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L'affaire du marquis Alfred de Trazegnies d'Ittre (1832-1861).


par Olivier LERUTH
Université de Liège (Belgique) - Licence en Histoire  2005
  

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La conquête du Sud.

Une nouvelle et laborieuse étape se présentait alors dans la construction italienne : la conquête du royaume des Deux-Siciles. A Naples, le décès du Re Bomba, le 22 mai 1859, ce roi qui était parvenu à préserver son pouvoir absolu tout au long de son règne, avait vu son jeune fils, François II, monter sur le trône. Emilie Ollivier dresse un portrait peu flatteur du jeune homme : « [...] grêle, pâle, imberbe, d'intelligence médiocre, tout aux pratiques de dévotion, conduit par sa marâtre Marie-Thérèse d'Autriche et son confesseur, (il) avait le culte de son père et ses idées35(*). » Cavour ne l'appréciait guère plus. Il confiait à Constantin Nigra : « La conduite du roi de Naples est tellement ignoble qu'il ne peut en aucun titre continuer à régner36(*). » François II se retrouvait à la tête d'un royaume qui vivait pour ainsi dire hors du temps. Tout ici était figé, rien ne progressait si ce n'était le nombre des pauvres et autres lazzaroni. Début du mois d'avril 1860, le nouveau souverain donnait un avant-goût de ce que serait son règne en réprimant, dans un véritable bain de sang, une conspiration qui avait vu le jour dans la ville de Palerme. Bien entendu, cette méthode ne fit qu'exciter la haine des habitants de l'île à l'encontre de cet individu qui ignorait tout ou à peu près du gouvernement d'un royaume aussi capricieux que l'était le sien.

Des noyaux d'insurgés se constituèrent dans les alentours des grandes villes comme Messine et Catane, qui n'attendaient qu'une aide venue de l'extérieur pour bondir et renverser l'ordre en place. Cavour ne demandait pas mieux, mais il ne pouvait se permettre -du moins, officiellement- de répondre à ces cris de douleur. Une idée d'expédition dans le Sud n'était pas neuve et elle prit forme essentiellement grâce à l'émigré sicilien Francesco Crispi qui, aidé de Bixio, persuada, au printemps 1860, Garibaldi -alors le seul individu suffisamment compétent et populaire pour accomplir une telle mission- de prendre la tête d'un petit nombre d'hommes chargés de soumettre l'île. Celui-ci accepta sans difficulté et les volontaires embarquaient déjà les 5 et 6 mai dans le port de Quarto, près de Gênes, sur deux bateaux à vapeur en mauvais état de la compagnie Rubattino : Piemonte et Lombardo.

Le nombre de volontaires se portait probablement à 1089 individus, que la mémoire collective a baptisés les « Mille ». Ces hommes étaient issus de milieux assez étonnants : on comptait une majorité de bourgeois, d'intellectuels et un grand nombre d'étudiants italiens ou étrangers venant chercher ici un brin d'aventure. Ils avaient tous pour mot d'ordre « Italia e Vittorio-Emmanuele. » Une première escale eut lieu au sud du littoral de la Toscane. Il s'agissait de créer une diversion -qui fut un échec- sur la véritable destination de ce voyage, en envoyant un groupe de 70 hommes dans les Etats pontificaux. Deux navires anglais escortaient les Mille qui débarquèrent le 11 mai 1860 à Marsala où l'accueil n'était pas des plus chauds. Les hommes avançaient progressivement dans la campagne sicilienne et grossissaient leurs troupes grâce au ralliement des habitants locaux et de sardes. Très vite les combats tournèrent à leur avantage. Ils signèrent une importante victoire sur une première colonne napolitaine le 15 mai. Le 27 mai, Palerme était prise et un gouvernement provisoire, dirigé par Crispi, proclamé. Enfin un mois plus tard (20 juillet), les Mille venaient à bout d'une contre-offensive napolitaine lors de la bataille de Milazzo, à proximité du Détroit de Messine.

Dès le mois de mai, Garibaldi s'autoproclamait dictateur de l'île. Il souhaitait poursuivre son chemin jusqu'à Rome qu'il proclamerait capitale. Mais ses ambitions sans cesse grandissantes et le renvoi de plusieurs émissaires piémontais dont La Farina -qui avait fourni des armes aux Mille et était chargé d'annexer l'île immédiatement- ouvrirent un conflit sourd entre lui et Turin, où Cavour veillait, de loin. « Garibaldi, écrit ce dernier à son envoyé dans la Ville lumière, Constantin Nigra, a une grande puissance morale, il exerce un immense prestige non seulement en Italie, mais surtout en Europe. [...] Si demain j'entrais en lutte avec Garibaldi, il est possible que j'eusse pour moi la majorité des vieux diplomates, mais l'opinion publique européenne serait contre moi, et l'opinion publique aurait raison, car Garibaldi a rendu à l'Italie les plus grands services qu'un homme pût lui rendre. [...] Nous ne pouvons entrer en lice avec Garibaldi que dans deux hypothèses : 1° S'il voulait nous entraîner dans une guerre avec la France ; 2° S'il reniait son programme en proclamant un autre système politique que la monarchie avec Victor Emmanuel. Tant qu'il sera fidèle à son drapeau, il faut marcher d'accord avec lui37(*). »

Il est généralement admis aujourd'hui que ces craintes n'avaient que peu de chances de se réaliser. Le chef des chemises rouges comptait honorer ses paroles et s'effacer au moment voulu, au profit de la monarchie sarde. Soudain, il réclama à Victor-Emmanuel le droit de débarquer sur le Continent pour prendre Naples. Officiellement, le roi refusa aussi net. Officieusement, Garibaldi était prié de faire vite ! Il accostait le 20 août et traversait victorieusement la Calabre. Le 7 septembre, il prenait la capitale du royaume de François II et confirmait sa fidélité au roi. Pendant ce temps, Cavour ne perdait pas une seconde et obtenait l'autorisation de Napoléon III d'envoyer les troupes sardes à Naples, afin de ne pas laisser tout le prestige de cette victoire aux chemises rouges et à leur chef. Napoléon accepta, à condition qu'il respecte l'intégrité du territoire de Rome. François II et sa cour n'avaient plus qu'à faire leurs valises. Ils se réfugièrent dans la forteresse de Gaète, d'où ils menèrent la résistance, jusqu'au mois de février de l'année suivante.

Les Marches et l'Ombrie furent traversées par les troupes qui étaient attendues de pied ferme par les zouaves pontificaux du général de Lamorcière. Le 18 septembre, ils étaient battus à plate couture par les soldats du général Cialdini à Castelfidardo tandis qu'une dizaine de jours plus tard (29 septembre), Ancône et Pérouse passaient sous contrôle sarde. Enfin, les premier et deuxième jours d'octobre, les troupes bourboniennes connaissaient une ultime défaite à Volturno. Le royaume était donc entièrement soumis au Piémont, exception faite de Gaëte, où François II s'était réfugié. Toujours dans l'optique de contenter la France, des plébiscites étaient organisés où, évidemment, une majorité écrasante des populations des Marches et de l'Ombrie votaient en faveur de l'annexion (21 octobre et 4 novembre). Le 26 octobre, Garibaldi saluait Victor-Emmanuel à Teano comme roi d'Italie. C'est finalement le 7 novembre que le roi sarde faisait son entrée à Naples. Garibaldi refusa toute récompense.

Cavour s'assurait de la dissolution des Mille et Garibaldi se retirait dans une petite île de la Sardaigne appelée Caprera. Il ne manquait plus que quelques proclamations officielles pour en finir avec l'unité, puisque François II avait capitulé le 13 février. Ce fut fait : le premier parlement italien se réunit à Turin le 18 février 1861, et on proclama Victor-Emmanuel II roi d'Italie « par la grâce de Dieu et la volonté de la nation », le 14 mars. Le 23 mars, le premier gouvernement italien se formait. Cavour cogitait toujours sur la question de Rome -il proposait au pape son fameux mot « l'Eglise libre dans un Etat libre »- lorsqu'il s'éteignit, épuisé, le 6 juin 1861.

* 35 Dans OLLIVIER Emile, L'empire libéral... op. cit., p. 428.

* 36 Lettre de Cavour à Constantin Nigra datée du 9 juin 1860 et citée dans R. COMMISSIONE EDITRICE (A CURA DELLA), Il carteggio Cavour-Nigra dal 1858 al 1861. Volume 4 : la liberazione del Mezzogiorno, Nicola Zanichelli Editore, Bologna, 1929, p. 19. 

* 37 Lettre de Cavour à Nigra datée du 9 août 1860 et citée dans R. COMMISSIONE EDITRICE (A CURA DELLA), Il carteggio Cavour-Nigra dal 1858 al 1861... op. cit., Volume 4, pp. 144-145. 

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