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Epiceries sociales et solidaires : histoire et typologie


par Mathieu Gros
Université Aix-Marseille Economie et Gestion - Master II RH ESS 2014
  

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IV. Présentation des résultats des recherches à partir des entretiens et observations

1. Les différents types d'épiceries sociales et solidaires

Cet exercice de typologie est un outil pour entrer dans une réflexion autour des épiceries sociales et solidaires. Elle peut les aider à se repérer dans leur écosystème afin de mieux identifier les différents leviers à actionner ou à modifier concernant leur modèle économique ou leur projet. En aucun cas il ne s'agit de jugement porté sur un projet, mais un résultat de recherche et d'observation se basant sur des théories économiques et sur un travail d'analyse.

On distingue trois types d'épiceries sur le territoire de recherche.

1.1 Epicerie de type A -- Logique «conviviale» ou «de partage »

Publics

Principalement tournée vers le ciblage d'un public précaire, les épiceries qui développent une « logique conviviale » mettent l'accent sur l'accueil du public. Convivialité, partage, solidarité sont les maîtres mots de ce type. La qualité de l'utilisateur est celle d'« adhérent » car il s'acquitte d'une adhésion annuelle symbolique comprise entre 1 et 2 €, lui permettant d'accéder aux différents services. Le rôle de l'usager dans la vie de l'épicerie est primordial et une participation active est souvent observée. La présence d'une boite à idées, de moments d'échanges verbaux en caisse ou d'un espace convivial aménagé montre un intérêt pour la co-construction du projet. Généralement situé à l'entrée de l'épicerie, cet espace de convivialité est le «pilier» du projet, pour reprendre l'expression de Mathieu Galland, Directeur de l'épicerie solidaire itinérante «Garrigues ».

La principale caractéristique de ce type est la participation du public.

« Sur chaque lieu de passage, un coin convivial est prévu pour les ateliers et autres services »

Directeur de l'épicerie solidaire itinérante de St Maximin.

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L'épicerie et son organisation Caractéristiques principales :

Les épiceries sont récentes, moins de io ans d'ancienneté et la forme associative est majoritaire, cependant on observe un cas sous forme de CCAS. La plupart sont situées dans un environnement urbain mais on observe que l'une d'entre-elles est dans un environnement « autre », avec une dominante rurale.

Directeur de l'épicerie solidaire itinérante à St Maximin

Ill« II y a dix ans, il y avait peu de solutions innovantes autres que les colis alimentaires»

Partenariats :

Les partenaires sont plutôt à dominante publique mais il existe également des alliances avec des organisations privées non lucratives. Les motivations liées à ces partenariats sont diverses : économique, sociale et politique.

Économique pour les demandes de financement auprès des pouvoirs publics et organisat ions privées non lucrat ives et lucrat ives (fondations, entreprises).

Sociale avec des organisations privées non lucratives pour les animations d'ateliers, pour la prescription du public et l'appui social.

Politique pour faire valoir et défendre le projet ou alerter sur des faits en lien avec l'aide alimentaire, le cas échéant, influencer les décisions des pouvoirs publics. On peut également qualifier ce rôle de « lobbyiste » par son engagement.

« Des liens étaient déjà tissés vu que le centre social existe depuis 40 ans »

Responsable de l'épicerie solidaire d'Endoume

Services rendus :

Le type de service rendu observable dans ces épiceries est la vente de produits associés à une activité sociale forte ponctuée par une convivialité du lieu. Le service « convivialité » mis en place est à la base du projet. Créer un cadre agréable et permettre à la personne

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de ne pas se limiter à l'acte d'achat s'avère être une particularité de ces épiceries. Cela permet de rompre la sensation d'isolement chez les usagers, en majorité des personnes vivant seules.

On peut donc trouver au niveau de l'entrée de ces épiceries, une table avec des chaises, du café et/ou du thé à disposition, un espace enfants, des journaux, pour que l'usager se sente bien, prenne son temps et retisse du lien avec d'autres personnes.

Les ateliers thématiques sont fortement développés et sur différents thèmes, grâce notamment au réseau de professionnels qui entourent l'épicerie.

Certaines d'entre elles développent des partenariats externes avec d'autres structures ou développent elles-mêmes des activités dans le but d'orienter à son tour le public. On peut citer: « Emmaüs Connect » (facilitateur en communication), un garage solidaire, une plateforme multiservices, une plateforme d'aide à la mobilité, « Lire c'est partir» (mise à disposition et vente de livres à moindre coût).

Le mécanisme de fixation des prix se traduit par un pourcentage compris entre io et 30 %, appliqué au prix réel du marché, calculé en fonction du quotient familial.

Les conditions d'accès sont encadrées par des critères précis : le « reste à vivre », le territoire, le projet économique et la durée. Il y a généralement la présence d'une « commission » pour l'attribution des dossiers présentés par les prescripteurs sociaux, dans laquelle siègent généralement des représentants des organisations sociales (CAF, MDS, CCAS, etc.) et le ou la directrice de l'épicerie.

Enfin, on trouvera une grande diversité de produits (fruits et légumes, produits secs, frais, hygiène, maison), parfois jusqu'à 30o références de produits différents, offrant la liberté de choix. Les équipes surveillent l'approvisionnement ce qui permet à chacun de trouver ce dont il a besoin.

« C'est un lieu d'accueil...non stigmatisant...on peut se poser, discuter, il y a les ateliers...on rencontre des personnes qui comprennent notre situation et des personnes dans la même situation »

Une adhérente de l'épicerie solidaire d'Endoume

« L'espace convivial est un plus dans les épiceries...cela permet de lutter contre l'isolement, apporte du conseil, un soutien et une aide alimentaire »

Assistante sociale de la CAF des BDR

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Provenance des produits :

Majoritairement affiliées à un réseau d'aide alimentaire comme l'ANDES ou Banques Alimentaires (13 ou 83), ces épiceries mettent en place une «hybridation des fournisseurs». En plus du circuit classique de l'aide alimentaire, ces épiceries vont également acheter certains produits manquants en direct dans les grandes surfaces mais aussi développer des partenariats avec des producteurs locaux. A cela s'ajoutent la récupération des invendus des commerces de proximité et les dons alimentaires directs qui ne représentent pour le moment qu'une partie infime des ressources en denrées alimentaires.

Richesses humaines :

Ces épiceries ont un nombre de salariés variant entre 2 et 10 et dispose d'un réseau de bénévoles pouvant atteindre 7o personnes. Les principales fonctions rencontrées sont : un/une responsable, agent de caisse ou d'accueil, et parfois des travailleurs sociaux sont intégrés à l'épicerie, notamment pour les épiceries de plus grande taille.

La présence d'un directeur ou coordinateur permet une meilleure autonomie dans les prises de décisions, rapportées par la suite à la direction générale ou au Conseil d'Administration.

Concernant l'expérience des salariés, en majorité ce sont des personnes qui ont une expérience dans le social et qui ont une forte connaissance du projet développé.

Ressources financières :

Il y a une hybridation des ressources financières. C'est à dire que des financements publics se mêlent à des financements privés. Cependant, il y a une dominante publique c'est à dire une forte dépendance aux subventions publiques.

Bilan synthétique

 

Principaux points forts

- effort sur l'accueil du public

- capacité à fédérer un réseau de partenaires - variété et liberté de choix des produits - externalités positives

Principaux points faibles

- dominante ressources financières publiques

Dépendance spécifique

- dépendance aux subventions

 

- 66 -

1.2 Les épiceries de type B -- Logique sociale

Publics

Ces épiceries ciblent uniquement un public précaire dont le rôle est moins important que dans les épiceries de type A c'est à dire que le public sera plus passif que dans le modèle précédent où il est «acteur». Sa participation se limite à l'acte d'achat et à des échanges verbaux en caisse. Le projet porte essentiellement sur l'aide alimentaire.

La qualité de l'utilisateur du service est celle d'« adhérent » car il doit s'acquitter d'une adhésion comprise en 1 et 2 €.

Employé de l'épicerie sociale du CASIM

Ill« C'est un lieu ouvert à tous qui permet de dépanner les gens quand ils en ont besoin »

Epicerie et son organisation Principales caractéristiques :

Relativement ancienne, ces épiceries ont en majorité une forme associative et se situent sur un territoire urbain.

Partenariats :

La qualité du partenaire qui prédomine dans cette typologie est représentée par les pouvoirs publics. Il existe également des partenariats avec des organisations privées non lucratives comme des associations ou fondations.

Les motivations seront plutôt d'ordre social et économique. La notion politique sera moins forte dans cette logique-là. La motivation économique interviendra surtout avec les pouvoirs publics, dans le but d'obtenir et de maintenir des financements pour l'activité, le fonctionnement et l'investissement. La motivation sociale sera surtout développée avec des organisations privées pour garantir une qualité de service au public (qualité des produits et des activités sociales dont les ateliers).

Services rendus :

Le type de service rendu observable dans ces épiceries est la vente de produits associés à une activité sociale. L'activité sociale se traduit par l'existence d'ateliers sur des

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thématiques précises telles que : cuisine, loto ou budget. Certaines épiceries développent également des services annexes comme salon de coiffure ou service de manucure. L'aide alimentaire reste le principal service au sein de ces épiceries.

Le mécanisme de fixation des prix est semblable à celui des épiceries de type A, à savoir un pourcentage sur le prix réel du produit calculé en fonction du quotient familial de l'usager.

Les conditions d'accès aux services sont généralement laissées à l'appréciation des travailleurs sociaux. Ils peuvent être rattachés à la structure dont dépend l'épicerie, ou bien par des travailleurs sociaux externes. La présence d'une commission d'attribution n'est pas généralisée.

La variété et la liberté de choix des produits sont limitées. Des quantités maxima de produits sont instaurées par usager pour que tout le monde puisse en profiter.

Le faible développement de partenaires (limitation aux circuits de l'aide alimentaire classique) pour l'approvisionnement ne permet pas la diversité des produits qui restent néanmoins de bonne qualité.

« Le coin convivial est à l'état de projet depuis longtemps...mais pas encore en place »

Employé de l'épicerie sociale du CASIM

Provenance des produits :

Ces épiceries fonctionnent avec le circuit classique de l'aide alimentaire, à savoir par le biais de la BA13 et de l'ANDES. Des dons modestes de grandes surfaces viennent ensuite. Les formes de transactions comme la récupération d'invendus ou le partenariat avec les producteurs locaux ne sont pas d'actualité pour le moment. Seul l'achat direct et les dons sont présents dans ces épiceries. On trouvera des produits essentiels comme les fruits et légumes, les produits secs, les produits d'hygiène puis les produits frais et surgelés, soit en moyenne une centaine de références de produits.

Richesses humaines :

Le nombre de salariés rencontré ne dépasse pas les trois personnes. En revanche, concernant le bénévolat, cela peut aller au-delà de dix personnes (en l'occurrence, cela

concerne une association d'envergure nationale où le bénévolat est très développé, la Croix-Rouge).

Les fonctions rencontrées dans ces épiceries sont essentiellement celles d'agents de caisse ou d'accueil, salariés ou bénévoles, elles sont souvent très hiérarchisées.

Le responsable ou coordinateur est rarement sur les lieux et reste le plus souvent au siège de la structure. Les personnes sur le terrain sont des opérationnels et les décisions sont prises par la direction, à distance. Dans certains cas, les salariés ne sont pas conviés aux réunions de prises de décision, ni associés à l'organisation. De la même manière que les usagers, il y a peu de participation.

Au niveau de l'expérience des salariés et des bénévoles, c'est très hétérogène. Des salariés viennent du monde du commerce, et d'autres sont issus de milieux associatifs. Leur connaissance du projet est parfois limitée à la vente des produits et à l'accueil du public. Le manque de formation peut s'avérer parfois problématique suivant le public rencontré.

« Je suis une simple employée »

Clara Ghez, de l'épicerie sociale du CASIM

Ressources financières :

Il existe une hybridation des ressources financières, avec une dominante publique, soit une forte dépendance aux pouvoirs publics.

Bilan synthétique

 

Principaux points forts

- suivi social

- expérience et ancienneté - lien au territoire

Principaux points faibles

- dominante ressources financières publiques - faible implication des salariés - faible implication des usagers

Dépendance spécifique

- dépendance aux subventions

 

1.3 Les épiceries de type C -- Logique marchande ou « élitiste »

Public

Ce type d'épicerie a la particularité de ne pas cibler de public en particulier. Il y a donc une mixité du public au sein de ces épiceries avec un public précaire à plus haut revenu. Le public précaire rencontre un public non précaire au sein d'un même lieu et endosse la double qualité d'adhérent-client. Il est adhérent car il adhère au projet de l'épicerie en contrepartie d'une adhésion de 1€ en moyenne; il est client car il effectue ses courses comme dans une épicerie classique. Seule une carte d'adhérent va le distinguer lors du passage en caisse. Le rôle de l'utilisateur ne sera pas développé au sein de ces épiceries observées parce qu'il a une participation quasi-nulle.

« Soutien à l'agriculture locale et accès aux fruits et légumes pour la population locale en difficulté »

Directeur de l'épicerie solidaire « La Courte Echel le »

Epicerie et son organisation Caractéristiques principales :

De création récente, elles ont pour la plupart une forme juridique associative et se situe sur un territoire rural.

« Lors d'un conseil municipal en 2009, le choix de la Mairie a été de déléguer le portage du projet à une association locale »

Directeur de l'épicerie solidaire « La Courte Echel le

Partenariats :

Dans ce type d'épicerie, les partenariats vont être assez peu développés. La qualité du partenaire la plus représentée est celle d'organisations privées lucratives comme les producteurs locaux ou entreprises locales, notamment pour l'approvisionnement. Ici les motivations seront d'ordre économique et politique.

Économique car le projet consiste à développer un circuit-court des produits proposés à la vente et à dégager des bénéfices

Politique car les partenariats liés à l'aide alimentaire permettent une sensibilisation de la population et des collectivités.

Services rendus :

Le type de service rendu observable dans ces épiceries est la vente de produits alimentaires uniquement. L'activité sociale est quasi inexistante, se limitant à l'accès à des produits alimentaires de très bonne qualité à moindre coût.

Le mécanisme de fixation des prix se fait sur le modèle des épiceries classiques, soit par un coefficient applicable sur le prix d'achat du produit constituant ainsi une marge commerciale. L'usager aura donc un prix fixe à payer, quelle que soit sa situation.

Les conditions d'accès ne sont pas encadrées par des critères propres à l'épicerie mais par des critères propres aux travailleurs sociaux avec qui elles sont en lien, c'est à dire en majorité le CCAS de la commune puis le Conseil Général, la Maison de la solidarité ainsi que quelques entreprises.

Une simple fiche de liaison permet l'accès au «tarif préférentiel » pour une durée de 12 mois renouvelable sur l'avis du travailleur social.

La variété des produits proposés est limitée mais présente une qualité supérieure par le caractère local de la production parfois labellisée «bio». On trouvera des fruits et légumes en quantité, des produits secs, des produits frais mais peu ou pas de produits d'hygiène.

« Nous ne sommes pas un lieu d'accueil »

Directeur de l'épicerie « La Courte Echelle»

Provenance des produits :

Contrairement aux types A et B, les épiceries de type C ne passent pas par la voie classique de l'aide alimentaire. Les partenariats avec la Banque Alimentaire ou l'ANDES seront peu ou pas développés. Les types de fournisseurs sont essentiellement des producteurs et agriculteurs locaux. Les transactions se limiteront à l'achat des produits.

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Le « glanage »65 ou la récupération d'invendus ne sont pas développés au sein de ces épiceries pour le moment.

Richesses humaines :

Entre 2 et 4 salariés, ces épiceries ne souhaitent pas faire intervenir un réseau de bénévoles aux côtés des salariés, cependant quelques-uns interviennent dans la gestion comme la trésorerie ou l'administratif. Les fonctions rencontrées au sein de ces épiceries sont celles de directeur ou coordinateur, agents de caisses ou d'accueil.

L'expérience des salariés n'est pas en lien avec le social et leur connaissance du projet reste faible.

« Les vendeuses créent un cadre convivial selon leur bon vouloir...il y a une recherche de ne pas stigmatiser les gens qui viennent acheter »,

i

« les salariés sont informés mais pas sensibilisés car eux-mêmes sont parfois dans un cursus d'insertion »

Directeur de l'épicerie solidaire « La Courte Echelle»

Ressources financières :

Il existe une hybridation des ressources avec une dominante pour les ressources privées. La participation des usagers et les encaissements clients représentent, en effet, la majorité des recettes de l'épicerie. Les subventions publiques ne représentent qu'une partie infime du budget.

Bilan synthétique

 

Principaux points forts

- qualité des produits

- innovation sociale et économique

- mixité du public et lieu non stigmatisant - autofinancement

Principaux points faibles

- activité sociale inexistante - gouvernance associative - réseau de partenaires

Dépendance spécifique

- clients

 

65

http://fr.wikipedia.org/wiki/Gla nage

2. Synthèse des types

Chacun des types d'épiceries répond à des logiques différentes et mobilise des pratiques de terrain très différentes. Voir tableau 3 ci-dessous.

Chaque épicerie s'organise autour de « dominantes », c'est à dire des axes sur lesquels la répartition des ressources ou des pratiques est la plus forte.

Après analyse, le choix méthodologique a porté sur la caractérisation de la «logique» développée au sein de l'épicerie. En effet, comme pour toute organisation, il est nécessaire que les pratiques soient en adéquation avec le projet développé, le statut juridique ou la dénomination ne suffisant pas.

L'identification à un modèle dominant permet à l'épicerie d'opérer un choix, sur des leviers adaptés à son activité et répondant aux besoins du projet associatif et politique. Soulignons que les épiceries portées par un CCAS relève du service public et respectent le projet politique développé parla commune à laquelle elles sont rattachées.

Trois logiques se distinguent :

- Logique conviviale ou de partage :

Le principe de convivialité est au coeur de ces épiceries, qu'elles soient sociales ou solidaires (cf. définition partie I). Un espace dédié à l'accueil du public est identifiable et permet la créat ion d'un environnement favorable pour l'épanouissement de la personne. L'aide alimentaire est une entrée pour l'accueil du public précaire et non une finalité. Un réseau important de partenaires ressources est développé.

- Logique sociale ou d'assistance :

L'accueil du public se fait essentiellement autour de l'aide alimentaire pour un public précaire uniquement. On remarque par ailleurs que la dénomination «sociale» pour qualifier l'épicerie est la plus usitée. Les services rendus annexes comme les ateliers thématiques vont être peu développés. Le réseau de partenaires ressources sera faible ou interne à la structure.

- Logique marchande ou « élitiste » :

La principale spécificité de cette logique est l'accueil mixte du public. C'est à dire que le public précaire rencontre un public «classique». La mise en place d'un système d'approvisionnement, basé sur le «circuit-court», présente un intérêt pour la création d'un nouveau circuit économique de l'aide alimentaire. Le public précaire accueilli est parfaitement autonome, car aucun service social n'est proposé, à l'exception de prix solidaires pouvant être assimilés à de l'aide alimentaire. Les prix restant élevés par rapport aux deux autres types, certains publics ne peuvent pas en bénéficier, d'où le caractère élitiste de ce type. Sur les alliances, les ressources internes seront priorisées.

Tableau 3 -- Les différents types d'épiceries sociales et solidaires

Type A

Il

Type B

Type C

Logique conviviale ou de
partage

Logique sociale ou
d'assistance

Logique marchande ou
« élitiste »

* Epicerie Solidaire d'Endoume

* Epicerie Solidaire Itinérante Garrigues

* Epicerie Sociale L'Atelier de Mai

* Boutique Sociale du CASIM

* Epicerie Sociale de la Croix- Rouge

* Epicerie Solidaire La Courte Echelle

 

3. Retours des entretiens avec les professionnels des épiceries

Dans cette sous-partie, il s'agira de faire ressortir les mots, expressions clés issus des entretiens réalisés avec les différents acteurs qui composent une épicerie sociale ou solidaire. Certains n'ont pas répondu à mes demandes ou n'étaient pas présents pour les réaliser, d'autres m'ont répondu par téléphone mais ils ont tout de même nourri mes réflexions.

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Ces conversations menées depuis le mois de Janvier 2014 ont permis de récolter des données intéressantes quant au regard de différentes personnes sur :

- les épiceries : comment elles les qualifient, pourquoi elles existent, à quoi elles servent et comment elles vont évoluer

- le travail social qui existe ou non et pourquoi

- le lien avec le territoire

- les externalités qu'elles peuvent dégager

Ces rencontres ont été d'une richesse incroyable et ont permis à la plupart des personnes de s'exprimer avec leurs mots et surtout leur coeur.

3.1 Vision de l'acteur de terrain : porteur de projet, directeur ou coordinateur, salarié

L'origine du projet, une vision commune mais des constats différents

Tous les acteurs rencontrés parlent d'un même « constat » à l'origine du projet : des demandes croissantes d'aide pour s'alimenter, étayées par les professionnels du social.

Deux d'entre eux font ressortir les limites de l'offre existante :

« L'offre de l'aide alimentaire existante ne suffit plus »

Marie Cellier, «animatrice-responsable» de l'épicerie solidaire d'Endoume

Sur St-Maximin, on peut formuler deux remarques : la «pression foncière de plus en plus forte» pousse les gens à sortir des villes pour se loger; il y a aussi un phénomène « éloignement de la côte avec un endettement immobilier important». Par conséquent, « certains se retrouvent dans une situation de quasi surendettement, ne pouvant plus se nourrir correctement alors qu'ils sont dans une situation active avec un travail ».

On apprend que dans le 7e arrondissement de Marseille, à Endoume, l'épicerie solidaire a entamé sa réflexion fin 2009 suite à un « recensement des demandes effectuées â l'accueil ». La direction du Centre social, dont fait partie l'épicerie, a organisé, lors de la refonte de son projet social en décembre 2009, une «journée de solidarité » avec les usagers, les bénévoles, des professionnels et le Conseil d'Administration (CA). Une «commission

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épicerie-famille » a été créée pour le montage de ce projet qui a vu le jour en Janvier

2013.

Les personnes ressources à l'initiative de la création du lieu diffèrent.

[

François Sandoz, responsable de l'épicerie sur Saint Rémy de Provence

«C'est le service social de la Mairie qui, lors d'un conseil municipal en zoog, a mis en place quatre thèmes de réflexion dont celui de l'agriculture »

Les constats d'une pauvreté importante sur le secteur et celui d'une agriculture locale en berne ont alors donné lieu à la création de l'épicerie. Il précise que « le choix de la mairie a été de déléguer le portage de projet à une association locale », et depuis le mois de mai 2011, l'épicerie suit son cours.

Pour le CASIM, c'est le directeur général qui est à l'origine de ce projet (M. UZAN). Il y a quinze ans, des réflexions ont été menées « car la pauvreté devenait de plus en plus importante » souligne Clara Ghez, salariée de l'épicerie depuis sa création.

Sur Aubagne, le service social de la Mairie a entamé les réflexions dès 2008 « devant les demandes d'aide alimentaire au guichet du CCAS » précise Séverine JOFFRES, responsable de l'épicerie et conseillère en ESF.

Concernant l'épicerie itinérante de St-Maximin, Mathieu Galland nous explique que l'origine du projet d'itinérance vient du fait que «le contexte urbain devenait difficile». Il avait déjà géré deux épiceries fixes sur l'aire toulonnaise et il y a eu une prise de conscience commune avec le conseil d'administration qu'un projet devait être monté « pour toucher un plus large public sur lequel il y avait peu de choses faites », notamment dans les villages éloignés. Dès 2004, le projet d'une épicerie solidaire itinérante est né pour mener « une action de proximité dans les villages ».

Des finalités et des valeurs nuancées

Si pour certains le projet d'une épicerie est synonyme de «solidarité », de « partage », «d'insertion» et de «vivre ensemble», pour d'autres, ce sera «dépannage» ou encore «soutien». En effet, lorsqu'on interroge les acteurs de terrain sur les finalités et les valeurs défendues par une épicerie ou la leur, on s'aperçoit qu'il y a plusieurs conceptions qui confirment les différentes typologies existantes.

Sur St Rémy de Provence, François expose les valeurs de l'association « La Courte Echelle» que sont : la promotion de l'ESS, le partage de projet et propose ensuite deux finalités : que sont le « soutien à l'agriculture locale » et « l'accès aux fruits et légumes pour la population locale en difficulté ». Ce qui nous permet de constater que le projet présente un ancrage dans le territoire.

Pour le CASIM et Clara Ghez, la principale valeur est qu'il s'agit d'un lieu « ouvert à tous » « qui permet de dépanner les gens quand ils en ont besoin ».

Mathieu Galland, après avoir présenté les activités de l'association Garrigues, indique que le projet de l'épicerie s'inscrit dans leurs activités « d'insertion solidaire » où le principe de co-gestion est un axe majeur. Dans un second temps, il précise que «l'épicerie solidaire est entièrement cogérée par des personnes souvent soutenues auparavant» et insiste sur les valeurs de partage et de solidarité que porte le projet de l'épicerie solidaire itinérante par sa dimension « participative ».

Du côté d'Endoume, Marie Cellier met en avant trois valeurs principales : « la solidarité, le partage et le vivre ensemble qui permettent la création de lien social». Elle précise que l'entrée est alimentaire mais que l'épicerie regroupe trois dimensions : «un accueil social », « une aide économique » et « une accessibilité à l'ensemble des activités dont les ateliers». Pour elle, le fait d'être au sein d'un centre social et culturel permet «d'être support d'une nouvelle action d'aide alimentaire sur le territoire », notamment par les «passerelles entre les différents secteurs du centre social». Un travail de repérage est effectué au sein de l'épicerie pour orienter les personnes entre les services. Il y a également un «gros travail de valorisation des compétences et savoir-faire des personnes ».

Des critères d'accès qui font débat

M«Il n'y a pas de critères d'accès» ... «...on fait confiance aux travailleurs sociaux qui orientent les personnes »

François Sandoz, ES de Saint-Rémy

Dans l'épicerie du CASIM, Clara nous indique qu'il n'y en a pas non plus mais précise tout de même que « ce sont les assistantes sociales du CASIM qui gèrent ça ». Elle pense que le critère est le RSA mais n'ayant pas accès à ces informations elle signale que «lâ-haut (le siège de l'association), je ne sais pas comment ça se passe». On comprend ainsi que les décisions sont centralisées sur une plateforme sociale interne.

Sur les autres épiceries, on retrouve un discours commun concernant l'existence de critères.

«Ils entrent dans une démarche dynamique d'accompagnement de la personne »

Marie Cellier, Responsable de l'ES d'Endoume

« Accompagnement dans la durée pour s'acquitter d'un projet »

Mathieu Galland, Directeur de l'ES! de St Maximin

Mais ce qui fait débat, c'est la mise en oeuvre des critères, qui varie selon le territoire, par la présence d'une commission d'attribution par exemple.

Marie rappelle « qu'il n'existe pas de critères nationaux» et que les épiceries sont libres de fixer leurs critères. Elle pense aussi que «redonner des objectifs aux personnes par la formalisation de l'accompagnement» permet de les remobiliser dans leur vie.

L'accueil du public, des positionnements clairs

Si pour certains la «convivialité» du lieu est prioritaire pour l'accueil du public, pour d'autres, cela n'est pas indispensable pour atteindre les objectifs.

Quand on pose la question de l'importance de l'existence d'un lieu d'accueil hospitalier au sein des épiceries, les réponses sont très diverses.

Ill« La convivialité est le pilier du projet »

Mathieu Galland, Directeur de l'ES! de St Maximin

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Pour Séverine, sur Aubagne, « l'alimentation est un outil, un support», l'accueil du public est très important et elle souhaite mettre en avant le «bien-être» de la personne. Pour elle, cela permet de créer « un lien social avec l'humanité », « de penser à autre chose » et « réviser un circuit économique ».

A St-Maximin, « sur chaque lieu de passage, un coin convivial est prévu pour les ateliers et autres services» précise Mathieu Galland. Pour lui, demander de l'aide alimentaire est « un moment de la vie terrible », d'où la nécessité de soigner l'accueil.

Marie rappelle qu'un des objectifs est de «rendre le lieu le moins stigmatisant possible» et que l'espace convivial est « un support pour l'épicerie pour son travail social», « c'est un moment de détente après les courses ou un entretien ». Elle termine sur un propos très intéressant, en estimant proposer un «accueil bienveillant» et non un «accueil compatissant ».

Dans les autres structures, on ne tient pas tout à fait le même raisonnement. Pour Clara Ghez et le CASIM, « c'est à l'état de projet depuis longtemps » mais pas encore en place. Seule une salle sombre au fond de l'épicerie est prévue pour l'accueil et les moments de détente. Clara a pourtant proposé à maintes reprises de mettre en place ce projet d'aménagement mais précise «je suis une simple employée », donc elle ne prend pas part aux décisions. Du côté de St-Rémy, François Sandoz a un discours plus tranché sur la question, «nous ne sommes pas un lieu d'accueil», et rajoute que «les vendeuses créent un cadre convivial selon leur bon vouloir». Le responsable justifie sa position en expliquant qu'il y a quand même «une recherche de ne pas stigmatiser les gens qui viennent acheter». Les salariés sont informés du projet mais ne sont pas sensibilisés au fait qu'il y ait un public en difficulté car «eux-mêmes sont parfois dans un cursus d'insertion », et «il n'y a pas de distinction entre client». Il rajoute, pour terminer, que «la double tarification est affichée dans l'épicerie pour informer les clients du projet dans lequel ils viennent dépenser leur argent ».

Des alliances plus ou moins fortes

Nous l'avons vu dans les parties précédentes, les alliances avec des partenaires peuvent s'avérer primordiales dans un projet d'épicerie sociale et solidaire. Mais là encore, des différences sont flagrantes dans la manière de les développer ou non.

Pour l'épicerie solidaire d'Endoume, la mise en place d'alliances n'a pas nécessité énormément d'efforts étant donné que « des liens étaient déjà tissés vu que le centre social existe depuis 4.0 ans ».

Pour le directeur de St-Maximin, il y a deux types de partenaires au départ: les «partenaires actions» et les «partenaires financiers». Pour les partenaires actions, il précise qu'a il faut que les AS s'approprient le projet et en comprennent le sens ». Pour les partenaires financiers, la démarche a été plus simple car « nous sommes reconnus sur le terrain par les collectivités locales». Sur les liens avec les pouvoirs publics, Mathieu estime que les « activités développées par l'association répondent aux politiques sociales du territoire » et rajoute « on est un peu sur de la délégation de service public». Ceci pourrait, d'après lui, montrer que des liens forts avec les pouvoirs publics peuvent se créer facilement, car « si on arrête tout, que deviennent tous ces gens ?» termine- t-il.

Néanmoins, pour la responsable de l'épicerie d'Endoume, il a fallu convaincre les politiques que « ce territoire, pourtant identifié comme privilégié, comptait cependant un certain taux de personnes en situation précaire». Elle précise que c'est grâce à un travail collectif, rudement mené avec les partenaires sociaux de terrain (CAF, CCAS, MDS, etc.) que les difficultés du territoire ont été étayées et que cela a facilité le travail de persuasion. Elle termine son propos en indiquant que «sans les partenaires financeurs, le projet n'aurait pas vu le jour».

Sur Aubagne, l'épicerie développe des partenariats, mais la directrice précise «qu'il ne faut pas être trop ambitieux», il faut parfois rester «petit», à «taille humaine» pour «ne pas se perdre dans ses objecte». La responsable de l'épicerie déclare qu'elle se limite à des alliances avec des associations, pour des ateliers, ou avec des producteurs locaux et ajoute que le projet « dépend de la politique de la ville ».

Pour le Directeur de l'épicerie de St Rémy, « il y a plein de choses â faire mais on ne sait pas par où commencer». En effet, il n'y a pas d'autres initiatives de ce genre dans le secteur et les liens avec le CCAS se sont affaiblis. Le «manque de temps» dit-il, ne permet pas la prise de contact avec d'autres partenaires donc pour le moment « les seuls partenariats sont commerciaux ».

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Une vision de l'avenir portée par les convictions

Quelle perspective les responsables ont-ils de la continuité du projet? Certains n'ont pas pu répondre à cette dernière question mais d'une manière globale, tous s'accordent sur le fait qu'ils sont plus ou moins dans l'incertitude.

Mathieu Galland, ES de St Maximin

Ill« C'est difficile à dire car on est dans le flou complet »

Il explique également que « la région PACA se désengage totalement sur les épiceries », et qu'au niveau du CUCS «St Maximin sort du plan». Il continue en indiquant que «le contexte n'est pas du tout sécurisé» et qu'il va falloir «se battre» car ce sera difficile au quotidien. Une lutte qu'il ne compte pas abandonner de sitôt car dit-il : «il faut être sûr de nos convictions ».

Pour Marie Cellier, ce n'est pas la même logique, elle précise que « chacun arrive avec son parcours, certaines ES ont 15 ans d'expérience, nous seulement 18 mois ». Concernant les financements et les réformes en cours, elle répond : «on n'a pas les éléments de lecture pour savoir ce que seront 2014 et 2015 », « donc on développe mais... ??». El le explique : «nous sommes dans une période de consolidation» du fait que l'épicerie n'a qu'un an d'ancienneté.

Le regroupement, une solution ?

La région PACA, la Fédération des Banques Alimentaires incitent les organisations à se regrouper pour mutualiser les moyens et faire face aux contraintes à venir.

Quand on interroge les responsables sur cette question et sur le rôle des réseaux nationaux, voici leurs réponses :

Pour Mathieu Galland, il faut «faire attention », il précise : « concernant les réseaux d'aide alimentaire, le risque c'est qu'ils pompent les fonds destinés aux structures ». Il poursuit en affirmant : « Pour les regroupements, le danger c'est qu'on passe d'une activité militante â une activité professionnelle, sous peine d'accepter n'importe quoi ». Le positionnement de l'association Garrigues face à une éventuelle pression des pouvoirs publics est le suivant : « si on veut nous faire faire autre chose, on ne le fera pas ». Enfin, sur le rôle des réseaux,

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pour lui il faut «être présent dans les lieux de décisions», « là où devraient être les réseaux ».

« Nous sommes à la croisée des chemins d'un nouveau modèle sur le territoire »

Marie Cellier, ES d'Endoume

Selon elle, «les réseaux en France sont sur le qui-vive». Concernant le principe du regroupement, elle ne semble pas contre « c'est toujours intéressant d'être dans le partage des pratiques » mais pose la question : « qui nous donne les moyens du regroupement?Car la mutualisation demande quand même des moyens humains donc financiers». Elle termine en indiquant que « les choses sont à construire car on est dans l'innovation au quotidien ». L'avenir nous le dira.

3.2 Perception des travailleurs sociaux

Les deux professionnelles du social qui ont bien voulu répondre à mes questions font partie de deux structures différentes, la CAF et le CCAS. Elles ont un parcours professionnel différent : Anne Haudiquet, AS de la CAF, est sur le terrain depuis de longues années quant à Anaïs Pappalardo, CESF d'un CCAS, elle a débuté sa carrière il y a 5 ans.

Les épiceries sociales et solidaires, une question de territoire

Toutes les deux ont connu les épiceries sociales et solidaires à travers la mise en place d'un projet. Anne Haudiquet nous explique qu'elle a «travaillé sur le 15ème arrondissement de Marseille sur le montage d'un projet d'épicerie avec l'association Voisins et Citoyens en Méditerranée », il y a quelques années. Anaïs Pappalardo a découvert les épiceries sociales dans la presse, «j'avais entendu parler de ça mais je les ai connues parla participation du CCAS» et d'autres organismes sociaux, au projet de création de l'épicerie solidaire d'Endoume, qui existe maintenant depuis janvier 2013.

Chacune d'entre-elles a un secteur d'action bien défini qui comprend le 6ème et 76' arrondissement de Marseille. Elles orientent des personnes dans le besoin vers des structures de l'aide alimentaire et notamment les épiceries sociales et solidaires dont celle d'Endoume. Le problème, souligne Anaïs, «c'est que après (Endoume), y en a pas

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d'autres ». Elle cite tout de même celle de la Croix-Rouge, située au boulevard Baille, mais indique : « c'est autre chose et ils sont plus sur de l'urgence ».

Anne confirme en expliquant « qu'il n'y en a pas d'autres comme celle d'Endoume » et que cela pose un problème parce que le critère de territoire de l'épicerie ne correspond pas toujours au leur. Elle développe : «il arrive que certaines personnes de mon secteur ne puissent pas intégrer l'épicerie d'Endoume car elles n'entrent pas dans la zone » et elle poursuit en disant qu'il existe un « véritable casse-tête des territoires entre les organisations sociales, la CAF, le CG, la MDS. Chacun a son territoire et parfois le même i ».

Un vrai partenariat social

Les deux professionnelles du social sont bien d'accord pour plébisciter les épiceries solidaires. Pour Ana'is « il s'agit d'un outil supplémentaire dans le plan d'aide aux personnes » et «j'apprécie la non stigmatisation du lieu». Anne parle « d'enrichissement personnel» et de «liens forts avec l'épicerie», chose qu'elle ne retrouve pas avec le colis alimentaire ou un autre dispositif, «il y a plus de transparence que le colis ».

Anne Haudiquet explique que la relation dépend aussi de la forme de l'épicerie. Dans le cas d'Endoume, « l'épicerie gérée au sein d'un centre social sera différente d'une épicerie solidaire ou sociale classique comme celle d'Aubagne gérée par un CCAS ». « Cela dépendra de trois choses : du lieu, des personnes qui la composent et de la relation ». Enfin pour Anaïs, la notion de partenariat répond à trois objectifs : « économique, alimentaire et social ».

En amont du partenariat social, un travail de repérage du public est effectué par les équipes des prescripteurs sociaux.

Du repérage à l'orientation

Le repérage se fait de différentes manières suivant l'organisme auquel est rattaché le travailleur social. Pour la CAF des Bouches-du-Rhône, Anne Haudiquet nous indique qu'il y a deux voies possibles : « les gens appellent d'eux-mêmes » ou bien « c'est le service administratif de la CAF qui nous envoie les dossiers des nouveaux percepteurs du RSA ». Concernant le RSA, elle explique qu'ail existe un engagement réciproque avec la personne» et en fonction du projet de la personne, si l'épicerie peut l'aider, alors Anne

effectue une orientation mais uniquement pour «des difficultés passagères». Quant à son public, elle reçoit essentiellement des jeunes femmes.

Anaïs explique qu'elle reçoit au CCAS : « uniquement des personnes de plus de 6o ans, retraitées » et qu'elle a pour mission « le budget et le logement». Le repérage s'effectue de deux façons : « soit les personnes appellent pour déclarer une situation de détresse soit je les rencontre dans le cadre de rendez-vous réguliers ». Par la suite, elle effectue une évaluation budgétaire et fait « une proposition de plan d'aide en fonction ».

Une finalité à forte valeur ajoutée

C'est indéniable, d'après Anaïs et Anne les épiceries sociales et solidaires « apportent un truc en plus ». Pour Anaïs, il s'agit « d'un outil qui permet un cheminement dans la vie de la personne», pour Anne cela permet de « remettre le pied à l'étrier...au moment où une personne trébuche, cela permet de la faire repartir du bon pied ».

Elles précisent que les finalités sont multiples.

Pour Anaïs : « il y a une finalité sociale et économique car cela force la personne à avoir une gestion budgétaire cohérente ».

Pour Anne, « cela permet de lutter contre l'isolement, apporte du conseil, un soutien et une aide alimentaire ». Anas rajoute que le « concept est non stigmatisant et sans doute encore plus dans les épiceries mixtes» et quant à la présence ou non d'un lieu de convivialité, elles s'accordent sur le fait que «c'est un plus» inexistant dans les épiceries classiques qu'elles connaissent.

La finalité la plus citée durant les entretiens est « la création de lien social» engendré par la présence d'ateliers ou d'un espace convivial. Mais, comme le précise à juste titre Anaïs : « tout ceci dépend de la manière dont c'est fait et le parcours du porteur de projet est important ».

Une seule personne a bien voulu me répondre. Il s'agit de Sonia, adhérente de l'épicerie solidaire d'Endoume.

3.3 Avis de l'usager

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Elle ne connaissait pas les épiceries avant d'y avoir été orientée suite à un «soucis de revenus avec la CAF», « un incident de parcours » dit-elle, datant d'il y a un peu plus d'un an. En attendant la confirmation de son accès, Sonia a fréquenté un autre dispositif d'aide alimentaire, le colis d'urgence, par le biais d'une association de bienfaisance du quartier. Elle aura donc un regard éclairé sur le sujet.

Une définition spontanée et sincère

Avant de définir une épicerie solidaire, Sonia réfléchit quelques secondes puis donne des éléments intéressants : « c'est un lieu d'accueil », « où on peut échanger avec d'autres personnes » et précise qu'il n'y a pas que « les courses», « il y a le côté alimentaire mais aussi le côté humain qui est important». Elle résume en disant qu'il s'agit d'un lieu où : « on peut se poser, discuter, il y a un très bon accueil et on s'y sent bien ».

Elle continue sa définition : « et puis il y a les ateliers » dit-elle, « c'est important», « on peut prendre du temps pour nous, changer d'air, et on y fait des rencontres ».

Une des choses les plus importantes pour elle, c'est que le lieu devient «non stigmatisant» car « on rencontre des personnes qui comprennent notre situation et des personnes dans la même situation ».

Pour elle « c'est un modèle qui devrait être fait partout»; «je trouve ça génial » mais précise « tant que c'est fait pour que les gens se sentent à l'aise ».

« Pas seulement des courses »

Lorsqu'on aborde le sujet des critères d'accès, Sonia ne semble pas parfaitement les connaître, mais a tout de même un avis bien tranché sur la question.

L'exigence d'un projet économique, elle trouve ça «important», «c'est bien d'avoir un projet». En ce qui la concerne, son projet était de « mettre de l'argent de côté pour la caution de son prochain appart », Sonia était logée auparavant par une amie.

Sur la durée d'accès, elle trouve que «le fait que ça soit temporaire, pousse les gens à mieux gérer leur argent » et aussi que ça permet « un retour à la vie réelle». Pour elle, c'est tout le sens de l'épicerie : « il n'y a pas que les courses », « tu ne fais pas tes courses et puis tu t'en vas » et rajoute qu' « il y a un véritable projet de retour â la vie ».

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Sur le critère du « reste à vivre », elle a également son idée sur les épiceries qui ouvrent l'accès à ceux qui ont un RAV à zéro : «o euro, ce n'est pas la même chose », « là le projet c'est de manger et rien d'autre ».

Au sujet de la mixité du public au sein des épiceries, elle n'est pas contre : « sauf si ça se limite aux courses». Elle trouve les exemples de St-Rémy ou de Solid'Arles intéressants, elle irait sans doute y faire ses courses mais trouve ça « moins humain » car il n'y a «pas de lien, pas de contact ».

La présence d'un espace de convivialité est «primordial» pour elle, « c'est un lieu de vie pour nous » et rajoute : « même si je suis seule, je viens et je prends mon café après ou avant les courses », « c'est mieux que de boire un café dehors où tu vois personne, seulement passer les voitures ». Les occasions de rencontre avec les autres adhérents sont régulières, «c'est un lieu pour ça» et précise aussi que l'équipe de l'épicerie «est disponible », « prend le temps avec nous ». Sur ce dernier point, elle insiste aussi sur le fait que cela dépend beaucoup «du parcours des personnes». Pour elle, ce serait «super différent» avec un professionnel du social à la caisse ou dans les ateliers; elle explique qu'a il y a une barrière avec un professionnel ». «le ne peux pas tout dire comme je le fais avec Begona, qui n'est pas assistante sociale».

Un avenir« compliqué »

Après quelques secondes de réflexion, elle explique que se projeter dans l'avenir : 111 « C'est compliqué car de plus en plus de personnes sont dans le besoin »

Sonia, adhérente ES d'Endoume

Elle indique également «il ne faudrait pas qu'il y ait trop de monde non plus dans les épiceries car cela deviendrait trop compliqué de tout gérer». Concernant l'évolution des épiceries et des différents modèles, pour elle, «il faut que les choses restent telles quelles », « chacun a son rôle » car « chaque projet a son objectif».

Un passage favorable

« Ca m'a apporté beaucoup dans ma vie »...« si il n'y avait pas eu l'épicerie, je n'aurais pas découvert le centre social pour mon fils »...«je n'aurais pas rencontré tous ces gens »...«je

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ne serais jamais devenue bénévole ». « L'alimentaire m'a vraiment dépanné et j'ai pu mettre de l'argent de côté »...«j'ai tout rempli mes objecte ».

Ces entretiens, tous très riches, abordent le sujet de l'alimentation et de la manière de le faire. Mais s'alimenter peut avoir plusieurs approches en fonction des origines, des rythmes et autres traits de chacun.

4. Discussion autour de l'alimentation

Nous pouvons élargir notre réflexion sur la façon de s'alimenter.

Pour rappel, les épiceries sociales et solidaires ont pour but d'aider les personnes à se nourrir à leur faim, mais aussi, celui de leur redonner ou conserver le plaisir de manger. Il s'agit alors de recréer du lien social par l'alimentation. Cela peut paraître utopiste, déconnecté de toute réalité, mais il semble essentiel de nos jours de redonner leur valeur aux moments conviviaux comme les repas.

Dans un monde où, la plupart du temps, on mange « sur le pouce », « en vitesse » pour repartir travailler, repenser l'approche que l'on a de l'alimentation peut être une solution à d'autres problèmes connexes dont celui de l'isolement.

On constate d'ailleurs, depuis quelques années, l'accroissement de multiples initiatives de consommat ions alternat ives ou « responsables » sous différentes formes.

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Le mouvement « Slow-food » peut être cité. Apparu en Italie dans les années 8o pour contrer les «fast-foods », il fait de plus en plus d'adeptes en France mais aussi dans le monde (15o pays). Il ne consiste pas seulement à manger plus « lentement » en bonne compagnie, de bons plats, mais « envisage un monde où chacun puisse avoir accès à une nourriture bonne pour lui, pour ceux qui la produisent, et pour la planète ».

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Le projet « Disco-Soupe » est également une alternative intéressante dans la mesure où il réunit des citoyens d'un lieu donné, autour de la préparation et la consommation d'une

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http://www.slowfood.fr/

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http://discosoupe.org/lemouvement/

soupe réalisée à partir de légumes revalorisés (fin de marchés, fruits et légumes abîmés, etc.) sans échange d'argent.

Enfin, les ateliers cuisine, réalisés dans les épiceries, peuvent également permettre de redonner à l'individu le goût de préparer les repas, de cuisiner des produits simples, de découvrir de nouveaux produits et de mettre en pratique des conseils diététiques.

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Ce travail nous a conduits également à examiner l'aide alimentaire telle qu'elle est en 2014 pour que le lecteur ait une meilleure connaissance de la réalité des choses. Il existe

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