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Associations paysannes et développement durable: entre discours et réalités. Etude de cas: projet de l'ONG Propetén en partenariat avec 3 associations maya Q'eqchi' du nord du Guatemala.

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par Sandra Benotti
Université Aix Marseille  - Anthropologie et Métiers du Développement durable 2013
  

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2-3 Les capacités des associations paysannes

Avec les résultats des diagnostics et l'annonce des plans de développement, nous pouvons comprendre, dans de tels contextes, que les associations paysannes sont des acteurs aptes à transformer durablement la situation selon leur propres choix.

Pour gérer les projets en interne et collaborer avec l'extérieur, nous allons nous intéresser aux différentes « capacités » ou « capabilités » que permettent ces associations locales, ainsi que les fédérations d'associations, avec l'exemple de COACAP.

Afin de clarifier le concept que nous utilisons, nous pouvons nous rapporter à la définition de « capabilité » que proposait A. Sen (2000), qui correspond d'après lui à la capacité pour une personne ou un groupe de choisir un style de vie qu'il veut valoriser, parmi un ensemble de possibilités. Selon lui, ces capabilités exercent une influence sur le changement social et sur la production économique (A.Sen 2000 : 294, In Effantin, 2006 :89)26. L'auteur met en évidence l'importance d'avoir le choix. Dans le cas des communautés q'eqchi', il paraît difficile d'identifier un ensemble fini de capacités nécessaires à l'autosuffisance des groupes d'agriculteurs, étant donné la multiplicité des conditions qu'un groupe doit rassembler pour mener ses projets et l'évolution de ses choix d'action. Cependant, il est intéressant d'analyser les capacités selon une problématique donnée pour avoir une vue d'ensemble. C'est pourquoi nous allons nous intéresser aux différentes capacités qui nous paraissent pertinentes par

26 EFFANTIN-TOUYER R., 2006, De la frontière agraire à la frontière de la nature. Comment les migrants réinventent leurs ressources et leurs territoires dans la Réserve de Biosphère Maya (Guatemala). Thèse dirigée par HUBERT B., INA, Paris : 221 p.

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rapport à mon terrain, permettant à ces associations d'agriculteurs de plus grands choix d'action par rapport au développement local et aux possibilités d'évolution.

2-3-1 Les capacités stratégiques

Le concept de « groupe stratégique » que nous pouvons emprunter à Evers et Schiel (1988)27 peut très bien s'appliquer aux associations paysannes. En effet, ce sociologue allemand définit les groupes stratégiques comme des agrégats sociaux empiriques, à géométrie variable, qui défendent des intérêts communs, en particulier par le biais de l'action sociale et politique. Ces groupes se forment dans une perspective pragmatique, proche des réalités. Pour lui, cela ne signifie pas pour autant que les classifications sociales "classiques", telles que le "genre", l'ethnicité, n'aient plus d'utilité. Les femmes analysent les problèmes autrement que les hommes et cela est une variable qui constitue des contraintes pour l'action. Mais pour Evers, le groupe stratégique reste au niveau « macro ». J-P Olivier de Sardan et T. Bierschenk (1994) proposent de rendre opératoire ce concept au niveau de la société locale où il peut être lié à l'observation des formes d'interaction directe entre acteurs identifiables.

Les associations, en tant qu'acteurs reconnus, acquièrent des capacités stratégiques auprès des autres acteurs internes et externes aux communautés, telles que les initiatives, l'adaptation, la coopération, la négociation, et la communication :

? Capacité d'initiative :

Les groupes organisés peuvent plus facilement prendre des initiatives, en cherchant des solutions aux problèmes rencontrés, tels que celles exprimées dans les plans de développement. Grâce à la participation des différents membres des associations, les idées sont plus nombreuses et plus structurées que lorsqu'elles sont prises individuellement, et permettent de bénéficier au groupe plutôt qu'à l'individu.

? Capacité d'adaptation institutionnelle:

Dans le contexte de changement permanent, les associations sont un moyen de faire face à ces transformations et perturbations internes et externes à la localité, par le biais de débats, et prises de décisions collectives. Ainsi, certaines de ces décisions amènent à plus d'adéquation avec des variables de l'entourage externes environnemental mais aussi institutionnel : Les associations communautaires et leur rattachement à la fédération d'associations COACAP

27 In BIERSCHENK T. et OLIVIER DE SARDAN J-P., 1994, « ECRIS : Enquête Collective Rapide d'Identification des conflits et des groupes Stratégiques... », Bulletin de l'APAD, N°7, Revues Apad (ed.) : 9 p.

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permettent une adaptation administrative, technique, et financière au fonctionnement général institutionnel. En effet, les documents contractuels, le vocabulaire institutionnel, ainsi que les demandes chiffrées habituelles des institutions peuvent ainsi être comprises, ou du moins communiquées de manière plus abordable aux populations bénéficiaires des projets, via les associations. Au Guatemala, les administrations fonctionnant essentiellement en espagnol. Les personnes sachant lire et écrire sont donc souvent privilégiées par rapport aux autres. Les associations permettent dans ces cas aux groupes villageois, hispanophones ou non, de profiter de certaines opportunités. Cela facilite l'insertion dans ce système institutionnel global. Ceci ne signifie pas que les associations paysannes adoptent les mêmes idées ou mêmes finalités que ce dernier. Les groupes ont bien conscience que cette apparence leur permet d'être acceptés dans cet ensemble et d'accéder à divers avantages. Parmi ces avantages, le premier est leur visibilité institutionnelle, qui leur permet de coopérer avec des groupes souvent plus influents qu'eux au niveau des politiques régionales ou nationales. C'est le cas de l'ONG ProPetén qui a pu collaborer avec ces associations paysannes, grâce à leur visibilité.

? Capacité de partenariats :

Les associations paysannes ont les moyens de collaborer avec divers acteurs publics ou privés. En créant des alliances, cela leur permet de mettre en commun leurs efforts et compétences pour arriver à réaliser leurs objectifs. Les leaders associatifs participent à des réunions et rencontres au niveau régional, ce qui facilite les possibilités de collaboration. Lors de mon séjour de terrain dans la communauté de Poité Centro, le président de l'association ainsi que deux autres personnes du conseil administratif se sont absentés pendant deux jours, car ils ont été invités pour participer à une réunion régionale sur le thème du développement rural organisée par l'ONG espagnole de coopération internationale, Global Humanitaria. Dans cette réunion, ils ont fait la connaissance d'autres acteurs de développement, dont des ONG nationales et régionales qui proposaient des projets sur le thème du développement rural. Ils ont aussi fait la connaissance d'autres leaders communautaires ayant des préoccupations semblables aux leurs. Des contacts ont été pris, et des alliances sont maintenant possibles grâce à ces réunions d'échange, de rencontre et d'information. Il en est de même avec le document de plans de développement que nous avons élaboré : chaque activité est reliée à plusieurs partenaires possibles, que les leaders peuvent contacter, pour accéder à des compétences spécifiques.

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? Capacité de négociation :

Les groupes associatifs collaborant avec des partenaires peuvent aussi négocier avec eux. En effet, les partenaires n'ayant pas toujours les mêmes intérêts que les associations, certaines démarches peuvent être incompatibles. Dans ces cas, les groupes cherchent un accord commun, par le biais de la négociation. Chaque groupe tente de conserver un maximum d'intérêts, et chacun fait des concessions. Les négociations peuvent se formaliser par écrit par la signature d'un accord ou d'une convention.

J'ai assisté à un phénomène de négociation spontanée entre l'association de la Compuerta et l'ONG ProPetén :

Lors du problème survenu à l'arrivée des plants de mauvaise dimension dont nous avons parlé dans la première partie, il a fallu décider des modalités pour résoudre l'incident : il fallait convenir des dates d'arrivée de nouveaux plans dans les normes attendues et des dates de la venue de paysagistes spécialisés, pour venir regreffer les plans à la bonne taille puisque la greffe n'avait pas pris. Le coordinateur de projet de l'ONG a proposé de programmer cette activité deux mois plus tard, à la fin du mois de novembre. Cette date convenait davantage à l'ONG, car elle permettait de rester dans les temps du projet, de garder une bonne entente avec le bailleur de fond et ne pas trop perturber l'administration de l'ONG. Cependant, les membres de l'association ont rapidement rejeté cette proposition car elle ne correspondait pas à leurs contraintes personnelles de travail et au climat saisonnier. En effet, les agriculteurs de la communauté ont une surcharge de travail les mois de novembre et décembre, car ils récoltent le maïs et les haricots plantés quelques mois plus tôt. Ils n'auraient donc pas été disponibles pour gérer l'arrivée des plants de cacao, qui est une seconde priorité par rapport à l'alimentation familiale. De plus, le climat de la région est plus chaud et sec entre janvier à avril, ce qui correspondent à l'été. Les agriculteurs ont immédiatement pensé que si les plants de cacao étaient arrivés à cette période de l'année, ils n'auraient pas résisté à la chaleur et au manque d'eau. Ils ont donc décidé de repousser la date d'arrivée des plants en bonne et due forme au mois de juin, c'est-à-dire huit mois plus tard. Ayant de bons arguments, ils ont réussi à convaincre l'ONG qui était pourtant de ce fait confrontée à plus de difficultés. Les leaders de l'association ont aussi posé par écrit dans la même journée cette condition pour poursuivre le projet et ont fait signer ce contrat aux membres de l'association, ainsi qu'au coordinateur de projet de ProPetén28.

28 Voir Annexe 3 : Signature du contrat sur la date de remise des nouveaux plans dans la norme.

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? Capacité de communication :

D'après ce que j'ai pu remarquer sur le terrain, cette capacité est la plus importante, car elle permet d'accéder aux autres capacités indiquées ci-dessus. En effet, en communiquant à travers plusieurs canaux tels que des acteurs médiateurs comme la fédération COACAP, ou bien par le biais de réunions, elles peuvent se mettre en contact avec des opérateurs économiques et des autorités régionales pour réduire le niveau qui sépare les acteurs. Les associations et les fédérations d'associations, en tant qu'acteurs de la société civile, ont le rôle primordial de médiateur. Elles permettent l'interface de communication entre la population locale et les institutions de développement. Cette médiation est à double sens, car les associations reçoivent et donnent des informations de chaque côté.

Schéma: L'association médiatrice

Elles peuvent ainsi se procurer les informations nécessaires pour conquérir de nouveaux espaces de négociation et d'action collectives.

Lorsqu'il n'y a pas d'association dans les villages, la communication entre la population locale et l'extérieur se fait par le biais des leaders communautaires. Néanmoins, le statut de ces derniers est assez ambigu, car ils continuent à vivre dans leur groupe tout en ayant des contacts fréquents avec l'extérieur. Ils reçoivent alors un double contrôle permanant, venant d'un côté des villageois et de l'autre de la société ladina avec qui ils communiquent. Selon Henri Favre (2011)29, ces leaders médiateurs sont « rapidement absorbés soit par la communauté indienne dont ils sont issus, soit par la société ladina à laquelle ils se sont culturellement assimilés. Les uns cèdent aux pressions souvent très fortes dont ils sont l'objet dans leur milieu d'origine pour qu'ils se conforment aux coutumes et aux normes

29 FAVRE, H., 2011, Changement et Continuité chez les Mayas du Mexique, L'Harmattan, Paris : 299 p.

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traditionnelles. Ils réintègrent l'ordre social qu'ils avaient pour mission de transformer du dedans.» (2011 : 276).

C'est pour cette raison que les personnes ayant réussi à obtenir un poste dans des organismes de développement extérieurs aux communautés travaillent finalement majoritairement pour d'autres communautés que la leur, afin de ne pas être « absorbés » par le contrôle communautaire. A la Compuerta, un homme travaille ainsi comme promoteur pour un organisme de formation consacré à l'appui communautaire. Il ne travaille pourtant pas pour la Compuerta, mais dans des communautés voisines, et revient maintenant seulement le dimanche dans sa communauté. De la même façon, le fils du président de l'association de Poité Centro, qui travaille actuellement dans une ONG de projets ruraux au nord de la région, ne revient que pour quelques jours de vacances dans sa communauté d'origine.

Parfois, cette « absorptions » des anciens leaders mènent à des attitudes anti-indiennes qui se trouvent habituellement chez les ladinos : Dans la communauté de San Lucas Aguacate, un agriculteur m'a raconté que sa fille était très reconnue des villageois car elle parlait bien espagnol et elle avait réussi à faire parvenir quelques projets de santé. Un jour elle a eu l'opportunité de partir en ville pour travailler en tant que secrétaire :

Francisco (voisin du père de la secrétaire) :

- « Elle est Q'eqchi', mais elle a honte de parler q'eqchi'. Quand elle est revenue (au village) avec le « bureau des femmes » (une association), pour des projets pour les villages, et qu'elle pouvait parler espagnol, cette femme q'eqchi' pouvait parler avec les autres femmes (du village en q'eqchi'). Mais elle avait peur de parler. »

- « Et pourquoi avait-elle honte? » Francisco:

- «Parce que cela montre qu'elle est Q'eqchi', et en plus, elle a honte de parler en présence des collègues (de la ville), parce que cela lui faisait sentir qu'elle n'était plus Q'eqchi' parce qu'elle est dans la ville, elle travaille dans les bureaux, c'est pour cela qu'elle a honte de parler. Mais..., il ne faut pas faire comme cela, nous devons parler q'eqchi'. » 30

30 Traduction personnelle d'entretien de terrain:

Francisco: «Es Q'eqchi', pero tiene vergüenza de hablar en q'eqchi'. Cuando regreso con la «oficina de mujeres», para proyectos a las aldeas y podía castellano, entonces esa q'eqchi' podía hablar con las otras mujeres. Pero tenía miedo de hablar

Yo: -«Y por qué tienen vergüenza

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Cet entretien montre comment les leaders locaux isolés, c'est-à-dire n'appartenant pas à un groupe organisé, peuvent être absorbés par la société ladina jusqu'à l'extrême, en éprouvant le besoin de mieux marquer la rupture avec leurs origines ethniques et s'assimiler pleinement à la culture citadine ladina. Bien sûr, cette analyse doit tenir compte de la situation de racisme qui est très pesante ; nous l'expliquerons en troisième partie du mémoire.

Par ces exemples, nous pouvons alors penser que les associations paysannes, du fait de la rotation régulière des leaders et de l'aspect groupal, sont plus aptes à communiquer de manière durable avec les deux parties sans être « absorbées » comme le sont les individus isolés. Nous allons analyser leurs moyens de communication au niveau interne et au niveau externe :

- Communication interne :

Nous délimitons pour cette analyse la communication interne au niveau du village et des interactions inter-villageoises de la même zone géographique.

Ces interactions ont lieu ordinairement même lorsqu'il n'y a pas d'association paysanne existante, mais les associations paysannes les amplifient, les formalisent et les modifient en les rendant accessibles à une plus grande proportion de la population. En effet, le fait que les agriculteurs mènent isolément leurs expériences respectives empêche le partage des idées, découvertes et interprétations avec leurs collègues. L'échange entre groupes permet de comparer les résultats, leurs capacités techniques et leurs savoirs, et ainsi de renforcer l'aptitude à gérer les changements par leur complémentarité. Les groupes locaux sont non seulement des sources potentielles d'information et d'expérience, mais également des collaborateurs possibles.

Le réseau local d'échange d'expérience est souvent appelé communément en Amérique Centrale « Campesino a campesino » (de paysan à paysan). C'est par ce moyen informel que les trois associations communiquent, autant pour l'organisation de fêtes traditionnelles communes que pour se transférer des informations utiles dans le travail agricole. Par exemple, à Poité Centro, le président de l'association a essayé une technique d'engrais naturel par épandage d'olotes secs (épis de maïs sans ses grains) mélangés à des feuilles d'arbre coupées à la machette. Il a constaté que l'effet était très bénéfique sur la croissance des haricots. Il en a alors parlé aux membres de son association, puis aux présidents des deux autres associations

Francisco: -«Porque muestra que es q'eqchi', y además, tiene vergüenza de hablar con los compañeros, porque ella se siente como que ya no es q'eqchi' porque está en el pueblo (ciudad), está trabajando en las oficinas, por eso tiene vergüenza de hablar. Pero..., no hay que hacer así, tenemos que hablar q'eqchi'.

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qui ont eux-mêmes communiqué l'information à leurs associés. La nouvelle s'est ainsi répandue très rapidement dans les familles à travers les trois villages.

Les paysans ne se font pas d'illusions sur les « techniques miracles » décrites par les agronomes ou les facilitateurs venant des ONG comme solutions aux problèmes d'agriculture. Par contre, ils sont très intéressés pour connaître les résultats des expériences menées par leurs voisins agriculteurs, qui partagent avec eux des conditions de vie et de travail. En communiquant de la sorte, ils peuvent collecter conjointement des informations, engager des débats, expérimenter des techniques utilisées par les voisins, avec plus de chances qu'elles leurs soit utiles à eux aussi.

Cette propagation de techniques par la communication peut nous faire penser à la théorie du diffusionnisme de Franz Boas (1858-1942), qui montre que les techniques et traits culturels se diffusent géographiquement par une succession d'emprunts et de contact d'un groupe à l'autre.

- Communication externe :

Au Guatemala, la communication externe des villages avec les institutions privées et publiques de la région, voir du pays, passe presque inévitablement par les associations paysannes et les fédérations auxquelles elles sont ralliées. Ces dernières sont un moyen pour les ONG nationales ou internationales de court-circuiter le maillon de l'administration municipale qui n'a pratiquement aucune information sur les villages.

Par contre, la bonne communication externe est conditionnée par une communication non pas seulement verticale (interne-externe) mais aussi horizontale à (interne-interne et externe-externe). Le manque de communication entre les différents acteurs de développement de la région peut parfois freiner les communautés dans leur démarche. Par exemple, différentes ONG travaillent sur les mêmes problématiques, mais ne se donnent pas toujours les informations, à cause de la concurrence. Pour le plan de développement, il a été difficile de trouver un partenaire travaillant sur la fabrication de savons, alors qu'en fait, j'ai su à la fin de mon séjour qu'au moins trois ONG du département ont déjà travaillé sur ce genre de projet ; l'ONG ProPetén n'était pas au courant de leur existence. Le manque de collaboration entre les acteurs externes accentue les difficultés pour les associations villageoises, pour qui les informations sont invisibles si elles ne sont pas diffusées au niveau externe.

Pour pallier à cette difficulté, il est donc plus pratique pour les associations de passer par les fédérations, qui leur permettent d'élargir leur réseau de relations et de diversifier leurs

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alliances. Grâce aux contacts de la fédération COACAP, les associations paysannes ont par exemple pu vendre leurs produits dans une exposition régionale l'année dernière.

Les associations paysannes et des fédérations possèdent un autre avantage, qui est leur expérience de collaboration avec différents agents de développement. Grâce à cela, elles ont pu peu à peu comprendre le langage spécifique « du développement » et l'appliquer à leur avantage pour satisfaire leurs demandes et intérêts. J'ai pu remarquer cela lorsque lors d'une réunion, certains paysans disaient vouloir développer des activités pour la seguridad alimentaria (sécurité alimentaire), ou proyecto productivo (des projets productifs), qui sont des termes utilisés principalement par les développeurs des ONG.

Pour les « professionnels du développement », la communication avec les organisations paysannes est privilégiée car pour eux, cela permet de faciliter et d'accélérer la conduite de projets, ainsi que d'obtenir des meilleurs résultats en terme d'équité et de pérennisation31. Nous voyons donc qu'ils ont une conception plutôt « fonctionnelle » ou « instrumentale » de cette communication. Nous insisterons sur ce point dans la dernière partie du mémoire.

? Capacité de plaidoyer :

Grâce à leur capacité de communication, les agriculteurs peuvent exercer une pression sur les organismes de développement, ainsi que sur les politiques. Ils peuvent défendre leurs droits grâce à l'accès qu'ils ont à l'information, par les associations paysannes et les fédérations. Dans le cas de notre étude, les droits les plus revendiqués sont l'accès à la terre, et l'accès aux services de base (eau, éléctricité).

Selon Esman et Uphoff (1983), « L'étude d'expériences de développement rural montre que ce sont les structures d'organisation rurale à niveau multiples qui ont produits les résultats les plus prometteurs. Ces structures sont basées sur de petits groupes locaux, qui présentent l'avantage d'être plus solidaires, regroupés ou fédérés au sein d'associations plus importantes, dont l'avantage réside, quant à elles, dans leur taille » (1999 : 336)32

Les fédérations d'associations, plus visibles et plus compétentes au niveau administratif, sont capables de négocier avec des organismes publics ou des groupes d'intérêts concurrents. Elles peuvent se réunir, et mettre en commun les demandes et besoins des différentes associations, pour ensuite les communiquer à des organismes ayant du pouvoir au niveau national. Dans le domaine du droit indigène par exemple, qui a un poids politique important au Guatemala, un

31 Entretiens avec l'agronome et le coordinateur de projet de l'ONG ProPetén

32 In SCOONES I., THOMPSON J., 1999, La Reconnaissance du Savoir Rural. Savoir des populations, recherche agricole et vulgarisation. CTA-Karthala, Paris : 471 p.

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groupe de femmes de la communauté de San Lucas Aguacate milite activement pour ses droits et participe régulièrement à des réunions en ville. Cela ne permet pas toujours d'engager un réel changement social et économique dans les villages, mais y contribue petit à petit.

Le mouvement le plus connu par rapport à la capacité de plaidoyer des organisations paysannes est la Via Campesina : Ce mouvement international rassemble des millions de paysans de 70 pays, et elle défend l'agriculture durable de petite échelle comme moyen de promouvoir la justice sociale et la dignité. Par ce mouvement mondial, les voix des paysans et leur participation aux décisions ont pu obtenir une reconnaissance, et se sont imposées dans les débats sur l'alimentation et l'agriculture. De grandes institutions telles que la FAO ou le Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU connaissent les exigences de ce mouvement et en tiennent compte. C'est aussi ce même mouvement qui a lancé l'idée de la « souveraineté alimentaire » au Sommet Mondial de l'Alimentation en 1996. La Via Campesina est une structure décentralisée au sein de 9 régions coordonnées. Elle est financée par les contributions de ses membres, des dons privés et par le soutien de certaines ONG, fondations et autorités locales ou nationales.

A travers cet exemple de mobilisation mondiale, nous comprenons bien que la capacité de plaidoyer est possible depuis les organisations et associations de base, par le biais d'alliances et de coordination. De ce point de vue, l'orientation vers la construction d'un pouvoir paysan, capable de peser sur la définition et la mise en oeuvre de politiques concernant le monde rural, est possible à long terme. Le renforcement durable des structures et de la mise en réseau des associations paysannes paraît pour cela indispensable.

2-3-2: une durabilité recherchée par les associations d'agriculteurs du projet cacao Dans le cas particulier de ces communautés de migrants, les anciens qui sont arrivés dans cette zone il y a quarante ans se préoccupent beaucoup de pouvoir y rester. L'autosuffisance et la sécurité économique sont les objectifs que les agriculteurs expriment régulièrement, et qui se reflètent à travers les projets qu'ils entreprennent. Une des principales craintes qui motive leurs projets est la menace de l'émigration des jeunes. En effet, à leur tour, par manque de terre et de moyens sûrs de subsistance, ils vont chercher du travail dans d'autres régions, mais aussi dans d'autres pays : le Belize, le Mexique, et les Etats-Unis. A travers les associations paysannes, les agriculteurs cherchent des solutions pour une autosuffisance qui soit durable, pour que les générations futures puissent vivre de leurs récoltes. Ainsi, les trois

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aspects de ce qui est appelée « développement durable » par les institutions, c'est-à-dire l'aspect économique, social, et environnemental, sont pris en compte par ces groupes locaux, dans l'objectif d'une pérennisation des moyens de leur autosuffisance alimentaire et économique. Cette importance n'est donc pas seulement culturelle pour les agriculteurs Maya Q'eqchi', comme nous en avons fait part avec la perception de la nature dans la culture Maya, mais c'est aussi une stratégie de cohésion sociale.

Tout d'abord, écologiquement, il est important pour les associations paysannes du Petén de ne pas épuiser leurs ressources car elles leurs sont vitales, notamment le bois de la forêt qui est utilisé pour la cuisine et pour la construction des maisons. Là où sont coupés des arbres, d'autres sont alors replantés. Ensuite, économiquement, les associations cherchent à développer des activités locales de production pour assurer leur autonomie et celle des générations futures. Puis, socialement, les groupes d'agriculteurs organisés sont d'une grande importance pour les villageois car ils permettent une répartition équitable des ressources et du pouvoir, afin de satisfaire les besoins essentiels de tous les membres des associations et de leur famille. Enfin, ces associations ont aussi l'avantage d'être plus adaptables que des individus isolés n'ayant pas beaucoup de contacts avec l'extérieur. Les communautés rurales peuvent être capables de s'adapter aux changements incessants des conditions dans lesquelles évoluent l'agriculture et la demande extérieure, comme nous le prouve le projet de commercialisation de cacao avec l'ONG ProPetén. Elles peuvent aussi avoir plus de ressort dans leurs recherches actives de solutions par rapport aux changements climatiques : par exemple, en testant de nouvelles productions agricoles et en prenant moins de risques individuels.

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"L'imagination est plus importante que le savoir"   Albert Einstein