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Adolescents placés : des familles à  l'épreuve du lien


par Rozenn Léauté
ITES Brest - DEES 2015
  

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III.2 - Accompagnements individuels

A l'adolescence, la relation avec les pairs se complexifie pour la plupart des enfants suivis au PFS. Le phénomène identitaire de l'adolescent par le double-attachement est d'autant plus complexifié. Il se perd entre le lien affectif qu'il a pu créer avec sa famille d'accueil, et le lien d'attachement qu'il a avec ses parents.

Cette période est souvent propice à des changements de famille d'accueil, à des placements en foyer éducatif, au moment où l'enfant clame son désir de retourner chez ses parents ou de faire ce qu'il veut.

Je constate un décalage entre leur âge réel et la vie qu'ils mènent. Nous, professionnels, leur demandons d'exposer leurs besoins, ce qui nécessite d'avoir une certaine maturité. Contrairement aux autres adolescents de leur âge, ils connaissent déjà les dispositifs de la protection de l'enfance et discutent régulièrement avec des adultes.

Les enfants que nous suivons ont déjà vécu beaucoup de complications, et ont développé des troubles importants de l'attachement, ou de comportement. De plus, l'adolescence est souvent la période où toutes les souffrances du passé ressurgissent :

- Qui suis-je ?

- Pourquoi je suis en famille d'accueil ?

- Pourquoi je n'habite pas avec mes parents ?

- Est-ce qu'ils m'aiment ?

- Que vais-je devenir à la majorité ?

Ils s'aperçoivent que leur vie est particulière et comprennent les défaillances de leurs parents. A contrario, ils veulent garder l'alliance avec leurs parents et pensent que le placement est une décision prise par les travailleurs sociaux.

Pour travailler avec des adolescents, il est essentiel d'apprendre à les connaître. Après quelques rencontres, j'ai compris qu'Amélie se livrait à travers des activités. Jules, quant à lui, préfère être en entretien dans un bureau. Avec Adrien, il est plus judicieux d'utiliser l'humour. Damien est plus à l'aise dans la relation avec Mme R, et plus accessible à son domicile.

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Les adolescents ont besoin de sentir que nous essayons de les comprendre. Nous devons, pour cela, faire preuve d'empathie.

Il est nécessaire pour l'éducateur de prendre en considération ce qu'exprime le jeune, parce que « l'adolescence est la dernière chance de comprendre les conflits de l'enfant et de les résoudre de manière spontanée. Si ces mêmes conflits survenaient par la suite, ce serait du domaine pathologique. La personne s'y engluerait gravement. D'ailleurs la plupart des pathologies adultes éclosent à l'adolescence. »1

III.2.a - Les après-midis d'Amélie Mise en place

Lors d'un entretien avec l'assistante familiale d'Amélie en septembre 2014, durant lequel nous évoquons les comportements inadaptés de la jeune fille, nous définissons 3 axes de travail que je développerai avec elle :

- rencontre avec d'autres jeunes,

- comment se présenter aux autres,

- comment se comporter dans les lieux publics.

Puis, j'ai organisé des accompagnements éducatifs les mercredi après-midi. En plus de ces axes, ces temps sont prévus pour que Mme S et Amélie prennent de la distance dans leur relation conflictuelle.

La jeune a un comportement difficile envers les adultes, et notamment envers Mme S. Elle s'en aperçoit, mais elle admet avoir du mal à se comporter différemment. Leur relation conflictuelle ne semble pas s'apaiser au fur et à mesure du temps. Elles en souffrent toutes les deux. L'assistante familiale ressent son travail comme inadapté, et Amélie a le sentiment de faire des efforts qui ne sont pas remarqués par cette femme qu'elle considère comme sa « mère de coeur ».

1 Sébastien LE LAY, op.cit.

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J'ai envoyé un calendrier de mes interventions tous les mois à son école afin de prévenir de mon passage, de même à son assistante familiale avec qui je faisais le point régulièrement. Et Amélie notait les dates de mes interventions dans son agenda.

J'ai mis en place ces accompagnements avec Amélie à partir de début novembre. J'allais la chercher le mercredi à 13h à l'ITEP. Ce temps me permettait de faire le point avec l'équipe éducative si besoin. Je restais ensuite avec elle jusqu'en milieu d'après-midi. Puis, je la ramenais soit à son domicile où je discutais avec l'assistante familiale, soit à des cours de chant qu'elle avait à 16h.

Je suis intervenue 15 fois auprès d'Amélie les mercredis, en plus des vendredis 1 fois sur 2 où j'allais la chercher pour la visite à sa maman.

Voici la description de mes actions, par ordre chronologique. Établir la relation

Le premier jour, en accord avec Mme S, je vais à son domicile pour observer dans quel environnement elle évolue. Cette première approche permet d'instaurer la relation entre ma position d'éducatrice et la jeune. Elle me montre son lieu de vie et m'emmène voir sa chambre, notamment ses habits préférés et ses albums photos. Elle semble ravie de me faire partager ses souvenirs personnels à tel point que je dois la freiner dans son « déballage ». Je constate que la chambre n'est pas très investie par Amélie, parce que les décorations personnelles sont absentes. Cette caractéristique est fréquente chez les enfants placés qui n'investissent pas totalement la famille d'accueil.

Je lui propose de la rencontrer dans un lieu extérieur, qu'elle a l'habitude de fréquenter : la médiathèque.

Partager ses activités

La seconde fois, je l'accompagne à la médiathèque où elle a l'habitude d'aller seule. Je découvre le comportement débordant d'Amélie et comprends pourquoi il est indispensable de lui mettre des limites. Elle va sur l'ordinateur et me montre un jeu qu'elle a l'habitude de faire. Je m'aperçois que c'est en fait un moyen de discuter avec des internautes inconnus. Des conversations me paraissent dangereuses. Suite à cela, nous parlons des risques d'Internet. Mon intervention est nécessaire à plusieurs reprise pour qu'elle accepte de quitter l'ordinateur.

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Elle me montre également ses copains sur les réseaux sociaux. Je me rends compte qu'elle n'a pas de copines. C'est à partir de ce constat que j'organise une sortie patinoire avec une autre jeune accueillie au PFS, qui est dans sa classe d'intégration de 5ème SEGPA.

Permettre le contact

L'amitié féminine permet de partager toutes les inconvenances de la puberté et d'accepter le changement de son corps. Pour illustrer cette remarque, voici le témoignage d'adolescents, dans le livre Parole pour adolescents, ou le complexe du homard, de Françoise DOLTO, psychanalyste pour enfants : « l'image que le groupe, la bande, se fait de nous nous paraît vitale par moments. On cherche à s'identifier, à être pareil aux autres. De peur d'être rejeté, on s'identifie à ses amis. »1

Il est vrai qu'Amélie étudie dans une école constituée uniquement de garçons. Elle n'a pas de relations amicales féminines. Elle est maladroite dans sa façon de se présenter aux autres, c'est pourquoi, il lui est difficile d'investir des relations sur le long terme.

Dans le cadre de mes objectifs de travail, ces accompagnements m'ont permis d'observer son comportement en dehors des accompagnements individuels.

Nous avons fait deux sorties : une à la patinoire puis une au bowling. Amélie qui fait preuve d'assurance au premier abord, cherche en réalité la présence constante de l'adulte. Et, je me suis aperçue que, contrairement à l'image que laisse apparaître Amélie, elle se positionne comme plutôt « suiveuse » que « meneuse » vis-à-vis de l'autre jeune.

Ce constat a surpris l'éducatrice référente d'Amélie et Mme S, et leur ont permis d'avoir une vision différente de la jeune. Faisant part de mes observations à Mme S, elle s'est rappelée qu'Amélie est une enfant fragile et très carencée. Je lui ai expliqué qu'elle pouvait avoir un comportement de mimétisme ou exagérer ses émotions pour plaire à sa nouvelle copine. Nous en avons déduis qu'elle pouvait être maladroite pour se faire apprécier de l'autre.

Cette opportunité a permis à Amélie de créer une relation avec cette jeune, et d'être plus à l'aise lors des cours d'intégration. Cette assurance lui permet de retrouver confiance en elle, et de vouloir devenir plus autonome, comme sa copine.

1 Françoise DOLTO, Catherine DOLTO et Colette PERCHEMINIER, Parole pour adolescents, ou le complexe du homard, Paris : Editions Gallimard Jeunesse, 2007, p.55

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Accéder à l'autonomie

Après quelques rencontres avec Mme S, je remarque qu'elle redoute qu'Amélie devienne autonome dans les transports, parce qu'elle appréhende que la jeune suive un inconnu et se retrouve dans une situation compliquée. Aussi, j'accompagne Amélie lors d'un transport en bus pour aller à l'école afin qu'elle le prenne seule 2 jours par semaine, en lui expliquant les dangers. Son comportement m'interpelle, Amélie observe l'attitude des jeunes de son âge. Elle semble avoir besoin de cette étape pour apprendre le savoir-être en communauté.

Les enseignants et Mme S ont confirmé le jour suivant, qu'elle arrivait bien à l'heure. Malgré les craintes toujours présentes chez Mme S, cette avancée lui a permis de constater qu'Amélie gagnait en maturité.

Maintenant que la relation entre Amélie et moi semble établie, il me semble important qu'elle puisse se comporter de façon adaptée dans les lieux publics.

Apprendre le savoir-être

Par ailleurs, Amélie aime beaucoup faire les magasins. Lors d'une sortie, nous sommes allées dans des magasins de chaussures, puis dans des magasins de vêtements lors de deux autres sorties.

La maman d'Amélie avait rempli un recueil de besoin concernant son enfant, en précisant qu'elle souhaiterait que ses tenues soient contrôlées sachant que sa fille est attirée par des habits assez provocants. Cette dernière, qui pouvait se montrer extravagante le premier jour - en marchant dans les rayons dans des tenues peu adaptées pour son âge et sa morphologie - a su, au fur et à mesure, s'adapter et respecter la demande de sa mère.

Cependant, les relations amoureuse d'Amélie prennent la place dans nos conversations. Contrôler ses affects

Lors de notre dernière rencontre, où nous devions aller à la piscine, Amélie avait dessiné 2 tagues en forme de coeur, sur les murs de l'ITEP. L'équipe éducative m'a fait part de ce comportement inacceptable, et notamment envers les garçons de l'école avec lesquels elle joue de sa séduction.

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La quête de l'autre sexe est une des préoccupations première à l'adolescence. En effet, « les affects liés aux relations amoureuses constituent une part essentielle de la vie émotionnelle des jeunes. Ces relations sont sources d'émotions, d'expériences intenses. [...] Lors de la puberté, les pulsions sexuelles conduisent l'adolescent à rechercher un partenaire, le plus souvent du sexe opposé, qui deviendra sa figure d'attachement centrale, remplaçant le parent désinvesti»1, cite Pierre G. COSLIN, spécialisé en psychologie de l'adolescent, dans son livre La socialisation de l'adolescent.

Amélie se lie d'amitié, puis d'amour avec les garçons de l'école, et cela crée beaucoup d'excitation et de tension chez ces jeunes ayant aussi des troubles divers.

Pierre GALLIMARD confirme qu'« il y a fréquemment un aspect de jeu, un désir plus ou moins conscient de faire comme les grands, coquetterie féminine aguichant le désir homologue de jouer au petit mâle, dans ces attaches qui ne se placent pas sur le même plan que l'amitié et qui semblent ne pas tellement gêner celle-ci qui reste l'expérience la plus enrichissante et la plus nécessaire. »2

L'adolescente a été sanctionnée ce jour-là en étant privée de piscine. Je lui ai annoncé à l'ITEP et sa réaction première a été de se rendre à son arrêt de bus au lieu de venir avec moi. L'ayant rejointe, je l'ai convaincue de faire demi-tour, mais elle est restée sans s'exprimer un moment. Finalement, elle a vite oublié ce qui s'était passé. Devoir remplacer la piscine par un après-midi au PFS ne semble pas l'avoir dérangée.

Voici mes interprétations face aux comportements d'Amélie lors de nos rencontres. Bilan des interventions

J'ai remarqué qu'Amélie retrouve parfois des comportements de petite fille, même si j'ai trouvé qu'elle avait mûri depuis le début de mes interventions. Tout comme les jeunes de son âge, elle réclame sa liberté mais ne se sent pas en sécurité quand elle est seule. Elle représente l'enfant dont parle Christian ALLARD, chez qui les troubles de l'attachement sont « fixés », cet enfant qui se représente l'image d'un monde : imprévisible, à l'instar de ses parents qui ont un double-discours et auprès desquels il ne se sent pas en sécurité.

1 Pierre G. COSLIN , La socialisation de l'adolescent. Paris : Armand Colin éditeur, 2007, p.57

2 Pierre GALLIMARD, op.cit., p.75

A plusieurs reprises, la maman d'Amélie a coupé tout lien avec le service et sa fille. La dernière fois, son absence a duré plus d'un an. Depuis, Amélie s'inquiète toujours de sa venue à chaque visite programmée. Elle éprouve de la déception lorsque sa maman ne se déplace pas, même si elle a signalé son indisponibilité.

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Lors d'une visite avec sa mère, Amélie a dit qu'elle avait reçu une claque de la part de Mme S. Cette révélation a valu des explications entre Mme S et Amélie. Il s'est avéré qu'Amélie avait exagéré les faits. A la visite suivante, la maman d'Amélie (qui respecte le travail effectué de Mme S auprès de sa fille), a évoqué le fait qu'il était peut-être temps que le placement chez cette assistante familiale prenne fin, étant donné le comportement changeant d'Amélie. Dans ce contexte, l'éducatrice a annoncé qu'en effet, Mme S mettrait fin à cette prise en charge, sachant quelle prévoit de rendre sa retraite.

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Dans ce cas, le parent représente la sécurité et le danger, ce qui entraîne des troubles du lien chez Amélie, notamment :

- l'intolérance à la frustration, le refus de la loi, - la maîtrise des relations à l'autre,

- l'instabilité psychomotrice,

- les difficultés d'apprentissage.

Selon moi, ces accompagnements ont été positifs, autant pour Amélie que pour Mme S. Cette dernière m'a exprimé avoir beaucoup apprécié ces temps de répit le mercredi après-midi, et qu'elle voudrait que cela continue.

Quant à Amélie, elle était toujours enjouée de venir au PFS. Cela signifiait pour elle s'éloigner du quotidien et prendre de bons moments de plaisir avec moi, même si des temps de punitions étaient établis par le chef de service quand cela se passait mal en famille d'accueil ou à l'ITEP. Alors, tristesse ou colère s'affichaient sur le coup, puis elle s'apaisait dans ce cadre extérieur à son environnement, entourée d'éducateurs. Cela me fait penser que dans son cas, comme le dit Maurice BERGER, « la simple présence d'un éducateur peut suffire parfois à ce que l'enfant aille mieux »1.

Je me suis positionnée en tant que personne de confiance auprès d'Amélie, tout en gardant une certaine autorité, car elle recherchait à mes côtés un lien de copinage. L'éducatrice qui la suit depuis des années a confirmé que le contact entre nous deux avait été bénéfique, contrairement à certains autres éducateurs à qui elle a manqué de respect.

Cependant, la situation d'Amélie a évolué durant mes dernières semaines de stage, durant lesquelles quelques événements ont eu lieu :

1 Maurice BERGER, L'échec de la protection de l'enfance, op.cit., p.24

Communément, seul le chef de service est habilité à déclarer la fin d'un accueil, mais l'attitude d'Amélie a provoqué cette annonce que nous avons dû faire précocement. En effet, les enfants sentent lorsque l'assistant familial est épuisé. Ils ont la capacité de mettre en place des comportements inhabituels, au moment où ils comprennent qu'une séparation est imminente.

Lors des interventions suivantes, après lui avoir annoncé, j'ai demandé à Amélie comment elle réagissait. Afin qu'elle quitte l'assistante familiale sur une bonne image, j'ai défini avec elle les éléments positifs de l'accueil chez Mme S.

Or, la veille de ma fin de stage (que je lui avais formulé), Amélie nous a fait une révélation venant perturber sa fin de placement chez Mme S. Elle a dénoncé des abus sexuels de la part du fils de celle-ci. Il s'agirait d'un fait datant de plus d'un an.

Que ce soit réel ou non, en équipe, nous nous sommes interrogés sur le moment choisi pour faire cette révélation. Nous avons interprété cela comme étant une façon d'arrêter le placement plus vite que prévu, par vengeance ou par envie de créer la rupture au plus vite pour moins souffrir. Nous n'apportons pas aujourd'hui de réponses à ces questionnements.

La fin de prise en charge d'Amélie chez Mme S était inévitable, étant donné que celle-ci prenait sa retraite. Cependant, les derniers événements n'ont pas permis une séparation, mais une rupture entre Amélie et l'assistante familiale. Le soutien de l'équipe n'a pas suffit à ce que les deux protagonistes se quittent sereinement.

Par la suite, je vous présente mes interventions plus ponctuelles auprès d'Adrien, Jules et Damien.

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