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L'autobiographie dans l'univers littéraire tchadien, histoire de migration et d'espoir

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par Emmanuel KALPET
Ngaoundéré (Cameroun) - Master es-lettres 2014
  

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PREMIÈRE PARTIE : ESTHETIQUE DE L'ICI ET DE L'AILLEURS

Les textes autobiographiques de Zakaria Fadoul Khidir, Mahamat Hassan Abakar et Michel N'Gangbet Kosnaye s'inscrivent dans la logique circulaire du récit de voyage qui consiste en la présentation de l'état initial, le départ puis le retour. Cette partie intitulée `'esthétique de l'ici et de l'ailleurs'' vise à dégager les modes de présentations de l'espace initial et des espaces migratoires de chacun de ces auteurs. Mais avant d'aborder l'analyse appropriée, il sera judicieux de faire le point sur ce qu'estune esthétique.Le dictionnaire du littéraire14(*) nous en donne la définition suivante :

L'esthétique (du grec aïsthèsis, sensation) est une discipline philosophique traitant de la question du beau : « science ayant pour objet le jugement d'appréciation en tant qu'il s'applique à la distinction du Beau et du Laid » (Lalande, dictionnaire de philosophie). En une acception plus courante, non scientifique, elle est une discipline traitant de l'art en général et des arts en particulier.(Aron Paul et al, 2002, p. 253)

L'histoire de l'esthétique commence dans la philosophie avec Platon. Elle sera donc un concept du XVIIIe siècle forgé par Baumgarten. Centrée autour du « beau », l'esthétique avait donné lieu à plusieurs perceptions qui découlent de celles de Platon pour qui, un objet peut plaire parce qu'il est la manifestation du beau idéal et de Kant15(*) dont la beauté n'est pas une propriété de l'objet, mais l'effet d'un jugement subjectif, celui du goût. Avec Gérard Genette16(*), l'esthétique s'assimile à la poétique et traite de l'étude de la spécificité littéraire.

Hans Robert Jauss17(*) en évoquant l'esthétique dans le contexte de la réception, met l'accent sur l'effet que le beau a sur le lecteur. Ainsi, l'esthétique détermine le mode de réception des textes littéraires. Pierre Bourdieu (Les Règles de l'art, 197218(*)) quant à lui, étudie « la genèse sociale du champ littéraire » en examinant les relations de l'esthétique et de la société. Il parvient à démontrer que les structures profondes sont les modes de perception du monde. Cela dit, c'est la société qui fait la littérature et l'oeuvre d'art ne se contente que d'agencer des représentations sociales. Cette influence de la société sur la perception du monde par les auteurs est flagrante dans notre corpus. Telles sont les différentes possibilités d'exploitation du concept esthétique.

Pour ce qui est de notre travail, nous assimilons l'esthétique au style (au sens large), le mode de communication que choisit un auteur. Cette esthétique va donc s'analyser en termes de choix : celui du sujet, de la thématique, de l'interprétation de la réalité. Ce qui nous permettra de voir comment les narrateurs de Loin de moi-même, Un Tchadien à l'aventure et Tribulations d'un jeune Tchadien19(*) présentent les situations d'origine et la géographie de la migration. Cette démarche pourra enfin nous placer aux confins de certains critiques précités. Nous nous intéresserons de ce fait à la dimension du « jugement subjectif » dans la présentation du « beau » qu'évoque Emmanuel Kant et de l'influence de la société qui détermine la perception du monde d'un auteur, soulignée par Pierre Bourdieu. Car comme le note Barthes, « Nul ne peut écrire sans prendre parti passionnément sur tout ce qui va ou ne va pas dans le monde. ». (Barthes, 1964, p. 14). Cela va sans oublier l'effet que le fait esthétique produira sur notre statut de lecteur de textes autobiographiques, d'où, la nécessité de recourir à Jauss.

CHAPITRE PREMIER : DE LA NÉCESSAIRE RETROSPECTION ? L'ÉNONCIATION DU PROJET DE DÉPART

Le premier élément qui définit l'autobiographie est, selon Philippe Lejeune, le caractère rétrospectif du récit. Ainsi, pour raconter sa vie, tout autobiographe a l'obligation de faire un retour dans son passé afin de saisir sa personne dans sa totalité. Car pour lui,

« C'est la chronologie qui règle tous nos rapports avec autrui, de la vie sentimentale aux accomplissements sociaux et qui finit par prétendre régler tous nos rapports avec nous-mêmes. Nous ne sommes constitués comme sujets que par ce rapport à autrui, et il est naturel que la chronologie, base de notre histoire, tienne une place capitale dans le récit de vie. » (Lejeune, 1975, p. 198).

Cette nécessité vouée à la « rétrospection » par le genre, replonge les autobiographes dans le tréfonds de leur passé avant de donner place au motif et/ou objet central du récit. Lejeune constate que « sur dix autobiographies, neuf commenceront fatalement au récit d'enfance, et suivront ensuite ce qu'on appelle « l'ordre chronologique. » (Lejeune, idem, p. 197).

Les textes de notre corpus ne dérogent pas à cette règle. Zakaria Fadoul Khidir et Michel N'Gangbet Kosnaye commencent naturellement par le récit d'enfance. Mahamat Hassan Abakar qui fait exception parmi les trois, donne à lire la chronologie des évènements historiques du pays d'origine. C'est ainsi que commence l'introduction de son oeuvre : « Pour que le lecteur puisse comprendre ce récit de mes aventures, il me paraît nécessaire de relater succinctement la chronologie des évènements les plus importants qu'a connus le Tchad. » (UTAA, p. 7).

Nous avons tenu à relever cette nécessaire « rétrospection » qui est une obligation du genre pour montrer la particularité avec laquelle se présente l'état initial du récit de voyage pris en charge par l'autobiographie. En effet, comme tout récit de voyage, les textes de notre corpus déroulent les situations d'origine des personnages puis énoncent les motivations du départ. Cependant, celles-ci s'appréhendent dans la pléthore de détails qui mêlent mémoires (évènements marquants qu'a vécus le pays d'origine) et histoire (vécu quotidien des peuples).

Dans ce chapitre, nous analysons les situations d'origine que présentent ces autobiographes en mettant l'accent sur le statut socio-économique et politique du pays d'origine et les modes de vie des personnages. Parallèlement, nous essayons de repérer les motivations des personnages en distinguant les motifs premiers des motifs secondaires ensuite interpréter la présence des multiples nouvelles situations initiales visibles le long de ces récits.

I. SITUATIONS D'ORIGINE

Comme nous l'avons annoncé dans l'introduction, cette partie vise à présenter les situations d'origine de ces trois autobiographes. Cette présentation se fera à deux niveaux : primo, partant des informations qu'exposent les différents narrateurs, nous chercherons à déterminer le statut de leur pays d'origine ; secundo, nous entrerons dans le royaume d'enfance de ces personnages afin de dégager leurs modes de vie, question d'analyser leurs rapports au sein de leurs cadres familiaux, dans leurs milieux scolaires et dans leurs sociétés de manière générale.

L'intérêt de la présentation de ces situations d'origine réside dans le fait qu'elle permet de comprendre les raisons qui poussent les personnages à émigrer. Aussi, elle nous aide à déblayer clairement les objectifs de leurs quêtes. Ce qui, somme toute, nous donne la possibilité de suivre aisément leurs itinéraires, et, justifier leurs échecs ou réussites à la lumière de nos connaissances sur ces états initiaux. Alice Delphine Tang n'a pas manqué de souligner l'importance que recouvre ce point dans l'analyse de la thématique de la migration. Dans son article intitulé Genres et migrations dans le roman francophone20(*), elle déclare : « on ne saurait parler de la migration sans évoquer pour le voyageur le pays d'origine, le lieu de départ, d'appartenance » (Tang, 2012, p. 249).

Il convient pour nous de préciser ici que les situations d'origine dont il est question dans notre corpus s'inscrivent dans le temps de l'histoire à partir duquel chacun de ces autobiographes situe l'incipit de son récit. Ainsi, avec Zakaria Fadoul Khidir,nous aurons le tableau du Tchad des années 1946 (son récit commence de 1946 à 1973) ; tandis que Michel N'Gangbet Kosnayenous enverra promener dans les années 1938 (incipit du récit : 1938, dénouement : 1992) ; et Mahamat Hassan Abakar fixera son récit autour des années 1972 (1972 à 1982) après un flash-back qui prend sa source dans les années 1960.

Cette précision a pour but d'éviter toute tentative d'un hors texte quelconque, et, faire la part entre la réalité du passé et celle du présent, en ce qui concerne le pays de ces autobiographes. Malgré les distances temporelles qui séparent ces trois auteurs, nous voyons que les faits présentés sont plus ou moins identiques. Les efforts d'une présentation géographique réunis par les différents narrateurs nous permettent d'avoir une idée sur la géographie de ce pays d'origine.

1. Statut socio-économique et politique du pays d'origine

Le pays d'origine dont il est question ici est le Tchad. Avant de se pencher sur son statut socio-économique et politique, il serait juste de partir d'une présentation géographique pour situer les lecteurs concrets ignorant son existence et/ou sa position sur le globe terrestre. Les autobiographes de notre corpus semblent conscients de cette nécessité. Ce souci de décliner l'identité physique de leur pays est remarquable et dans les textes, et dans les paratextes21(*). ? l'exception de Zakaria Fadoul Khidir dont le talent de géographe reste latent à travers le récit, Mahamat Hassan Abakar et Michel N'Gangbet Kosnaye s'évertuent dès l'incipit à se définir clairement par rapport à leur cadre spatial. Ainsi s'ouvre le récit de Kosnaye :

Gago, tel est mon nom, le nom que la tradition m'a attribué. J'ai peut-être vu le jour en 1935 ou 1938 comme nous allons le voir. Je suis venu au monde dans un gros village du nom de Holo peuplé des paysans consciencieux et laborieux. Cette bourgade fait partie de celles situées au sud d'un des très grands pays d'Afrique du moins par sa superficie : 1 284 000km2. Le nom courant de ce pays est le Tchad. Pour ses fils, il s'appelle Darna, ce qui veut dire tout simplement notre pays. (TDJT, p. 14)

Rien qu'en lisant cet incipit, le lecteur se rendra compte que le Tchad est un pays africain dont la superficie est de 1 284 000km2. En sus de cela, il ressort des textes de N'Gangbet Kosnaye et Zakaria Fadoul que le Tchad est ce pays où, le désert occupe le nord et la savane humide le sud. C'est aussi un pays qui, selon N'Gangbet Kosnaye, est une juxtaposition de plusieurs débris d'anciens royaumes et principautés en la période précoloniale.Mahamat Hassan fournit davantage des détails référentiels lorsqu'il écrit à l'introduction de son texte :

« Le Tchad est un pays africain parmi les plus pauvres, enclavé et situé au coeur de l'Afrique. Il a une superficie de 1 284 000km2 et une population de 6.000.000 d'habitants. Le Tchad est limité à l'est par le Soudan, à l'ouest par le Nigéria, le Niger et le Cameroun, au nord par la Libye et au sud par la République centrafricaine. (UTAA, p. 7).

Il se dégage de ces observations, non seulement une simple précision géographique mais une précision qui a pour but de justifier un regard sur l'espace. Mais les autobiographes mettent l'accent sur la dimension de la pauvreté et de la débâcle politique dans leur pays.

1-1- Un état de pauvreté

Nos trois narrateurs accordent leur violon pour montrer la pauvreté dont fait montre leur pays. « Le Tchad est un pays parmi les plus pauvres...» (UTAA, p.7), observe Mahamat Hassan à la première phrase de son récit. Comme pour renchérir, Zakaria Fadoul note à la deuxième phrase de son incipit « Notre pays est aride et son sol est ingrat... » (LDMM, p. 11). Dans un procédé ironique, N'Gangbet Kosnaye fait remarquer que la grandeur du Tchad ne peut se mesurer que par la largeur de sa superficie, mais non par une richesse quelconque. C'est ainsi qu'il écrit lui aussi à la deuxième phrase qui ouvre son récit : « Cette bourgade fait partie de celles situées au sud d'un des très grands pays d'Afrique du moins par sa superficie.» (TDJT, p.14). Partis de ce constat, ces auteurs prennent, tout au long de leurs récits, la posture des critiques et s'adonnent à l'analyse de la question de la pauvreté qui gangrène leur pays, le Tchad. ? la différence de Mahamat Hassan qui n'a énuméré que les conséquences de cette pauvreté sur la population tchadienne de l'époque, Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye se penchent tout d'abord sur les causes de la dernière avant de laisser choir ses répercussions sur les modes de vie. Plus particulièrement, le narrateur de Tribulations d'un jeune Tchadien essaie de faire valoir sa connaissance en sciences économiques et politiques22(*) en tentant, au fil de sa narration, de proposer des portes de sortie.

Pour ce qui est des causes de la pauvreté du Tchad évoqué par Zakaria Fadoul et N'Gangbet Kosnaye, il ressort a priori que les raisons liées aux phénomènes naturels varient d'un auteur à un autre. En effet, le Tchad est un pays vaste à climats variés et une diversité culturelle aussi importante. Selon qu'on se trouve dans l'un des quatre points cardinaux, les réalités changent. C'est ainsi que étant originaire du nord-est, une zone du Tchad plus ou moins désertique, Zakaria Fadoul met l'accent sur la pauvreté du sol caractérisé par la sécheresse qui empêche la population de pratiquer la culture vivrière.Enfant, Zakaria se plaignait à cause du repas qui ne variait pas : chaque jour du lait. C'est ainsi qu'un de ses oncles lui fait comprendre que l'objet de ses plaintes est plutôt une abondance, car il arrivera des saisons pendant lesquelles, non seulement il n'y aura pas de mil à défaut de pluie mais le lait aussi disparaîtra parce que les animaux n'auront pas des herbes à brouter. C'est ainsi qu'il lui raconte un passé proche :

 C'étaitsio-now, reprit-il, il ne tomba pas une seule goutte d'eau sur la terre, il ne sortit aucune herbe sur le sol. Les puits se tarirent et les animaux se regroupèrent autour de quelques points d'eau permanents avant de périr de faim. Des maladies apparurent : dysenterie, diarrhées, et bien d'autres que les essimes provoquaient. S'il restait quelques bêtes dans les troupeaux, les hommes organisaient des tow et les échangeaient contre du mil. C'est ainsi que l'un de nous-à ce moment-là j'habitais le dar Bideya- revient du tow avec une charge de mil. Sur place, les gens du village se partagèrent le contenu du premier sac, quant à celui du deuxième, il l'amena dans sa maison. (LDMM, p. 143)

Par ailleurs, N'Gangbet Kosnaye aborde les causes naturelles dans un cadre général. Il mentionne l'enclavement du Tchad comme raison de sa pauvreté. Son double,Gago, essaie de retracer les difficultés par lesquelles les journaux parviennent aux chefs-lieux des arrondissements :

Le commandant arrive au volant de sa Land Rover, les bras chargés de revues et journaux de France, qui mettent cinq à six mois pour arriver à la capitale du Darna, sans oublier qu'ils ont transités par Pointe-Noire et Brazzaville pour remonter par le fleuve Oubangui Chari- c'est de la capitale qu'ils sont acheminés ici, au chef-lieu de l'arrondissement. (TDJT, p. 25)

Nous pouvons lire à travers ces passages, des conséquences évidentes. Si pour qu'un journal parvienne, il faille attendre cinq à six mois, il est clair que le Tchad accusait un grand retard dans l'accès aux informations par rapport à d'autres pays. N'Gangbet Kosnaye ne manque pas de souligner le retard du Tchad sur le plan intellectuel comme conséquence de sa pauvreté liée à son histoire et à sa géographie. En effet, il faut remarquer que les pays de l'Afrique occidentale, par exemple, ont une histoire qui remonte à des décennies, compte tenu de leur ouverture à la mer, et donc un contact de longue durée avec le Blanc. L'Afrique centrale, eu égard à son enclavement, accusera un retard dans le domaine scolaire. Là encore, d'un pays à l'autre, on constate des disparités. Celles par exemple du Cameroun qui va se démarquer par une énorme intelligentsia. Gago ne manque pas d'exprimer sa stupéfaction lorsqu'il remarque la présence d'une fille camerounaise dans sa classe à une époque où, dans sa société, la femme est faite pour le foyer et la maternité. C'est ainsi qu'il écrit : « Ce qui m'a frappé c'est la présence d'une fille. Vraiment, les Camerounais sont déjà très avancés par rapport à nous. Une fille au coursmoyen, au lieu d'être mariée ! Ca alors ! Son père est le maître qui enseigne au CM2. » (TDJT, p. 68).Le père adoptif de Gago apprendra cette réalité à ses dépens. En effet, lorsque le jeune Gago allait faire sa première entrée à l'école, le commandant fait remarquer à son père qu'il y a certes un bâtiment construit pour abriter les salles de classes, mais pas d'enseignants pour assumer les tâches. Autrement, il va falloir les faire venir d'ailleurs, chose que le père de Gago ne comprendra pas du coup :

J'ai déjà fait construire un bâtiment qui attend maîtres et élèves. Je sais que Darna n'a pas encore formé des maîtres d'école mais j'ai suggéré qu'on les fasse venir du Moyen-Congo ou du Cameroun

- Les gens de ces pays sont-ils plus intelligents que les gens de Darna ?

- Non, la question n'est pas là. Nous, les colonisateurs, nous sommes arrivés chez vous par des pays côtiers. Nous y avons créé les premières écoles pour instruire les indigènes. (TDJT, p. 28).

Un pays pauvre ne peut qu'avoir un gouvernement et une population pauvres. Or, pour que fonctionne la République, la gestion des ressources financières est une évidence. Malheureusement, les trois autobiographes constatent que l'État, à défaut d'une économie adéquate, se rabat sur la masse déjà gangrenée par la famine pour puiser son capital. Pratique qui, selon eux, avaient créé des soulèvements populaires. Mahamat Hassan retrace cette émeute avec précision : « fin octobre 1965 : Excédés par des prélèvements exagérés de taxes civiques (impôts de capitation), les paysans de mangalmé (localité située au centre du pays) se soulèvent contre les autorités administratives locales, massacrant plusieurs fonctionnaires » (UTAA, p. 8).

Nombreuses sont les conséquences de la pauvreté du Tchad ressorties par les oeuvres du corpus. En dehors de celles déjà évoquées, la famine est une question existentielle qui est récurrente dans les trois récits. Cette famine qui est due au fait que la vie du Tchadien de l'époque est soumise à une alternance saisonnière, celle-ci contraint hommes, femmes et enfants à travailler durement pour survivre. Zakaria Fadoul qui déplore la condition des femmes soumises à des corvées, accuse le manque d'économie : « Nous étions, hommes et femmes, obligés de travailler et si les femmes étaient astreintes à des travaux manuels que notre époque a du mal à tolérer, c'est dû à la situation économique » (LDMM, p. 11). Mais c'est lorsque la pauvreté instaure la famine et la famine pousse au vol que le réalisme atteint le summum.

Les solutions proposées par l'économisteN'Gangbet Kosnaye sont d'ordre technique. Pour lui, aucun développement ne peut se faire efficacement dans le cadre des petits États. Pour ce faire, il propose que l'Afrique fonctionne dans le système de sous-régionalisation et de régionalisation afin de pouvoir asseoir une économie viable : « Il est aujourd'hui admis par tous que le développement harmonieux ne peut se faire dans le cadre des petits états balkanisés actuels. Il faut de grands espaces économiques. Aussi, les démocrates africains doivent s'efforcer de créer des partis à vocation régionale ou sous régionale. » (TDTJ, pp. 178-179).

Il se dégage de cette intervention un nouveau projet que N'Gangbet Kosnaye assigne à l'autobiographie. En effet, nous remarquons que dans le dernier point de la dernière partie de son oeuvre, le récit cède la place à l'analyse. Ainsi, il fait de l'autobiographie non seulement un acte de témoignage, mais également le lieu d'expression des fantasmes étouffés par le père social. Ce fantasme est la gestion de l'économie africaine pour laquelle il souhaitait associer sa voix, donner sa vision. Si par une conférence, N'Gangbet Kosnaye ne peut faire valoir ou accepter sa vision (nous verrons cela au dernier chapitre de la deuxième partie), la littérature, par le biais de l'autobiographie, lui en donne toutes les possibilités. Pour preuve, c'est dans le récit autobiographique qu'il pose une problématique qui aurait pu être celle d'un ouvrage critique traitant de la gestion du continent africain. C'est dans des interrogations qui prennent l'envergure des hypothèses qu'il expose ses idées sur le devenir de l'économie et de la politique africaines :

Aussi, pourquoi l'ex. A.E.F.-Cameroun ne deviendrait-elle pas par la volonté politique de ses dirigeants et peuples, un seul Etat Fédéral englobant en même temps la Guinée Equatoriale de sorte que les six Etats membres de l'UDEAC deviennent tout simplement des Etats Fédérés ? Pourquoi l'ex. A.O.F., ne serait-elle pas érigée en un Etat Fédéral ? On aurait ainsi des espaces économico-politiques viables coiffés par des exécutifs fédéraux car l'Afrique ne peut s'en sortir que si elle s'unit régionalement et ouvre la porte grande au débat public sur un projet de société nouvelle. (TDJT, p. 179).

Sommes-nous encore en présence d'un récit de vie ? Nous nous en doutions. Un fait mérite cependant d'être signalé : l'oeuvre de N'Gangbet Kosnaye date de 1993 donc sûrement écrite avant ladite date alors que le traité qui a donné existence à la CEMAC (Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale) n'est signé qu'en 1994 et entré en vigueur en 1999. Flair ou prophétie de la part de l'autobiographe ? Voilà autant de possibilités pour exploiter le genre autobiographique, l'approprier et l'adapter au contexte africain. Si les trois autobiographes ont décrié la pauvreté du Tchad, ils n'ont pas aussi manqué de peindre le tableau des troubles politiques qui ont secoué leur pays. D'où, la nécessité pour nous de les (ces troubles politiques) passer en revue.

1-2- Une période de troubles politiques

Nous avons vu dans le point précédent que les narrateurs deLoin de moi-même, Un Tchadien à l'aventure et Tribulation d'un jeune Tchadienont présenté le Tchad, leur pays d'origine, comme nation pauvre. Cette présentation faite dans une perspective analytique, a donné lieu à l'énumération des causes et conséquences de cette pauvreté, le tout couronnée par une esquisse de solutions qu'avait livré N'GangbetKosnaye. Cependant, cet aspect de la pauvreté est loin d'être la seule caractéristique du pays d'origine qui soit touchée du doigt par ces auteurs. Les faits politiques n'ont pas échappé à la sélection de la mémoire de chacun de ces narrateurs. En effet, comme tous les autobiographes tchadiens23(*), ceux de notre corpus n'ont pas manqué de faire mention des troubles politiques venus bouleverser le train paisible de leur vie.

Les évènements politiques qui avaient secoué le pays d'origine de ces auteurs sont présentés sous plusieurs facettes. En dehors de Zakaria Fadoul qui n'y a pas mis un accent particulier24(*), Kosnaye et Mahamat Hassan les rapportent à la fois entant que témoins et victimes. Dans Un Tchadien à l'aventure, le récit commence en 1972. Cependant, Mahamat Hassan consacre l'introduction de son oeuvre au résumé du parcours de la vie politique tchadienne de 1960 à 1990 (UTAA, cf. pp. 7-10). Dans Tribulations d'un jeune Tchadien de même, N'GanbetKosnaye s'attarde sur la période qui a suivi les indépendances.

Ainsi,la caricature de la dictature exercée sur la population d'une nation nouvellement indépendante relève de l'intertextualité. En effet, il faut noter que le Tchad à l'instar des autres pays d'Afrique, avait connu la colonisation avant d'accéder à l'indépendance dans les années 1960. Et, comme toutes les nations africaines nouvellement indépendantes, la jeune nation tchadienne avait eu pour nouveaux dirigeants ses propres fils. Mais très vite, ces fils avec à la tête François Tombalbaye, alors premier président, vont instaurer la dictature. Cette dictature décriée par Mahamat Hassan et N'GanbetKosnaye est celle qui s'était caractérisée par les répressions, les arrestations arbitraires et les tortures. Dans la préface de Tribulations d'unjeune Tchadien, Antoine Bangui avait jugé nécessaire de donner le résumé de ces « abus politiques » retracés par le narrateur :

Je voudrais également insister sur la vie politique du Tchad telle que nous l'avons également connue dans les années 50/60 et qui est évoqué ici. On y découvre, après la période de l'administration coloniale, la montée des moeurs politiques pernicieuses, génératrices de dictatures et qui reflètent, bien au-delà de nos frontières tchadiennes, celle de tout un continent. Peu à peu les libertés s'amenuisent, les mesures arbitraires s'installent, la répression s'abat. Mensonges et calomnies servent de support à des jugements iniques aboutissant à des peines d'emprisonnement. Ce qui n'est que le début. Suivront bientôt les tortures, les règlements de compte, les assassinats, légitimés ou non. (TDJT, p. 6)

Mahamat Hassan ajoute le fait que la dissolution des partis politiques a eu pour conséquences des guerres qui ont causé la mort des plusieurs Tchadiens n'ayant pas eu la chance de se réfugier au Cameroun voisin. Les rebellions avec leurs corolaires de coups d'état perpétuels (soldés par l'assassinat de Tombalbaye en 1975) n'en sont pas du reste. Tous ces maux à l'époque de ces autobiographes, avaient déchiré la conscience des citoyens. Ces traumas, s'ils n'avaient pas seulement poussé en exil ceux qui y étaient impliqués, avaient aussi suscité des interrogations chez les âmes sensibles à la cause humaine. Entant qu'acteur ayant vécu directement ces affres, Mahamat Hassan Abakar en parle avec un accent pathétique :

Le Tchad a connu, dès l'aube de l'indépendance, des problèmes de tous ordres : guérillas, guerres civiles, luttes fratricides et sécheresse chronique. Tous ces maux l'ont saigné, déchiré en lambeaux et affaibli. Et beaucoup d'observateurs s'étaient demandé si ce pays pourrait être viable. Le Tchad a connu pratiquement jusqu'à nos jours vingt-six ans d'instabilité. Très peu de pays ont eu un destin aussi apocalyptique et aussi triste. (UTAA p. 7)

Tous ces tourments, pourrons nous dire, sont d'une part les raisons de la présence de cette abondante écriture du moi dans l'univers littéraire tchadien que nous avons évoqué dans l'introduction. Il faut aussi signaler ici ces tout autres orientations que prend l'autobiographie lorsque nous observons de près Un Tchadien à l'aventure et Tribulation d'un jeune Tchadien. En effet, nous remarquons que dans ces récits, l'écriture autobiographique devient un prétexte pour écrire l'histoire. ? prendre l'introduction de Un Tchadien à l'aventure, il n'y aura pas différence d'avec un livre d'histoire portant sur les problèmes politiques au Tchad. Mahamat Hassan y énumère les temps fort de la vie politique tchadienne de 1960 à 1990 avec une précisionassez rigoureuse : « 11 août 1960... » ; « 19 janvier 1962... » ; « 13 mars 1963... » [...] « 16 septembre 1977... » ; « 14 décembre 1980 ...» ; « 1er décembre 1990... ». (UTAA, pp. 7-10). Et si tous les lecteurs idéaux de ces autobiographes pouvaient en les lisant, s'identifier dans le récit, à travers tel ou tel évènement rapporté, l'autobiographie cessera d'être ce qu'elle devrait être, c'est-à-dire récit de vie individuelle, pour devenir acte de témoignage sur une époque donnée. De là, nous sommes à un pas des mémoires mais la question d'identité25(*) nous empêche de commettre une telle affirmation. Rien d'étonnant, cela peut être le destin d'un genre dans un continent ancré dans l'oralité.

Quelles que soient la misère et l'instabilité d'un pays, la population y mène bon an, mal an, son train de vie. Et c'est dans ces turbulences que Zakaria Fadoul Khidir, Mahamat Hassan Abakar et Michel N'Gangbet Kosnaye avaient bâti leur royaume d'enfance et/oumené leurs activités avant d'être contraints à un départ vers l'inconnu. Il importe pour nous de passer en revue ces modes de vie qui seront peut-être des éléments déterminants dans le processus migratoire ou la quête ayant fait objet de la migration.

* 14 Aron Paul et al, Le dictionnaire du littéraire, Paris, PUF, 2002.

* 15 Kant Emmanuel, Critique de la faculté de juger, trad. A. Philonenko, Paris, Vrin, 1993.

* 16 Genette Gérard, La relation esthétique, Paris, Le Seuil, 1997.

* 17Jauss Hans Robert, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978.

* 18 Cité par Aron Paul et al, ibid.

* 19 Dans les pages suivantes, les trois titres du corpus seront abrégés de manière suivante : (LDMM) pour Loin de moi-même, (UTAA) pour Un Tchadien à l'aventure et (TDJT) pour Tribulations d'un jeune Tchadien.

* 20 In Ecritures XI, Littérature et migrations dans l'espace francophone, Yaoundé, Clé, 2012.

* 21 Nous analyserons plus amplement ces éléments paratextuels dans le chapitre trois qui est consacré à la poétique autobiographique de ces textes.

* 22 Michel N'Gangbet Kosnaye est diplômé en sciences économiques et politiques de l'université de Paris.

* 23 Nous faisons allusions ici par exemple à Antoine Bangui avec Prisonnier de Tombalbaye et Ahmed Kotoko avec Le destin de Hamaïet AvoksoumaDjona avec Enterrons l'enfant de la veuve avec sa mère : Orphelin en pays tchadien (L'Harmattan, 2013)

* 24 Zakaria Fadoul Khidir n'a pas donné grande place au fait politique dans ce premier récit autobiographe. Il y revient dans le second intitulé Les Moments difficiles qu'il consacre entièrement aux événements politiques qui ont déchiré le Tchad en général et sa communauté puis sa personne en particulier. Dans cette oeuvre, on retrouve la verve d'Antoine Bangui (Prisonnier de Tombalbaye), celle d'Ahmed Kotoko (Le destin de Hamai) voire celle de Michel N'Gangbet Kosnaye (Tribulations d'un jeune Tchadien) dans la description de l'univers carcéral. Cette deuxième autobiographie politique de Zakaria Fadoul vient compléter la première qui semble être une autobiographie pure placée sur la problématique de la personnalité.

* 25 La question d'identité entre auteur-narrateur-personnage qui atteste qu'un récit est autobiographique ou ne l'est pas. Nous verrons cela en détails dans le chapitre trois qui aborde largement le pacte autobiographique.

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