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La chefferie traditionnelle Bene a l'ère de la libéralisation politique au Cameroun et de ses ressorts: le cas de l'arrondissement de Nkol-Metet

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par Sylvain Charles AMOUGOU MVENG
Université Yaoundé II SOA - DEA Sciences politiques 2009
  

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2-2- L'Akab ou la générosité

Pour mieux cerner la notion de générosité, nous allons nous référer à la richesse du Chefqui, au-delà de celle que constitue les hommes44(*), doit être aussi matérielle. En d'autres termes, le Chef doit être un homme vraiment riche, « Nkukuma », pour pouvoir redistribuer ; car sa richesse ne lui revient pas totalement ; elle est pour le groupe, c'est pourquoi le Chef, chez les Bene, est donc considéré comme un "Ntomba," c'est-à-dire, un homme distingué auquel le peuple se reconnaît, ou un "Mfan môt". C'est-à-dire, un vrai homme. C'est-à-dire, un homme capitalisant des biens et des pouvoirs matrimoniaux, des parents et dépendants, prestige et influence (voire Bayart, 1989 :281). Cela sous-entend qu'en plus du capital culturel que lui confère la maîtrise des us et coutumes, le Chef doit pouvoir avoir un fort capital économique et social45(*).

Le pouvoir du Chef basé sur la coutume et l'hérédité revient à faire de la fonction du Chef traditionnel : " celle qui consiste à instaurer le consensus, en appesantissant les conflits, sans pourtant chercher à les élucider, pour instaurer des règles et assurer un lien social stable" (Mappa 1999 :93).

B- L'exercice du pouvoir traditionnel chez les Bene

Aborder la question du pouvoir dans la société traditionnelle Bene, nous inscrit, dans le sillage de l'examen du domaine politique dans cette société. Selon Lowie (1931), le domaine politique est l'ensemble des fonctions législatives, exécutives et judiciaires. Contrairement aux Etats modernes où des institutions distinctes exercent ces pouvoirs, chez les Bene, la politique et la parenté sont fortement imbriqués et cela est consubstantiellement lié au sacro principe du `' Nda bod'' ». Quinn (1980) l'affirme également en ces termes:

«A head man's authority was limited to his own nda bodand here his control as virtually complete».

Aussi, cette imbrication de la parenté et la politique rend l'exercice du pouvoir un pouvoir diffus, d'où l'assimilation des sociétés segmentaires à des sociétés à pouvoir diffus46(*).

Il nous revient dans cette partie d'analyser l'exercice du pouvoir à travers : le Chef traditionnel et le conseil des notables ; le représentant du Chef et les Zomloa.

1- Le Chef traditionnel et le Conseil des Notables

Le Chef traditionnel et le Conseil des Notables dans les Chefferies Bene sont des institutions importées par l'Administration coloniale et répercutées par l'Etat post colonial. Autrefois était considéré Chef des grands Chefs de familles charismatiques, qui avaient une grande capacité de redistribution des richesses et de protection de leurs peuples.

Toutes choses étant égales par ailleurs, ces deux organes exercent collégialement deux types de pouvoirs : le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.

S'agissant du pouvoir exécutif, les lois à exécuter ont une double appartenance. Primo, elles émanent des textes législatifs camerounais, notamment du décret de 1977, qui font des Chefs traditionnels des Auxiliaires de l'Administration, et du Conseil des Notables l'organe qui l'assiste dans cette prérogative (Cf. article 6 du Décret de 1977). Secundo, les coutumes léguées par les ancêtres. Ceci étant, l'exercice du pouvoir exécutif par ses deux entités fait de ces deux acteurs des acteurs hybrides. C'est dans cette veine Elong Mbassi affirme :

«  le citoyen africain émarge simultanément à trois registres institutionnels différents et complémentaires : le registre traditionnel, le registre administratif et le registre religieux » (Elong Mbassi cité par Nach Mback, 2000 : 79).

A côté de leur rôle d'assistance des Chefs traditionnels, le Conseil des Notables47(*)joue un rôle prépondérant pour la désignation des Chefs traditionnels. L'article 11 du Décret de 1977 stipule à cet effet : « Les notabilités coutumières compétentes, sont obligatoirement consultées pour la désignation d'un Chef ». Aussi, ce Conseil a aussi un rôle de contrebalancer l'omnipotence des Chefs traditionnels.

Cependant nous notons qu'à Nkol-Metet que le choix des notables48(*) n'est pas toujours rigoureusement effectué et parfois même c'est une institution virtuelle. C'est dans cet ordre d'idées qu'Amougou Fidèle49(*) l'affirmait déjà ainsi : 

« chez nous ici à Metet-centre, le conseil des notables n'est pas véritablement institué ; car, c'est lorsqu'il y'a un litige que toute personne se trouvant à la Chefferie est fait notable. En d'autres termes, les notables ici sont des notables circonstanciels et non des dignitaires assermentés et reconnus tels ».

Quant au pouvoir judiciaire le Chef traditionnel et son Conseil de Notables l'exercent également. C'est l'article 21 du Décret de 1977 qui institue leur compétence en matière judiciaire. Cet article dispose :

« Les Chefs traditionnels peuvent, conformément à la coutume et lorsque les lois et règlements n'en disposent pas autrement, procéder à des conciliations ou arbitrages entre leurs Administrés ».

Au-delà de l'aspect juridique, l'aspect anthropologique nous révèle que la viabilité de la fonction du Chef dans les sociétés traditionnelles dépend fortement du pouvoir judiciaire en ce sens que, le Chef traditionnel prenait une envergure en fonction de son habilité à concilier les parties en litiges ou à établir le consensus dans sa communauté.

Au demeurant, la justice traditionnelle est de plus en plus délaissée par les populations. Il est allégué que celle- ci est partiale, notamment quand c'est le Chef traditionnel lui-même qui désigne ses notables ; la pauvreté ambiante de certains Chefs a pour conséquence la corruption de ces derniers, qui prennent parfois des pots de vins avant la résolution des litiges ; aussi, cette justice est essentiellement inégalitaire dans la mesure où elle protège grandement les aînés. C'est ainsi, même s'il s'avère que c'est l'aîné qui est fautif lors d'un litige, le plus jeune est toujours sommé d'une sanction50(*). C'est pourquoi, comme l'affirme Mbala Gallus51(*):

«  en observant comment fonctionne notre système judiciaire traditionnel, s'il nous arrive un problème avec un aîné, nous allons directement nous rendre à la gendarmerie, parce que nous avons à faire à un système judiciaire traditionnel corrompu, qui fragilise par là même la Chefferie traditionnelle béti ».

Bien que l'autorité de l'exercice de la fonction judiciaire se soit érodé, des individus recourent  encore à ces tribunaux coutumiers; c'est ainsi qu' à chaque fois qu'ils sont sollicités, le Chef et ses Notables constituent un tribunal, pour régler les litiges en fonction des normes coutumières, tout en préservant la justice des fins et davantage, privilégier les ententes tacites au détriment de celles répressives ; bien qu'il existe des prisons traditionnelles (mimbog). Celles-ci ne consistant pas forcément à un enfermement de l'individu, mais plutôt à l'ostracisme des individus malveillants, impertinents et désobligeants.

2- Le Représentant du Chef traditionnel

Le Représentant du Chef est une institution qui a réussi à s'imposer avec l'usure du temps. La quasi-totalité des villages de l'Arrondissement de Nkol-Metet ont un Représentant du Chef, qui est la véritable cheville ouvrière de la Chefferie, en ce sens que ce sont ces derniers qui assurent l'administration quotidienne de leur Chefferie. En d'autres termes, les Représentants des Chefs exercent aussi les pouvoirs exécutif et législatif. A Nkol-Metet ces derniers ont le vent en poupe, parce que la plupart des Chefs traditionnels dans ce terroir sont des fonctionnaires de l'Etat, ou des hommes d'affaires. D'où leur rôle important car ce sont eux qui rendent de plus en plus viable les Chefferies au regard de leur présence permanente au village; c'est pourquoi, ils sont aussi affectueusement appelés Nkukuma. Leur émergence résulte aussi du non respect des Chefs traditionnels de l'article 17 du décret de 1977, qui stipule : « le Chef doit nécessairement résider sur son territoire de commandement ; les fonctions de Chef sont incompatibles avec toute autre fonction publique. Toutefois, l'autorité investie du pouvoir de désignation peut autoriser le cumul de fonctions, notamment, lorsque la personne intéressée réside sur le territoire de la Chefferie concernée ».

Pour devenir Représentant du Chef, soit on est discrétionnairement désigné par le Chef du village, sur la base d'une certaine affinité entre le Chef et ce dernier. Du point de vue strictement juridique, l'article 6 du Décret de 1977 autorise le Chef traditionnel de désigner au sein du Conseil de Notables, un notable qui le représente en cas d'absence ou d'empêchement ; ce dernier peut mettre fin à ses fonctions. Aussi, de plus en plus dans les usages à Nkol-Metet, ce sont les populations qui désignent le Notable Représentant du Chef52(*).

Quid des Zomloa ?

3- Les Zomloa

Si l'ensemble des institutions citées plus haut participent pour la plupart au pouvoir exécutif et judiciaire chez les Bene, les Zomloa sont beaucoup plus une émanation du pouvoir religieux. Les Zomloa53(*) sont les véritables gardiens de la tradition ; ils ont la possibilité et la capacité d'entrer en rapport avec des puissances surnaturelles. C'est pourquoi, ils sont considérés comme des oracles et des bâtonniers ; comme le mentionne Sa Majesté Akoa Amougou vincent 54(*):

«  le Zomloa est la bouche du village ; il est l'homme du jour et l'homme de la nuit ».

En d'autres termes, il est le porte parole du village. Par ce rôle, il contribue à la sacralisation du pouvoir du Chef traditionnel qui prend exceptionnellement la parole lorsqu'il y a un Zomloa établi. Le Zomloa est aussi un grand prêtre de la tradition Béti, il est le relais entre les vivants et les morts ; c'est au vu de tout cela qu'il est assimilé à un oracle dont le rôle est la protection de l'intégrité du village contre toutes agressions mystiques et maléfiques. Ceci s'explique parce que le Zomloa est fondamentalement sorcier.55(*)

Le Zomloa, au regard de ses prérogatives, a une influence très grande. Cette influence est souvent source de conflits56(*) entre les Chefs et leur Zomloa. Dans l'imagerie populaire des Bene, on assimile le Zomloa au véritable Chef traditionnel (nkukuma ya nnam) et le Chef du village au représentant de l'Etat (nkukuma ya ngovina ou nkukuma mintangane). Mais il n'existe pas d'incompatibilités entre les deux fonctions. A Nkol-Metet, nous avons pu dénombrer deux Chefs du village Zomloa.

A Nkol-Metet, on dénombre très peu de Zomloa, car les Bene ont assimilé leurs traditions à celles du christianisme au point où tout ce qui est tradition relève du paganisme (nsem). Par contre, de l'autre côté de la rive du Nyong, notamment dans l'Arrondissement de Ngomedzap, cette institution est belle et bien enracinée.

Quoique le pouvoir soit diffus, il se dégage une véritable structuration politique dont la particularité est la collégialité et la consensualité de l'exercice du pouvoir dans cette aire culturelle. C'est dans ce canal que Mappa affirme :

« le politique en tant que présence d'un pouvoir qui commande un groupe est universel ; mais la politique en tant que pouvoir explicitement institué par la société et posé comme objet de la délibération collective est une spécificité occidentale ». (Mappa, 1998 : 89 ; voir aussi Shapera57(*) cité par Aletum, 2001 :211 ).

* 44 Un proverbe Béti dit : « owog na akuma : ve bod »ou « mot ane mot abele bot » cela signifie que la richesse n'est rien d'autre que les Hommes.

* 45 Pour Bourdieu, le capital économique est l'ensemble des ressources (revenus et patrimoine) d'un ménage, qui lui permet de défendre ou d'améliorer sa position sociale et celle de ses enfants. Tandis que le capital social, est l'ensemble des facilités sociales qu'un ménage ou un individu est capable de mobiliser à son profit ou au profit des autres.

* 46Les sociétés à souveraineté diffuse se caractérisent par l'absence de pouvoir centralisé, mais aussi par l'existence des mécanismes qui suffissent la permanence du groupe. Elles sont profondément marquées par les structures égalitaires et reposent essentiellement sur la solidarité à l'intérieur du groupe, qui est la seule unité assurant la protection des individus. On distingue dans ce type de société, la bande à gouvernement minimal, elle est constituée d'unité de taille restreindre démographiquement et occupant un territoire commun ou elle pratique généralement de façon plus ou moins nomade, la chasse, la pêche et la cueillette ; c'est le cas des pygmées dans l'Est et Sud Cameroun. On retrouve enfin les sociétés lignagères ou l'unité de solidarité est représentée par un segment de lignage lui-même en opposition avec le segment voisin. C'est le cas des Bene de Nkol-Metet et l'ensemble des groupes Béti ; mais également des Nuers tels que présenté par Evans pritchard.

* 47L'arrêté de 1925 stipule que le conseil des notables devrait être considérablement consulté mais n'impliquait nulles obligations que les avis qu'il émettait fussent suivis.A Obout, par exemple, ce conseil compte 32 notables alors qu'à Oveng il ne compte que 10 notables. La taille du Conseil de notables dépend fortement du poids démographique du village, mieux, du nombre de grandes familles présentes dans un village.

* 48Dans l'Arrondissement de Nkol-Metet à l'heure actuelle, il est du pouvoir discrétionnaire du Chef de désigner ses notables, mais ces derniers sont issus des principales familles de la Chefferie. Cependant, il peut arriver que le Chef exige aux familles de désigner un notable devant représenter leur famille au sein de ce conseil.

* 49Interview réalisée avec Amougou Mbarga Fidèle, 65 ans, sous-Chef du village Metet-Centre, le 01/06/2012 à 06h45 à Metet centre.

* 50 La réparation d'un litige entre un cadet et son aîné, dans la société Bene est constituée d'une dame-jeanne de 20 litres de vin rouge et d'un Cabri

* 51MBALA Gallus Achille, 30 ans, vice président de l'une des associations des jeunes la plus importante de Nkol-Metet dénommée : Jeunesse Active de Metet en Evolution (J.A.M.E). Propos recueillis lors de l'interview réalisée avec les responsables de la dite association 15/07/2011 à Metet-Centre.

* 52 Le Représentant du Chef à Obout par Nkol-Metet a été désigné sous ce mode.

* 53Dans les Chefferies traditionnelles du Togo, les Zomloa portent le nom d'Avetoet Congo celui denganga. Ce sont les autorités craintes et respectées pour leur relation avec les dieux, ainsi que leur faculté vraies ou supposées d'implorer le ciel en cas de calamité et donc pour leur pouvoir spirituel et leur capacité à conjurer, le mauvais sort (voirGoeh-Akue N'bueke Adovi, 1999 :46).

* 54 Sa Majesté Akoa Amougou vincent, 72 ans, est le Chef traditionnel du village Nkolya III et Zomloa du même village.

* 55 Sorcier dans le sens anthropologique, désigne une personne qui se distingue du groupe dont il fait partie, ou il est considéré comme lié aux puissances maléfiques. La sorcellerie permet aux zomloa de réduire les tensions, lorsque les moyens rationnels échouent.

* 56A Nkol- Metet, à l'heure actuelle, il y a très peu de Zomloa, parce la crainte de certains Chefs à leur égard, a conduit à la suppression de cette institution.

* 57 Pour Shaperalà où il y'a l'Homme, il y'a la société et là où la société existe, le système politique se développe. 

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"La première panacée d'une nation mal gouvernée est l'inflation monétaire, la seconde, c'est la guerre. Tous deux apportent une prospérité temporaire, tous deux apportent une ruine permanente. Mais tous deux sont le refuge des opportunistes politiques et économiques"   Hemingway