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Les populations rurales du Burkina Faso à  l'épreuve du déboisement : l'exemple du département de Toma

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par Jean Paulin KI
Université Cheikh Anta Diop de Dakar - DEA en sociologie 2009
  

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CHAPITRE I : CADRE THÉORIQUE

Ce chapitre premier portant sur le cadre théorique de notre recherche s'articule autour des éléments suivants :

- la revue critique de la littérature

- la problématique

- les objectifs de la recherche

- les hypothèses

- le concept opératoire

- le modèle théorique et le modèle d'analyse.

I.1. Revue de la littérature sur le déboisement

Cette revue de la littérature est élaborée sur fond d'une option, peut-être arbitraire, qui distingue la production de chercheurs occidentaux et celle de chercheurs africains sur le déboisement. Certes, la science est une, mais notre préoccupation est de rendre visible les différentes productions scientifiques, surtout celles des Africains sur des problèmes qui concernent l'Afrique. Nous pensons que c'est là aussi l'intérêt d'une certaine « sociologie africaine ». De nos jours, une abondante littérature existe sur le déboisement et la déforestation dans le monde en général et en Afrique en particulier. Nous précisons d'ores et déjà que nous ne faisons aucune distinction entre les termes « déboisement » et « déforestation » qui sont synonymes4, quoiqu'il y ait une différence entre une forêt (primaire, secondaire) et une savane arborée. De plus, certains auteurs utilisent indifféremment les deux termes.

I.1.1. Le déboisement en Afrique vu par des chercheurs occidentaux

Le point de vue de chercheurs occidentaux sur la question du déboisement en Afrique tient lieu ici de « regard extérieur » qui a son importance dans l'analyse critique et différentielle des faits sociaux. Sur un certain nombre d'auteurs lus, nous choisissons de présenter le point de vue de sept d'entre eux selon l'ordre chronologique de leurs publications.

4 Le mot déboisement est formé du préfixe de qui indique la cessation, de la racine bois tiré du latin boscus qui signifie lieu, terrain couvert d'arbres, et enfin du suffixe ement qui renvoie à une action. De son côté, le terme déforestation est formé du préfixe de (cessation), de la racine forest (du latin forestis : grande étendue de terrain couverte d'arbres) et du suffixe ation qui indique une action. Comme cela apparaît, la différence entre boscus et forestis vient de la taille de l'étendue boisée. C'est pourquoi nous utilisons indifféremment les termes « déboisement » et « déforestation » pour signifier le processus par lequel, sous l'effet d'actions (humaines ou animales), un espace couvert d'arbres devient nu, c'est-à-dire perd ses arbres.

Ce choix des sept s'est fait en fonction de deux critères : l'Afrique de l'Ouest et le Sahel dont font partie notre pays (le Burkina Faso) et notre zone d'étude (le Département de Toma).

Dans les années 1980, Jacques Giri tirait déjà sur la sonnette d'alarme de l'Afrique sahélienne par un livre au titre choquant : Le Sahel demain. Catastrophe ou renaissance ?5 Dans cet ouvrage, Giri présente l'évolution du Sahel depuis les périodes des grands empires africains jusqu'aux années 1980. L'auteur fait état d'une dégradation progressive du Sahel aussi bien sur le plan environnemental qu'économique et politique. Pour la question environnementale qui intéresse notre problématique, le constat de l'auteur est alarmant : une « déforestation galopante » met à nu les terres sahéliennes qui se dégradent rapidement et n'arrivent plus à nourrir une population qui est, elle aussi, galopante. L'auteur ne cache pas la réalité aux Africains : le Sahel vit une crise de développement. Les solutions sont inadaptées aux problèmes et les perspectives inquiétantes. La déforestation qui ne cesse de croître a pour conséquence la rupture d'un certain nombre d'équilibres « qui s'étaient maintenus pendant des siècles, peut-être pendant des millénaires, entre l'homme et l'arbre ».6 Face à cette réalité catastrophique, il y a nécessité et urgence d'action pour changer le cours des choses, car la renaissance est possible.

Il nous faut souligner ici la pertinence de l'observation et de l'analyse de l'auteur au sujet de cette rupture des équilibres de l'écosystème environnemental. Face aux conséquences du déboisement qui sont toujours négatives pour la survie des populations et pour l'ensemble de la diversité biologique, des alternatives doivent être nécessairement trouvées par les populations concernées d'abord. Mais Giri semble donner priorité aux grands programmes politiques nationaux. Telle n'est pas notre préoccupation dans cette étude.

Pour sa part, Jean Roger Mercier7 s'intéresse à l'état de la déforestation dans le monde et en Afrique. L'auteur affirme que le phénomène est mal mesuré sur le contient africain alors qu'il est en pleine accélération. Ses principales causes sont la pauvreté et l'explosion démographique. En outre, les effets pervers de la législation sur les forêts ou même le manque de législation font apparaître des conséquences graves en termes de conflits, d'accentuation de la pauvreté, de déplacement ou disparition d'ethnies et groupes humains, etc. C'est pourquoi, au regard de ces impacts sociaux, l'auteur souligne que « détruire les arbres, qui sont des êtres vivants, peut aussi conduire à détruire la vie de ceux et celles qui vivaient de/dans la

5 GIRI, J., Le Sahel demain. Catastrophe ou renaissance ? Paris, Karthala, 1983.

6 Ibidem, p. 143.

7 MERCIER, J.R., La déforestation en Afrique. Situation et perspectives, Aix-en-Provence, Edisud, 1991.

forêt ».8 L'auteur propose alors des stratégies de lutte contre la déforestation ; mais celles-ci restent générales et ne tiennent pas compte de la spécificité des régions fortement déboisées. En effet, il n'est pas sûr que le prélèvement d'une taxe forestière auprès des exploitants, comme le suggère l'auteur, permettra de freiner la déforestation. Également, le développement de l'agroforesterie, tel que préconisé, risque d'être une solution purement technique sans prendre en compte les réels besoins des populations rurales dépendantes des ressources naturelles et dont l'auteur lui-même signale la pauvreté et l'accroissement numérique.

Venant quatre ans après Mercier et douze ans après Giri, Gérard Buttoud fait remarquer que « la déforestation constitue, en effet, l'un des problèmes majeurs auxquels se trouvent confrontés les paysans d'abord, mais aussi les pouvoirs publics, africains ».9 En ce qui concerne l'ampleur du déboisement, l'auteur précise que si l'on en croit les satellites, l'Afrique sèche perdrait chaque année 2, 2 millions d'hectares de ses espaces boisés tandis que la bande sahélienne allant du Sénégal au Tchad enregistrerait une déforestation annuelle moyenne de 400 000 hectares. Pour l'auteur, même si ces données sont sujettes à caution, elles donnent un ordre de grandeur et sont indicatrices d'une réalité grave. Les efforts de reboisement entrepris depuis les indépendances par les gouvernements avec l'appui des organisations internationales et non gouvernementales n'ont pas produit l'effet positif escompté. Ces efforts, marqués par un esprit de règlementation purement légaliste visant à interdire, n'étaient pas accordés avec les savoirs locaux des populations paysannes et ont créé des résistances. Face au taux élevé de déforestation dans les pays pauvres de l'Afrique tropicale, la solution consiste à changer de politiques forestières en repensant la gestion de l'espace et de l'environnement. La nouvelle perspective devra donc intégrer les perceptions paysannes de l'arbre et de la forêt.

L'importance du politique est bien démontrée ici dans le traitement de la crise environnementale africaine. Les analyses de l'auteur montrent que l'Etat a un rôle de catalyseur des efforts de reboisement jusque dans les brousses reculées.

De son côté, Fleur Enriquez-Sarano10 s'intéresse à la situation des habitants du Sahel face à la déforestation, en général, ainsi qu'aux activités quotidiennes et à la lutte des femmes en particulier. Dans ce contexte sahélien où « la désertification se vit au jour le jour » à cause

8Ibidem, p. 97.

9 BUTTOUD, G., La forêt et l'État en Afrique sèche et à Madagascar. Changer de politiques forestières, Paris, Karthala, 1995, p. 6.

10 ENRIQUEZ-SARANO, F., « Les habitants du Sahel face à la déforestation. Activités quotidiennes et lutte des femmes », Le courrier de l'environnement, N° 41, octobre 2000. Disponible sur le site : http://www.inra.fr/internet/Produits/dpenv/fleurc41.htm (consulté le 26/03/2010).

des aléas climatiques mais surtout de l'action humaine, l'auteur montre comment les femmes s'engagent dans la lutte contre la déforestation pour la protection de l'environnement avec l'appui d'organisations internationales telles que la FAO, l'UNESCO et de projets régionaux comme le CILSS (Comité inter-États de lutte contre la sécheresse au Sahel). Organisées en associations, groupements et coopératives, les femmes du Sahel s'impliquent dans divers projets de sauvegarde de l'environnement : reboisements, foyers améliorés, opérations de conservation des eaux et des sols, cultures de contre saison, etc.

Si le thème de l'étude d'Enriquez-Sarano est intéressant du point de vue de sa problématique, il reste néanmoins que l'auteur a plus développé les causes de la déforestation (5 pages sur 7) au détriment de ce qui en est l'objet même, à savoir les activités quotidiennes et la lutte des femmes. Egalement, l'étendue de la zone d'étude (le Sahel) a fait que l'auteur est resté assez générale dans la présentation des données. Il nous faut cependant retenir que la pertinence de l'étude se trouve dans l'approche genre qui en a été faite. Du fait que chaque couche sociale subit les conséquences du déboisement et de la désertification, chacune est invitée à s'impliquer dans la sauvegarde de l'environnement. Or le rôle des femmes à ce niveau n'est pas négligeable.

Selon Pierre Ozer11, bien que la question de la déforestation soit une « problématique environnementale majeure du XXIe siècle », elle reste encore peu maîtrisée faute de statistiques fiables, surtout en ce qui concerne l'Afrique sahélienne. Présentant une synthèse des connaissances sur la consommation du bois de feu en Afrique sahélienne occidentale (Mauritanie, Sénégal, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), l'auteur montre combien cette consommation n'a cessé de croître et est une cause majeure du déboisement au Sahel. Pour lui, la solution à la déforestation consiste en « une réforme profonde de la politique énergétique dans les pays concernés »12. A contrario, il faudra s'attendre à un cercle vicieux constitué de migrations massives, d'un accroissement de la pression anthropique sur l'environnement et d'une multitude de tensions et conflits.

Bien qu'elle soit circonscrite à l'Afrique occidentale sahélienne, l'étude de P. Ozer soulève des questions sociologiques importantes pour tout le continent africain. Les risques que craint l'auteur constituent déjà une réalité dans certaines régions de l'Afrique tel que le Burkina Faso où les populations se déplacent du Nord vers l'Ouest et le Sud-ouest posant ainsi le problème d'intégration dans les communautés ou sociétés d'accueil. Chaque

11 OZER, P., « Bois de feu et déboisement au Sahel : mise au point », Sécheresse n°3, Vol. 15, Septembre 2004, pp. 243-251.

12 Ibidem, p. 249.

hivernage voit la montée des conflits entre agriculteurs et éleveurs se disputant les espaces. C'est cet ensemble de dynamiques sociales induites par le déboisement qui en fait la question sociale majeure du XXIe siècle et qu'il faut résoudre urgemment.

Elisabeth Benoît13 analyse les impacts des changements climatiques sur le monde de la médecine traditionnelle au Burkina Faso. S'intéressant d'abord aux causes humaines de ces changements climatiques, l'auteur signale que la « surutilisation » du bois et la déforestation sont mentionnées au premier rang comme facteurs explicatifs des changements environnementaux. En effet, au Burkina Faso, le bois est coupé à grande échelle parce qu'il est la principale source d'énergie domestique. En outre, il est une source de revenus pour les populations rurales. Quant aux impacts des changements climatiques et environnementaux sur les conditions sociales, l'auteur ne manque pas de relever les difficultés qu'éprouvent les phytothérapeutes (appelés tradipraticiens) dans leur fonction de médecins traditionnels, socialement reconnus, à cause de la rareté des plantes médicinales ; rareté occasionnée par la diminution de la pluviosité d'une part et par le déboisement d'autre part. Cette situation inconfortable conduit les tradipraticiens à des adaptations individuelles et collectives telles que la pratique de l'agroforesterie, la création de jardins botaniques, la recherche du soutien des ONG et de l'Etat, etc.

L'étude de E. Benoît est intéressante pour notre problématique pour deux raisons fondamentales : la première étant la zone d'étude qui est le Burkina Faso, notre pays et notre champ d'étude et la deuxième le thème abordé. Cette étude montre la relation étroite entre le déboisement et les changements climatiques. Ces changements climatiques sont, comme le déboisement, facteurs de changements sociaux non moindres. Jusqu'où peuvent s'étendre les capacités d'adaptation des populations concernées dans un contexte géographique et national déjà fragilisé ? C'est dire que la vulnérabilité dont parle l'auteur est un problème d'actualité à prendre en compte dans les recherches.

James Fairhead et Melissa Leach14 remettent en cause les estimations actuelles sur la déforestation de l'Afrique de l'Ouest au XXe siècle. Selon eux, il y a eu une tendance à l'exagération de la déforestation dans cette partie du continent alors que, selon toute vraisemblance, la surface de forêt perdue depuis 1900 serait seulement d' « un tiers des

13 BENOIT, E., « Les changements climatiques : vulnérabilité, impacts et adaptation dans le monde de la médecine traditionnelle au Burkina Faso », Vertigo, Vol. 8, N°1, Avril 2008, p. 9. Version électronique sur le site : http://vertigo.revues.org/1467 . (Consulté le 30 mars 2010).

14 FAIRHEAD, J. et LEACH, M., « Réexamen de l'étendue de la déforestation en Afrique de l'Ouest au XXe siècle », http://www.afriquedurable.org/2009/08/reexamen-de-letendue-de-la.html ou http://www.fao.org/docrep/w7126f/w7126f06.htm (consulté le 30 mars 2010).

chiffres qui circulent actuellement dans les études scientifiques internationales ». Le problème de fond est celui de la définition même de la forêt et le fait du manque de remise en cause des sources historiques ou même de manque d'utilisation de données historiques. Or aujourd'hui la télédétection permet, avec assez de précision, « de déduire la nature et l'étendue du couvert forestier d'antan, et l'échelle de temps de sa disparition, à partir d'observations de la végétation actuelle, associées à plusieurs hypothèses ». Partant donc de la définition de la forêt donnée par Hall15 selon laquelle celle-ci est un « couvert végétal dominé par des arbres, sans sous-étage d'herbe ou de végétation adventice et n'ayant pas été cultivé récemment », nos auteurs limitent leur étude aux forêts caractéristiques des zones humides et semi-humides d'Afrique de l'Ouest et utilisent des descriptions du paysage, des photographies aériennes, des cartes et des témoignages comme outils de renseignement. Les deux auteurs refusent la thèse du « déboisement continu et irréversible » de l'Afrique de l'Ouest.

Disons que même si cette étude de Fairhead et Leach comporte beaucoup de précisions par rapport aux études antérieures en raison des moyens modernes d'investigation, il n'en reste pas moins vrai que le déboisement à grande échelle qu'ont connu le Ghana, le Libéria et surtout la Côte d'Ivoire au XXe siècle est un danger pour la sous-région ouestafricaine et rien ne prouve que cette végétation perdue sera remplacée d'ici peu si l'on en croit la thèse de la démographie galopante. Il y a aujourd'hui une réelle savanisation progressive de ces zones humides et semi-humides déboisées dont les conséquences, à plus ou moins long terme, sont déjà prévisibles et dommageables pour les populations.

Une synthèse de la littérature occidentale sur le déboisement en Afrique révèle plusieurs approches du phénomène. C'est ainsi que le problème de définition des termes « forêt », « déforestation », « déboisement » ne facilite pas le débat scientifique. Tandis que certains constatent une déforestation galopante en Afrique, d'autres affirment qu'il y a une exagération du phénomène. Cependant, il y a une unanimité autour des causes de la déforestation : prélèvements humains à but commercial, agriculture, pastoralisme, consommation élevée du bois comme source d'énergie, surpopulation, etc. Les conséquences de cette action humaine pour les populations consistent essentiellement en des bouleversements des sociétés. Quel regard les chercheurs africains posent-ils sur le déboisement et ses conséquences en Afrique ?

15 HALL, J.B., «Conservation of forest in Ghana», Universitas, n°8, 1987, pp. 33-42.

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