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Les enfants d'immigrés italiens dans les écoles françaises (1935-1955)

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par Louise CANETTE
Université de Nantes - Master 2 2010
  

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C). L'école et la rue : deux espaces de jeu clairement séparés ?

Tout particulièrement en France, la nation demeure le lien des solidarités sociales, le sentiment d'appartenance à celle-ci ne saurait donc tout à fait s'estomper. Cependant, en dehors des institutions étatiques, n'y a-t-il pas de places disponibles pour l'affirmation d'une identité italienne, ou plutôt « ritale » en tant qu'elle s'inscrit dans un contexte français ? A l'extérieur des murs des établissements scolaires, qu'en est-il du ressenti de l'enfant d'origine italienne ? Il existe souvent, dans l'esprit des témoins, entre le monde extrascolaire et l'univers commun des écoliers une frontière presque imperméable : « Je ne parlais pas de l'Italie à l'école, ni aux amis ni aux instituteurs : lá-bas, j'étais entièrement français »410.

Souvent, l'enfant oppose l'univers français « sérieux » à l'univers italien de la rue, rassurant, familial et ludique411. Nous l'avons vu dans les témoignages, la réponse aux insultes de la cour de récréation est fréquemment violente et les provocations ont souvent lieu en dehors de l'enceinte de l'école et de ses règles strictes. Citons encore l'exemple, décidemment fort éclairant, de François Cavanna, qui vit dans la rue Sainte-Anne de Nogent-sur-Marne, essentiellement habitée par des Italiens, mais, qui est scolarisé dans une école où les immigrés sont peu nombreux. Pourtant issu d'un couple mixte, il explique :

« Quand je suis à l'école [...] j'oublie tout ce qui n'est pas l'école. [...] J'ai des copains d'école, avec qui je me marre bien, avec qui je me tabasse à l'occasion, mais qui disparaissent de ma vie dès que je suis sorti de là. On dirait que ces mecs de l'école n'existent pas en dehors de l'école. Jamais j'en rencontre un quand je fais le con avec les autres traîne-patins dans les rues de Nogent. »

Dans son entretien avec Marie-Claude Blanc Chaléard, Zina Mutti évoque, elle aussi, son sentiment d'avoir connu deux vies bien séparées durant son enfance. Une fois franchies les bornes de son territoire scolaire, l'environnement devient exclusivement italien412. Les enfants de migrants se fréquentent entre eux et parlent souvent italien ou même le dialecte local. Marie-

410 Entretien avec Mario MERLO, (1er décembre 2009 -- Basse Goulaine).

411 « La situation d'émigré vient rendre ce repli sur [...] la privauté et le foyer plus nécessaire encore, puisque le foyer devient le recourt essentiel dans une situation où tout, au dehors, semble étrange et étranger ».

Dans D. SCHNAPPER, « Centralisme et fédéralisme culturels : les émigrés italiens en France et au EtatsUnis », Annales ESC, n°5, septembre et octobre 1974 (p. 1154).

412 « Ma vie a été partagée entre mes parents, qui avaient leurs coutumes et l'école où nous vivions à la française ».

Entretien entre Laurent Gervereau et Albert Uderzo.

L. GERVEREAU, P. MILZA et E. TEMIME, Toute la France. Histoire de l'immigration en France au XXème siècle, Paris, 1998 (p. 55).

140 Claude Blanc-Chaléard précise que ce sentiment de séparation est « différent de ce que nous avons signalé pour Paris, où les jeunes étaient entre eux sans avoir l'impression d'être coupés des autres »413. La violence est donc à la fois verbale et physique. Nous l'avons dit, elle est souvent le déclencheur des progrès en français de nos témoins à la recherche de réponses cinglantes à ces situations violentes. La vie quotidienne de l'écolier et son activité sur les terrains de jeux et dans la rue sont donc parfois ressenties comme deux univers sans lien l'un avec l'autre. En général, cette attitude s'explique par le fait que les camarades de jeu de la rue ne sont pas les mêmes que les écoliers avec lesquels jouent les enfants d'immigrés. Dès lors, certains témoins font remarquer que leur identité même change selon le contexte. Maria me livre d'ailleurs cette phrase lourde de signification : « à l'école j'étais Française, en dehors, j'étais Italienne »414. Dès lors, on peut s'interroger sur la signification de cette remarque : l'institution scolaire serait-elle le lieu de la France alors que la rue appartiendrait à l'Italie ? En tout cas, beaucoup de témoins fréquentent les Français à l'école, alors que le monde extérieur est italien. Cette ambivalence communautaire se révèle fréquemment dans la pratique du sport, activité plus souvent pratiquée par les garçons. En conséquence de quoi il apparaît que, si les filles n'en sont pas exemptées, les espaces de jeu différenciés sont souvent masculins, d'autant que les garçons ont plus souvent et plus tôt l'autorisation de sortir jouer à l'extérieur415. Souvent, le milieu familial supportant les équipes transalpines, les enfants du foyer vont investir cette identité italienne, caractéristique valorisante au vue des succès sportifs de la péninsule. Parlant des « ritals » de la communauté saumuroise, Laurent Garino explique ainsi :

« Quelquefois, ils exposaient même leur nationalité, heureux de parler de ce qui se faisait en Italie, surtout si c'était mieux qu'en France. Le sport leur offrait, à cette époque, de belles occasions de le faire. La Squadra Azzura rafle à deux reprises, en 1934 et en 1938, la coupe du monde de football, et, dans l'après-guerre, le Tour de France et les autres classiques cyclistes se déclinent en vert, blanc, rouge, avec les Bartali, Coppi... »416.

Jean Burini nous révèle un autre élément qui pourrait nous laisser penser que la thèse de deux espaces communautaires différenciés entre rue et école n'est pas à éliminer. Au cours de l'année 1954, avec son instituteur Monsieur Romac, Jean et ses camarades rédigent un mensuel,

413 M-C BLANC-CHALÉARD, Les Italiens dans l'Est Parisien. Une histoire d'intégration (années 1880- 1960), Rome, 2000 (p. 371).

414 Entretien avec Maria C. (24 novembre 2009 -- Nantes).

415 « On faisait des concours de course, donc, si tu arrivais le premier, on te disait « ouais mais lui c'est un macaroni ! » ».

Entretien avec Jean BURINI, (14 janvier 2010 -- Vigneux).

416 L. GARINO, La charrette à bras, Histoire des Italiens de Saumur, Laval, 2006 (p. 148, 149).

141 « Joyeux Ecoliers », qu'ils vendent pour vingt francs. Dans ce journal, les enfants racontent des histoires inventées ou des anecdotes qu'ils ont vécues (sorties scolaires, jeux avec leurs amis...), ils font des relevés météorologiques417 ou des articles sur le baguage des oiseaux... Tous ces récits sont accompagnés de dessins ou de linos. Citons ici une des rédactions qui a particulièrement retenu notre attention. En effet, Robert Licitar, alors âgé de treize ans, fait ici un récit écrit en français pour la narration et en italien pour les dialogues :

« Les flammes montaient vers le ciel, puis le feu s'éteignit. Mon camarade Dignasio qui voulait se reposer s'assit sur une pierre du foyer qui était encore chaude. Tout à coup, je l'entendis hurler comme un fou. Je lui demandais ce qu'il avait, il me répondit : « mi sono bruciato una cocia » (je me suis brûlé une cuisse) »418.

Outre l'élément révélateur de l'utilisation du français à l'école, et de l'usage de la langue italienne au dehors des institutions républicaines, on remarque que, même au sein de la classe, il apparaît parfois admis que la double culture des enfants existe et qu'elle a sa place dans un devoir scolaire. Cependant, s'il n'en est pas moins intéressant, nos autres témoignages révèlent que ce « bilinguisme » franco-italien dans les rédactions d'école fait figure d'exception.

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