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Histoire de la production du coton dans les cercles de la moyenne vallée du fleuve Sénégal de 1920à  1960.


par Insa BA
Cheikh Anta DIOP - Master 2 2014
  

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III.1.2 : L'aménagement de la vallée du fleuve Sénégal

Durant la première période de la colonisation française, la logique d'envol du fleuve, répondait avant tout à des objectifs de navigabilité. Au XIXe siècle en effet, des intérêts à la fois militaires et commerciaux font du fleuve un foyer nourricier et civilisateur.

D'importance militaire, car les autorités coloniales y trouvent un vecteur d'expansion (1a conquête de la haute vallée se termine effectivement vers 1885), commerciale, car derrière l'opiniâtreté des pouvoirs impérialistes, se trouve aussi celle des grandes industries françaises, qui visent des matières premières bon marché et découvrent dans le fleuve une voie de pénétration du commerce européen vers le Soudan pour l'arachide, la gomme arabique et le coton.

Cette contrariété, rendait obligatoire la connaissance du fleuve et de ses fluctuations de son économie. Il va falloir ainsi disposer aujourd'hui d'une remarquable chronique des écoulements depuis le début du siècle.172(*) Le développement des capacités agricoles, va devenir, de 1910 à 1960 l'objectif ultime de la colonisation. Jusqu'à la seconde guerre mondiale, le développement du fleuve, était perçue par les autorités coloniales comme un moyen de produire du coton au profit de la métropole alors qu'après 1945 ce développement favorisera la riziculture, plus au profit des populations indigènes.

Au début du siècle, l'exemple de la réalisation par les anglais du barrage d'Assouan et de la mise en valeur réussie de la vallée du Nil, font rêver les autorités coloniales .Elles pensent tout naturellement à faire de même avec les vallées du Niger et du Sénégal. Car à cette époque l'enjeu majeur, c'est la production de coton: les industries textiles françaises sont en effet dépendantes d'importations en provenance des États-Unis et de l'empire britannique : « L'industrie cotonnière européenne se trouve, pour l'obtention de sa matière première, dans la dépendance très étroite des Etats Unis .Cette dépendance a mis depuis une vingtaine d'années, mis à chaque instant en péril le fonctionnement régulier ou même l'existence de nos filatures et les industries qui en dépendent. Et les crises graves qui se sont succédé, ont montré impérieusement la nécessité qu'il y avait pour l'Europe et la France en particulier, à s'assurer une source de production du coton »173(*)

L'association cotonnière coloniale, créée dans cette optique, entreprend des essais subventionnés de culture irriguée de coton à Richard-ToIl en 1909. La première récolte est très prometteuse mais le rendement décline rapidement. Et la crise climatique qui survient entre 1912 et 1916 (62 % d'écoulements en moins lors de la saison des pluies 1913-1914) sonne le glas de la culture du coton à l'embouchure de la Taouey : la remontée de l'eau salée a perturbé l'irrigation. Les essais entamés dans la vallée du fleuve, sont alors arrêtés pour manque de rentabilité. Pourtant d'après les responsables de l'exploitation agricole, il aurait suffi d'empêcher la remontée saline d'entrer dans le lac de Guiers (par un barrage) pour remédier à ce problème.

On commence ainsi à se soucier de la réserve d'eau douce que constitue le lac de Guiers. En 1914, plusieurs missions scientifiques destinées à améliorer les rendements agricoles, prospectent la région de la vallée.174(*) Elles font ainsi prendre conscience de l'interdépendance du fleuve et du lac ; mais aussi de la valeur du lac lui-même, en raison de la qualité de son eau et de l'utilisation agricole par irrigation qu'il permet.

La période de l'après-guerre, avec la reconstruction des régions dévastées puis la crise économique, amène la métropole à comprendre l'intérêt de mettre en valeur l'Empire. Un programme d'action et de recherche est élaboré, avec au premier plan l'hydraulique agricole.

En ce qui concerne le choix de culture, on pense en priorité au coton mais aussi au riz, dont les importations asiatiques avaient été entravées par la guerre175(*). L'ingénieur Émile Belime (par ailleurs pionnier du développement du fleuve Niger) est envoyé en "éclaireur" afin de déceler les possibilités de valorisations de la vallée du fleuve Sénégal. Son rapport de 1922, d'une rigueur et d'une richesse étonnante, va marquer l'histoire du développement du fleuve dans la mesure où il contient déjà, en substance, l'ensemble des propositions d'aménagements futurs : « le cotonnier américain ou égyptien pouvait donner de bonnes récoltes dans la vallée du fleuve pourvu qu'on y pratique l'irrigation .Mais devait pratiquer l'irrigation que si le cotonnier devait une culture rentable d'exportation d'ouvrage hydraulique et de l'aménagement agricole des terres »176(*)

Même si sa conclusion d'alors fut justement d'en mettre en doute l'utilité un diagnostic sur lequel il reviendra partiellement dans son second rapport de 1934. A savoir :

- la prise de conscience que la culture traditionnelle de décrue est aléatoire (la sécheresse de 1913 l'a prouvé). "Quelles que soient les améliorations qui pourraient être apportées au régime de l'inondation naturelle, il subsistera toujours dans ce mode de culture un aléa d'ordre climatique qui lui enlèvera toute sécurité"177(*).

- la constatation de la difficulté de la culture cotonnière dans la basse vallée car le cotonnier requiert un sol bien drainé : la conversion des terres inondées en rizières serait sans doute plus intéressante. De toute manière, il est certain que l'irrigation est le seule dénouement permettant un développement agricole de la vallée. Logiquement, il pense alors à utiliser l'énergie hydroélectrique pour permettre l'irrigation par pompage : le site des chutes du Félou à l'amont de Kayes est proposé.

- la préconisation d'un grand barrage régulateur dans la haute vallée afin de permettre la normalisation du débit pour la navigation et un écrêtement des crues. Le système devant être complété par l'établissement de digues pour une protection agissante des terrains de culture. Ses investigations l'amènent même à envisager le détournement des eaux de crues excédentaires vers la vallée desséchée du Ferlo, par Bakel.178(*)

Cependant, nous retenons , après avoir inventorié les différentes possibilités d'aménagements du fleuve Sénégal, que le problème principal reste celui de la rentabilité de ces projets. Les montants des aménagements seraient probablement exorbitants par rapport aux profits attendus, du fait aussi que l'objectif de l'époque n'est pas le développement local (la région est dépeuplée) mais un transfert de ressources vers la métropole.

Dans ces conditions, aucun aménagement n'apparaît profitable. Bélime avait ainsi décelé les principales contraintes d'une politique d'aménagement centrée sur la création d'une agriculture mécaniquement irriguée. A savoir :

- la nécessité d'un aménagement intégré d'ensemble, avec un barrage régulateur en amont, compte tenu du régime hydrologique du fleuve (forte saisonnalité, irrégularité interannuelle) et de la géomorphologie de la vallée (faible pente) ;

- une capacité agricole étréci par la difficulté de la remontée des eaux salines, aux conséquences négatives directes (eau salée inadaptée à l'irrigation) et indirects (salure des eaux souterraines) ;

- une combinaison de facteurs géographiques qui rend les aménagements laborieux d'un point de vue technique et probablement peu rentables d'un point de vue pécuniaire179(*).

Il faudra attendre 1925 pour que l'administration coloniale reconnaisse la question de l'eau comme le problème capital du Sénégal, à la fois pour l'alimentation en eau potable des populations (forage e puits) et pour le développement d'une agriculture irriguée. S'appuyant sur les études de Bélime, la "conférence économique du Sénégal", en janvier 1925, prône alors la mise en valeur économique de la vallée (Brasseur : 1952) basée sur la régularisation des eaux du fleuve.

Le projet consistait alors à édifier un barrage à fonctionnement automatique à l'amont des rapides de Gouïna, créant ainsi un réservoir, dont les lâchés devaient assurer l'irrigation de quelques 800 000 ha de Waalo- situés à l'aval de Bakel, ainsi que l'accès permanent au port de Kayes pour les cargos de haute mer provenant de la métropole. Ce barrage approvisionnerait en outre une centrale hydroélectrique de grande puissance, permettant l'électrification du chemin de fer et la mise en valeur industrielle de la vallée et du pays.

Ce projet donnera lieu en 1927, sous l'égide de l'Union Hydroélectrique Africaine (société gouvernementale créée pour l'occasion et ayant pour objet essentiel "la mise en valeur des ressources naturelles de l'A.O.F"), à un dossier technique appuyé de plans extrêmement détaillés de l'ensemble des ouvrages. Il prévoyait ainsi l'aménagement intégral du fleuve au triple point de vue de la navigation, de l'irrigation et de la force motrice. Cet aménagement étant basé sur un barrage de 750 mètres de long, muni d'une centrale hydroélectrique, sur le seuil de Gouïna.

En outre, dans l'esprit de l'auteur, P. Augier, cet aménagement et la gestion des lâchés du réservoir devait aussi assurer la navigabilité permanente du fleuve, éviter la remontée des eaux désagréables dans le delta du fleuve et donc permettre la culture d'immenses étendues, d'utiliser enfin une partie des crues du Sénégal pour la pousser vers les terres devenues infécondes et infertiles du Ferlo. L'ensemble des hypothèses de Bélime s'y retrouvaient donc, à la fois démesurées et épurées de tout pyrrhonisme, traduites en projets techniques tangibles.

Ce fut le premier projet multifonctions de développement du fleuve Sénégal. Il était remarquablement étudié du point de vue technique (barrage, centrale électrique, digues, tracé des lignes électriques) et financier (évaluation du coût des travaux).

Cependant, l'administration coloniale refusera de le mettre en pratique, qualifiant ses options techniques de « bluff' ». Le problème est principalement financier : les bénéfices escomptés de ces aménagements ne semblent pas encore suffisants par rapport aux coûts.

Pour l'administration coloniale le delta intérieur du Niger présentait en effet des possibilités de valorisation supérieures. En outre, il avait l'avantage politique d'être quasiment inhabité et l'aménagement hydro-agricole est souvent source de conflits avec les cultures pluviales itinérantes et les cultures de décrue. Les ingénieurs de l'époque (et notamment Bélime) étaient conscients de ces difficultés et préféraient ainsi des aménagements dans des lieux déserts (Bourrières : 1979).

Quoi qu'il en soit, l'aménagement multifonctions du fleuve est provisoirement mis en sommeil, mais refera surface dans les années 1950. Une petite unité hydroélectrique sur les chutes du Félou a été crée en 1929. Le projet de l'UHEA aura au moins permis de prendre conscience des potentialités hydroélectriques du fleuve, alors que s'annonce l'ère des "grands barrages".

Les projets de création d'une culture irriguée dans la vallée du fleuve et son delta existaient donc mais, dans un premier temps, l'administration coloniale préféra développer la culture de l'arachide. Dès 1850, en effet, on lança ce type de culture au sud du Walo, puis, plus vers le sud, jusqu'au Sine-Saloum et en Casamance. Ceci eut pour conséquence de consacrer Dakar et son port abrité comme principal centre économique du pays, au détriment de St Louis et de la vallée du fleuve, dont la production comme l'intérêt stratégique déclinèrent.

Néanmoins, la spécialisation des paysans dans la culture arachidière s'était effectuée au détriment de leur production céréalière traditionnelle (le mil, par ex.). Ce phénomène, associé à une poussée de l'urbanisation (déjà...) nécessita des importations de riz asiatique de plus en plus massives. Il fallait diversifier la production.

C'est dans ce contexte que fut créée en 1934 la mission d'étude du fleuve Sénégal, "chargée de la conduite et de l'exécution de toutes les études et travaux expérimentaux à réaliser dans l'étendue du bassin versant du fleuve Sénégal et en vue de l'aménagement de ce bassin au triple point de vue de l'agriculture, de la navigation et de la production de force motrice". Pour les raisons citées plus haut, c'est l'agriculture que l'on privilégiera.

En 1938, on substitue à l'organisme initial la Mission d'Aménagement du fleuve Sénégal (MAS), qui est chargée de poursuivre les travaux commencés en les étendant aux territoires du Sénégal, du Soudan (Mali), de la Mauritanie et de la Guinée. La MAS est ainsi la première institution stable de mise en valeur du fleuve. Son objectif principal, à ses débuts, sous la tutelle technique de Belime, fut le développement de la culture du coton, objectif encore prédominant à l'époque. Jusqu'à 1945, la MAS portera ses efforts sur la vallée du fleuve en amont de Richard-TolI, sans doctrine établie quant à l'utilisation agricole optimale des zones étudiées, sans référence à la nécessité d'un grand barrage régulateur.

Un important travail de levées et de reconnaissances est effectué. En 1939, la MAS crée la station expérimentale de Diorbivol et le casier de Guédé (1 000 ha). La technique de la submersion contrôlée (importée d'Indochine et déjà expérimentée sur le fleuve Niger) y est mise avec succès en faisant associer la population locale (Brasseur, 1952). La station de Diorbivol a pour objet de développer la culture du coton et les résultats sont excellents. Mais en 1942, l'union cotonnière de l'empire français est créée. La production de coton est collectée et on favorise les productions du Bénin, du Niger ou de la Côte d'Ivoire plus rentables (Bernard : 1995).

Les résultats de la Mission d'Aménagement Sénégal ne sont pourtant pas considérés, en métropole, comme satisfaisants. Jusqu'à 1950, près de 1,5 Milliards de CFA furent investis par la Mission sans que les résultats escomptés fussent atteints, la production restant toujours faible. En 1953, la Mission d'Aménagement du Sénégal est donc réorganisée et doit reprendre les études hydrologiques, agronomiques et pédologiques qui avaient été négligées (Bernard, 1995). Ce retour à l'objectif initial va donner naissance aux deux rapports fondamentaux de la MAS, ceux de 1953 ("Propositions pour l'aménagement du fleuve Sénégal") et de 1955 ("Nouvelles propositions pour l'aménagement du fleuve Sénégal").

Ainsi la mission d'aménagement du fleuve Sénégal fut amenée à mettre en place un plan d'aménagement d'ensemble de la vallée, à partir de la somme de connaissances accumulées sur la mise en valeur agricole de la vallée. Une agriculture irriguée ne peut être, en effet, développée sans une régularisation du fleuve et cette régularisation devait être quantitative mais aussi qualitative, compte tenu de la remontée saline qui "stérilisait" la culture dans le delta une bonne partie de l'année. P. Augier, fondateur de l'UHEA, remit alors en chantier son plan de 1927, pour le compte de la MAS cette fois-ci. Le système repose toujours sur un grand barrage à Gouïna, retenant 6 milliards de m3 et permettant d'alimenter une centrale hydroélectrique.

* 172 Boutillier (J.L.), Schmitz (J.), « Gestion des terres (système de décrue / système de crue) et transition vers l'irrigation : le cas de la vallée du fleuve Sénégal ». ORSTOM série sciences humaines, 1987, vol 23 n° 3-4 pp. 533-554.

* 173 Lecomte, (H.) op. Cit. Pp. 111-112.

* 174 Bernard (C.) « Les aménagements du fleuve Sénégal pendant la colonisation (1858 -1960) », Paris : Université de Paris VII, Faculté des Lettres et de sciences humaines (Thèse pour le Doctorat de 3e cycle d'Histoire), 1995, 574 p.

* 175 Idem, pp. 130-135.

* 176 Belime (E.) Rapport sur les possibilités d'aménagement offertes par la vallée du fleuve Sénégal. Centre de documentation de l'O.M.V.S de Saint Louis, 1922, pp 34- 38.

* 177 Idem, pp.4 3-44.

* 178 Idem, pp. 50-51.

* 179 Idem, pp. 63-65.

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