès à la date du 8 avril : enfin Cavour put s'interroger, face à l'Europe -et au grand dam des représentants autrichiens, sur l'avenir des provinces italiennes toujours sous tutelle. Il déclara, à l'issue du Congrès : « Pour la première fois dans notre histoire, la question italienne a été portée et discutée devant un congrès européen, non pas, comme autrefois à Laybach et à Vérone, afin d'aggraver les maux de l'Italie et de lui river de nouvelles chaînes, mais dans l'intention hautement proclamée de rechercher un remède à ses maux et de faire connaître la sympathie des grandes nations envers elles. Le congrès est fini ; la cause de l'Italie est portée maintenant devant le tribunal de l'opinion publique. Le procès pourra être long, les péripéties peut-être nombreuses... Nous en attendons l'issue avec une entière confiance21(*). » Même s'il espérait d'autres résultats, le premier pas était franchi. Ainsi que l'écrit Pierre de la Gorce : « Le jour où la Question d'Orient s'apaisa fut celui où s'ouvrit la Question d'Italie22(*). »

En 1856, Cavour rencontrait des opposants non plus uniquement parmi les politiques mais aussi parmi le peuple. En effet, la rénovation du royaume nécessitait une fiscalité toujours plus lourde. Les recettes des impôts grimpèrent de 75% de 1850 à 1858 ! Cela ne suffisait hélas pas à Cavour pour mener à bien sa politique économique. Il aurait souhaité pourtant agir exclusivement à partir de capitaux piémontais. Il lui fallut faire appel à des aides extérieures : anglaises (maisons Baring et Hambro) et surtout françaises. Les capitaux des Rothschild permirent d'entamer de nombreux travaux d'irrigation (Canal Cavour terminé en 1857) et de constructions ferroviaires, tandis que l'industrie métallurgique montrait ses premiers signes de décollage. Les très nombreux emprunts contractés à l'étranger accélérèrent le développement économique du pays mais, ne l'oublions pas, accrurent considérablement la dette publique qui doubla pratiquement de 1850 à 1858, passant d'environ 400 millions de lires à 700 millions ! Toutes ces dépenses ne restèrent pas sans résultat : le niveau de vie augmenta remarquablement sur une dizaine d'années. Enfin le commerce avec l'extérieur connut une croissance surprenante, due notamment à la signature de traités de libre-échange.

* 12 Dans DE VEZZANI GRISCELLI, Mémoires de Griscelli de Vezzani dit le Baron de Rimini, ex-agent secret de Napoléon, Cavour, Antonelli, François II et de l'Autriche, Imprimerie Ch. et A. Vanderauwera, Bruxelles, 1871, p. 205.

* 13 Dans DE VIEL CASTEL HORACE, Mémoires sur le règne de Napoléon III, Tome I, 1851-1864, Les auteurs associés, Bruxelles, 1942, p. 255.

* 14 Dans POUTHAS Charles H., Charles de Rémusat. Mémoires de ma vie. V. Rémusat pendant le Second Empire, la guerre et la guerre et l'assemblée nationale, gouvernement de Thiers et ministère de Rémusat aux Affaires Etrangères (1852-1875), Librairie Plon, Paris, 1967, p. 84.

* 15 Dans JUSTE Théodore, Le comte de Cavour, « Galerie historique », Bibliothèque Gilon, Verviers, 188 ?, pp. 38-39.

* 16 Dans DU CAMP Maxime, Souvenirs littéraires, dans « Revue des Deux Mondes », tome LI, 15 juin 1882, p. 802.

* 17 Dans DE VEZZANI GRISCELLI, Mémoires de Griscelli de Vezzani dit le Baron de Rimini... op. cit., p. 199.

* 18 Selon ce principe, les biens confisqués sont gérés par une caisse ecclésiastique chargée de payer les traitements de la -faible- partie du Clergé séculier à la charge de l'Etat.

* 19 Dans RICCI A., La question militaire en Italie, dans « Revue contemporaine », tome XXXIII, mai-juin 1863, pp. 387-389.

* 20 Ici s'impose un bref rappel du contexte de ce conflit baptisé de « première guerre moderne » par Alain GOUTTMAN dans son récent et excellent ouvrage La guerre de Crimée. 1853-1856, Perrin, Paris, 2003. La France, l'Angleterre et la Sardaigne s'opposaient à la Russie, fidèle à sa traditionnelle ambition d'atteindre les Détroits. Le tsar Nicolas Ier exigeait de se voir reconnaître, s'appuyant sur un vague traité de 1774, des droits reconnus à la France depuis 1740, et plus récemment en février et décembre 1852, pour la protection des catholiques latins dans l'Empire turc. Il ne s'agissait là que d'un prétexte qui masquait la véritable volonté impériale : entamer le dépècement de l' « homme malade », selon son mot, et y faire participer François-Joseph, qui avait pu s'appuyer sur les baïonnettes russes en 1849 pour écraser un soulèvement hongrois. C'était sans compter sur la formation, en Europe de l'Ouest, d'un front anti-russe : la Grande-Bretagne fit tout pour éloigner les Russes de la Méditerranée orientale -elle rejeta une proposition de partage en janvier 1853- tandis que Napoléon III ne laissa pas bafouer si facilement les droits de son pays, d'autant plus qu'il disposait, derrière lui, de l'appui des catholiques français. Par ailleurs, si l'Autriche demeura longtemps hésitante tout au long du conflit, ce n'était pas sans une raison valable : la Prusse, apeurée de voir le prestige des Habsbourg augmenter en cas de victoire, avait vite pressé la Diète de la Confédération germanique de voter contre une participation autrichienne (octobre 1854) ! Le tsar dépêcha à Constantinople un envoyé extraordinaire, Menchikov, chargé d'obtenir la reconnaissance d'un protectorat russe sur les chrétiens orthodoxes de l'Empire ottoman. Sur les conseils de l'ambassadeur britannique, le sultan Abd ul-Mejid refusa aussi net et, le 31 mai, ne tint pas compte de l'ultimatum russe menaçant d'occuper les principautés moldo-valaques. Le sultan refusa toute médiation étrangère et le Grand Conseil de l'Empire déclara la guerre le 8 octobre 1853. Des troupes franco-britanniques faisaient route vers les Dardanelles dès le début du mois de juin. La destruction d'une flotte turque dans la mer noire motiva la France et l'Angleterre à se mêler également au conflit (28 mars 1853). Leurs armées étaient respectivement commandées par le maréchal de Saint-Arnaud -parent du marquis Alfred de Trazegnies, sur lequel porte ce mémoire- et le lord Raglan. Ils reçurent l'ordre d'assiéger l'imprenable forteresse de Sébastopol, vaillamment défendue par Todleben. Elle ne fut prise qu'en septembre 1855 par Mac-Mahon ! Le décès de Nicolas Ier amena Alexandre II au pouvoir. Celui-ci se résigna à signer la paix de Paris (30 mars 1856), lorsque l'Autriche et la Suède menacèrent de se joindre aux alliés. Retenons que la guerre de Crimée consuma la rupture du groupe conservateur Russie-Autriche-Prusse qui avait dominé la politique internationale depuis le Congrès de Vienne. François-Joseph se trouvait désormais seul, incapable d'empêcher la réalisation des unités allemande et italienne...

* 21 Cité dans JUSTE Théodore, Le comte de Cavour, « Galerie historique », Bibliothèque Gilon, Verviers, 1882, pp. 49-50

* 22 Dans DE LA GORCE Pierre, Napoléon III et sa politique, Plon, Paris, 1933, p. 48 ; cité dans GOUTTMAN Alain, La Guerre de Crimée... op. cit., p. 391

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