WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

Krafft-ebing et la science du sexuel : vers une pathologisation de l'érotisme ?

( Télécharger le fichier original )
par Princep Tiffany
UNiversité Paris 1 - Panthéon Sorbonne - Master 1 2007
  

précédent sommaire suivant

Bitcoin is a swarm of cyber hornets serving the goddess of wisdom, feeding on the fire of truth, exponentially growing ever smarter, faster, and stronger behind a wall of encrypted energy

2 -Le fétichisme de Krafft-Ebing-

Ce n'est qu'à la quatrième édition de la Ps (1889) que le fétichisme fait son apparition dans la nosographie des perversions, accompagné d'une référence à Lombroso que Krafft-Ebing cite comme l'une de ses sources directes78(*). Les observations alors reconnues comme relevant du fétichisme étaient auparavant classées dans une sorte de catégorie générale où se côtoyaient futurs cas de fétichisme et autres comportements insolites, certainement pervers mais désespérément inclassables, nommée « autres actes paradoxaux »79(*). Les cas de fétichisme recensés dans la quatrième édition étant pour la plupart empruntés à Lombroso (une seule observation provient d'un patient de Krafft-Ebing), nous pouvons facilement conclure que Krafft-Ebing n'a rencontré le fétichisme que grâce à son confrère italien. Plus généralement, il ressort des recherches de Harry Oosterhuis que la plupart des cas de fétichisme auxquels Krafft-Ebing fera référence, tout au long de ses publications, seront de même empruntés : sur une totalité de 35 malades diagnostiqués comme fétichistes, 31 ne sont pas ses patients80(*).

A cette première référence en matière de fétichisme va s'ajouter tout naturellement une référence à Binet, qui, en 1887, parle pour la première fois de fétichisme érotique. Dans la Ps 8 (l'édition que nous utilisons), si Krafft-Ebing reconnaît à Binet « le grand mérite d'avoir approfondi l'étude et l'analyse de ce fétichisme en amour »81(*), il ne délègue cependant pas le processus de labellisation à ses prédécesseurs, et souligne par une formule subtile son autonomie vis-à-vis de l'opinion de Binet et Lombroso :

« Cette prédilection pour certains traits distincts du caractère physique de certaines personnes de l'autre sexe, prédilection à côté de laquelle il y a aussi quelquefois une préférence manifeste pour certains caractères psychiques, je l'ai désignée par le mot « fétichisme », en m'appuyant sur Binet (...) et sur Lombroso (...). »82(*)

N'est-ce pas là le signe d'une certaine mauvaise foi, lorsqu'on sait que les cas manifestes de fétichisme étaient relégués par Krafft-Ebing dans la catégorie des « inclassables » ? Peut-être que les faits fétichistes reconnus par Krafft-Ebing ne relèvent pas exactement du même domaine que ceux que présente Binet, et que ceci explique cela : le « fétichisme » de Krafft-Ebing ne serait pas celui de Binet. Mettons cette hypothèse à l'épreuve.

Le fétichisme apparaît tout d'abord, et de manière fort longue, dans le premier chapitre, intitulé « Fragments d'une psychologie de la vie sexuelle ». Si le fétichisme y trouve sa place, c'est en tant qu'il existe un « fétichisme physiologique », qui est notamment responsable de l'élection sexuelle. « Quand on analyse scientifiquement la flamme amoureuse, elle ne se présente pas comme un «mystère des âmes» » écrit notre poète : il s'agit tout bonnement de fétichisme. Dans l'amour normal, tout se passe en fait comme dans l'amour des tabliers blancs et autres clous de bottine. Krafft-Ebing reconnaît donc bien une valeur certaine à l'associationnisme, et va même au-delà de ce qu'affirme Binet : si pour ce dernier, la loi de l'association ne produit du fétichisme que sur un terrain psychopathique, il semble que, aux yeux de Krafft-Ebing, elle soit ce qui rapproche les deux sexes83(*).

Pour Krafft-Ebing, semble-t-il, les premiers émois de la vie sexuelle sont susceptibles de créer des associations multiples, qui vont de « l'amour physiologique » au fétichisme pathologique. Le fétichisme est tout d'abord le « vrai principe d'individuation en amour », ce qui rapproche deux individus. Ensuite, vient le fétichisme érotique qui, bien qu'il reste normal, entretient des rapports plus directs avec le fétichisme pathologique :

« Celui-ci est psychologiquement motivé par le fait que des qualités physiques ou psychiques d'une personne, ou même des qualités d'objet [sic] dont cette personne se sert, deviennent un fétiche, en éveillant par association d'idée une image d'ensemble et en produisant une vive sensation de volupté »84(*)

  Pour conserver un caractère physiologique, le fétichisme érotique doit donc tendre à la généralisation, et le fétiche doit nécessairement continuer d'évoquer le charme de la personne entière, seul objet de l'amour normal85(*). Ce phénomène s'explique par une loi d'association empirique : « le rapport qui existe entre une représentation fractionnelle et une représentation d'ensemble »86(*). Or, dans la troisième forme de fétichisme, qui est le fétichisme proprement pathologique, l'individu « ne saisit pas les rapports de ce genre » : pour lui, « le fétiche est la totalité de la représentation »87(*). Mais le fait capital n'est pas tant que le fétichiste attache une importance sexuelle exagérée à un détail secondaire et insignifiant (c'est ce que soutient Binet88(*)), mais ce qui en découle, c'est-à-dire son désintérêt pour le corps féminin ; et ceci, précise Krafft-Ebing, « que l'individu atteint soit capable ou non de faire le coït »89(*). Le fétichiste est donc défini comme un « monstrum per defectum » :

« Ce n'est pas la chose qui agit sur lui comme charme qui est anormale, c'est plutôt le fait que les autres parties n'ont plus de charme pour lui ; c'est, en un mot, la restriction du domaine de son intérêt sexuel qui constitue l'anomalie »90(*)

Que certains individus manifestent une préférence, même morbide, pour certaines des parties du corps de leur compagne, cela passe encore ; mais il ne faut pas que cet attachement les conduise à mépriser les charmes normaux de la femme. La relation au fétiche, ainsi que la relation au corps de la femme, sont les deux aspects de l'axe principal qui doit guider la clinique. Notons dès à présent que lorsque Krafft-Ebing reconnaît qu'un ou plusieurs éléments d'une perversion (inversion exceptée) se retrouvent « dans le domaine des faits physiologiques », c'est-à-dire dans le domaine de la santé sexuelle, c'est parce que ces éléments ne sont pas en eux-mêmes pervers ; ce qui est pervers, c'est la manière de les agencer, de les accommoder à la sexualité, voir de les envisager91(*).

Si l'on prend au mot la définition du fétichisme, on peut faire la remarque que le premier et le plus universel des fétichismes semble justement être celui qui préside au coït. En effet, lorsque la concentration de l'intérêt sexuel d'un individu s'applique aux deux seuls attributs sexuels féminins reconnus comme étant normaux (les seins et le sexe), le fétichisme semble même fonctionner comme une norme, une norme à partir de laquelle les autres types de fétichisme vont s'organiser. En effet, c'est seulement lorsque le fétichisme prend pour objet d'autres parties du corps de la femme que celui-ci va être qualifié de pathologique :

« La concentration de l'intérêt sexuel sur une partie déterminée du corps, sur une partie - ce sur quoi il faut insister - qui n'a aucun rapport avec le sexus (comme les mamelles ou les parties génitales externes), amène souvent les fétichistes corporels à ne plus considérer le coït comme le vrai but de leur satisfaction, mais à le remplacer par une manipulation quelconque faite sur la partie du corps qu'ils considèrent comme fétiche. »92(*)

Cette définition va bien au-delà de la considération selon laquelle « il y a une dose constante de fétichisme dans l'amour »93(*), et aura bien d'autres conséquences sur la définition de la norme sexuelle. En effet, d'après cette définition, le coït est implicitement considéré comme un certain type de manipulation sexuelle sur une partie déterminée de la femme : c'est ce que semble sous-entendre Krafft-Ebing, lorsqu'il croit nécessaire d'insister sur le fait que les parties du corps ne doivent avoir aucun rapport avec les seins ou le sexe. Si l'on supprime cette précision, ainsi que la référence au coït, on se trouve face à une définition plus générale, qui englobe du même coup le coït94(*). C'est ainsi que le coït fonctionne comme la bonne manière de fétichiser le corps de la femme, comme une sorte de fétichisme normatif.

Compte tenu de cette norme-coït, la classification de Krafft-Ebing va donc consister à égrener les diverses formes de fétichisme sur un axe allant du normal au pathologique, suivant que le fétiche est plus ou moins éloigné du corps de la femme. Il existe donc trois formes de fétichisme : le fétichisme d'une partie du corps (main, pied, bouche, oreille, cheveux), d'un vêtement (multiples) et enfin d'une étoffe (soie, fourrure et velours). A l'intérieur de ces diverses formes de fétichisme, il distingue de même plusieurs types d'objets fétiches, suivant le même axe. Dans le fétichisme du vêtement, par exemple, on a trois types de relations au corps de la femme : le premier degré concerne les individus qui préfèrent la femme habillée à la femme nue ; le second, plus grave, concerne ceux qui ne sont sensibles qu'à un costume déterminé ; et le dernier, tératologique, regroupe les individus qui entretiennent des relations sexuelles avec un vêtement, sans qu'il soit nécessaire qu'il soit porté95(*). Ce dernier degré, affirme Krafft-Ebing, est « le vrai terrain du fétichisme du vêtement » :

« ... ce n'est plus la femme, habillée ou même habillée d'une certaine façon, qui agit en première ligne comme excitant sexuel ; mais l'intérêt sexuel se concentre tellement sur une certaine partie de la toilette de la femme, que la représentation de cette toilette, accentuée par un sentiment de volupté, se détache complètement de l'idée d'ensemble de la femme, et acquiert par là une valeur indépendante. »96(*)

Connaître les détails de l'articulation de la sexualité de l'individu et du fétiche est le seul moyen permettant d'apprécier la gravité de la perversion, et même de distinguer clairement le fétichisme érotique de l'authentique perversion ; car autrement, insiste Krafft-Ebing :

« La sphère totale du fétichisme ne se trouve pas en dehors de la sphère des choses qui, dans les conditions normales, agissent comme stimulant de l'instinct génital ; au contraire, elle y trouve sa place. »97(*)

C'est semble-t-il pour cette raison que Krafft-Ebing ne se satisfait pas de l'explication que Binet propose : parce qu'elle lui semble accorder une trop grande importance au hasard, négligeant la signification de l'objet fétiche.

Certes, pour l'essentiel, Krafft-Ebing donne raison à Binet concernant le mécanisme psychologique qui conduit au fétichisme, et accepte le caractère acquis de la perversion98(*). Mais dans une note, Krafft-Ebing précise sa pensée :

« Cependant, les associations d'idée sur lesquelles repose le fétichisme érotique ne sont pas tout à fait dues au hasard. [...] La possibilité des associations fétichistes est préparée par les attributs de l'objet et s'explique aussi par cette préparation. Ce sont toujours les impressions d'une partie de la femme (y compris le vêtement) dont il s'agit dans ces cas. Les associations fétichistes dues au pur hasard n'ont pu être constatées que dans très peu de cas. »99(*)

Ces fétichistes représentent, pour Krafft-Ebing, des cas « tout à fait particuliers »100(*) : il affirme qu'il n'existe que ces trois cas dans lesquels « l'association décisive n'a nullement été amenée par un rapport entre la nature de l'objet et les choses qui normalement peuvent provoquer une excitation »101(*). Les cas en question sont justement ceux que décrit Binet dans son article de 1887 : fétichiste du tablier blanc, du bonnet de nuit, et un énigmatique fétichiste « des meubles de la chambre à coucher »102(*). Et c'est semble-t-il parce qu'il existe des cas où le fétiche est extrêmement étrange (ou à propos desquels il est vraiment impossible d'établir un lien signifiant avec la sexualité dite normale) que Krafft-Ebing va être conduit, bien malgré lui, à accepter l'explication de Binet. Mais on peut trouver certaines traces de résistance.

Krafft-Ebing va plutôt tenter, presque obstinément, de trouver un lien entre les fétiches dont il est question dans les observations et la féminité, que ce rapport soit direct (si le fétiche est une partie du corps) ou indirect (par exemple une pièce de linge), quitte même à purement et simplement omettre certains cas dans lesquels ce lien n'est pas possible à établir. Il ne sera bien entendu question que du corps de la femme, des parties du corps de la femme, et des divers éléments de sa toilette : les mains, les cheveux, le pied, l'expression du regard, l'odeur et la voix, mais aussi, de manière plus directe, les « traits de caractère sexuels secondaires », tels que les seins, la taille, et les hanches, et enfin le sexe ; et puis il y a le mouchoir, le foulard, la chaussure, le gant, et plus généralement l'habit féminin103(*). Mais il faut souligner, dit Krafft-Ebing, que la femme a de tous temps « manifesté la tendance à se parer et à mettre en évidence ses charmes », tendance qui coïncide d'ailleurs plus ou moins avec la sensualité des hommes104(*). C'est donc tout l'univers de la féminité qui conditionne l'existence et le développement du fétichisme chez les hommes : le corps, l'odeur, les vêtements, le linge de corps, mais aussi la pudeur féminine, tous ces éléments concourent à émouvoir les hommes, et en conduisent certains, plus excitables, à développer diverses sortes de fétichisme. Alors que, selon Binet, les associations responsables de la fixation fétichiste relèvent du plus pur hasard, selon Krafft-Ebing, soit c'est une certaine partie du corps de la femme qui impressionne le fétichiste, soit c'est un objet qui se trouve « en étroite connexité avec son corps »105(*). C'est parce que le corps et les vêtements féminins exercent déjà dans la vie normale un charme fétichiste que l'on voit se développer des cas de fétichisme érotique. Ou, pour le dire autrement : c'est la signification érotique de certaines parties du corps de la femme et de sa toilette qui forme le terrain sur lequel se développe le fétichisme.

Le lien entre certains fétiches et leur signification érotique objective est plus ou moins aisé à établir. Quelquefois, il s'agit d'une question de bon sens ; d'autres cas demandent plus de finesse clinique. C'est ainsi que pour Krafft-Ebing, le fétichisme du pied et le fétichisme de la chaussure sont des cas de « masochisme larvé », dans la mesure où le pied et la chaussure évoquent l'idée de la soumission. Le fétichisme du pied et de la chaussure, écrit Krafft-Ebing, a « pris naissance dans une sphère d'idées masochistes »106(*), et ont « peut-être tous pour base un instinct d'humiliation masochiste plus ou moins conscient »107(*). C'est donc dans la mesure où ces deux types de fétichisme possèdent une signification masochiste qu'ils vont être classés dans le masochisme108(*). Dans d'autres cas encore, il faut en appeler à un raisonnement plus tortueux. Ainsi, dans le cas du fétichisme du tablier, si le lien avec la sexualité n'est pas manifeste, il est selon Krafft-Ebing possible à établir :

« Le tablier est une pièce du vêtement qui n'a aucun caractère intime proprement dit, mais qui, par l'étoffe et la couleur, rappelle le linge du corps, et par l'endroit où il est porté, évoque l'idée de rapports sexuels. (Comparez l'emploi métonymique en allemand des mots tablier et jupon dans la locution Ieder Schürze nachlaufen, etc.). »109(*)

Cette explication, dont on peut presque percevoir les accents freudiens (il est question de « signification symbolique »), diverge en tous points de celle que privilégie Binet, lorsqu'il analyse le même phénomène. En effet, dans la mesure où pour expliquer l'association perverse, Binet suppose toujours des circonstances fortuites, le récit des conditions dans lesquelles le malade a semble-t-il expérimenté une émotion sexuelle à la vue de son futur fétiche suffit à établir l'origine de l'association. Dans le cas du fétichiste du tablier blanc, et d'après les dires de celui-ci, voici ce qui selon Binet a causé l'association perverse :

« À quinze ans, il aperçoit, flottant au soleil, un tablier qui séchait, éblouissant de blancheur ; il approche, s'en empare, serre les cordons autour de sa taille, et s'éloigne pour aller se masturber derrière une haie »110(*)

Comment être sûr, avec un tel récit, que cet épisode est bien celui qui a causé l'association perverse, et non une expérience fétichiste parmi d'autres ? Les causes que Binet suppose à l'origine des perversions semblent en fait reposer sur une pétition de principe : puisqu'il est établi que le fétichiste est ému par son fétiche, et qu'il faut, pour trouver la cause de cette excitation sexuelle, retrouver une situation très ancienne dans laquelle cette excitation a rencontré le futur fétiche, n'importe laquelle des expériences sexuelles précoces de l'individu en question servira de cause première. Les circonstances retenues par Binet sont éminemment contingentes, et sont propres au vécu individuel ; tandis que Krafft-Ebing, lorsqu'il ne tente pas de retrouver l'érotisme caché des fétiches, tente de généraliser les circonstances qui ont pu influer sur l'association perverse. Dans les cas de fétichisme du vêtement, il propose par exemple cette explication :

« Chez la plupart des individus, l'instinct génital s'éveille souvent avant de pouvoir trouver l'occasion d'avoir des rapports intimes avec l'autre sexe, et les appétits de la première jeunesse se préoccupent habituellement d'images du corps de la femme vêtue. De là vient que souvent, au début de la vita sexualis, la représentation de l'excitant sexuel et celle du corps féminin vêtu s'associent. »111(*)

De plus, remarque Krafft-Ebing, le corps à demi revêtu ne possède-t-il quelquefois pas plus de charme qu'un corps nu112(*) ? Cette manière de donner du sens aux éléments pervers va même conduire Krafft-Ebing à expliquer pourquoi il n'existe que très peu de cas de fétichisme du gant, alors qu'il existe beaucoup de cas de fétichisme de la chaussure :

« Dans la plupart des cas le garçon voit la main de la femme dégantée, et le pied revêtu d'une chaussure. Ainsi les associations d'idée de la première heure qui déterminent chez les fétichistes la direction de la vita sexualis se rattachent naturellement à la main nue ; mais quand il s'agit du pied, elles se rattachent au pied couvert d'une chaussure »113(*)

Pour tenir un propos plus général, on peut faire la remarque que la démarche de Krafft-Ebing va consister à systématiquement tenter de fournir un supplément d'explication aux causes occasionnelles. Car ce qui semble le préoccuper, c'est la question du pourquoi de la fixation, plutôt que celle du comment. Ainsi que nous le remarquions à propos de la filiation mécaniste revendiquée par Binet, la théorie associationniste permet de comprendre le mécanisme psychologique qui est à l'origine de la fixation perverse (l'association entre un fait extérieur et une excitation), mais délègue au hasard la raison de l'association. Il suffit qu'une excitation sexuelle ait coïncidé avec n'importe quelle impression sensorielle. Comme nous l'avons vu au début de notre étude, Binet soutient que, en psychologue, il faut se concentrer sur ce mécanisme, et non sur l'objet de la perversion. Binet se soucie si peu de la forme de la perversion qu'il fait de l'inversion une perversion établie sur la base d'une association perverse :

« Si l'inversion sexuelle résulte, comme nous le pensons, d'un accident agissant sur un sujet prédisposé, il n'y a pas plus de raison d'attacher une grande importance au fait même de l'inversion qu'à l'objet quelconque d'une autre perversion sexuelle. [...] C'est une circonstance extérieure, un événement fortuit, oublié sans doute, qui a déterminé le malade à poursuivre des personnes de son sexe ; une autre circonstance, un autre événement auraient changé le sens du délire, et tel homme qui aujourd'hui n'aime que les hommes, aurait pu, dans un milieu différent, n'aimer que les bonnets de nuit ou les clous de bottine. »114(*)

Comme nous l'avons déjà souligné, c'est cette contingence extrême, ainsi que la trop grande importance que Binet donne au hasard des circonstances qui va conduire Krafft-Ebing à s'opposer plus frontalement à l'associationnisme.

Après avoir exposé sa propre théorie du sadisme et du masochisme (à laquelle nous consacrons le développement suivant), et affirmé le caractère congénital des deux perversions, Krafft-Ebing discute l'opinion de Schrenck-Notzing. Schrenck-Notzing, comme Binet, soutient que les « faits » sadistes et masochistes sont dus à une association fortuite, et sont par conséquent des perversions acquises115(*). A l'appui de certaines observations de Krafft-Ebing, Schrenck-Notzing soutient qu'une coïncidence occasionnelle entre « l'aspect d'une fille saignante ou d'un enfant fouetté » et une excitation sexuelle peut fournir la raison suffisante d'une association pathologique. Or, écrit Krafft-Ebing,

« ...chez tout individu hyperesthésique, les excitations et les mouvements précoces de la vie sexuelle ont coïncidé au point de vue du temps, avec bien des éléments hétérogènes, tandis que les associations pathologiques, ne se relient qu'à certains faits peu nombreux et bien déterminés (faits sadistes et masochistes). Nombre d'élèves se sont livrés aux excitations et aux satisfactions sexuelles pendant les leçons de grammaire, de mathématiques, dans la salle de classe et dans des lieux secrets, sans que des associations perverses en soient résultées »116(*)

En effet, si l'on accepte la thèse associationniste, il paraît bien inexplicable que parmi la multitude des excitations sensorielles que reçoit un individu, ce soit un certain type de faits qui font l'objet d'une association perverse. Si les associations étaient aussi contingentes que le suppose la théorie associationniste, il existerait bel et bien une infinité de fétichismes. Or, soutient Krafft-Ebing, hormis quelques rares exceptions, les représentations et les situations qui produisent une excitation sexuelle chez les pervers sont relativement homogènes, puisqu'il est même possible d'en fournir une typologie. C'est parce que la flagellation et le sang sont porteurs de significations subjectives que certains individus s'en émeuvent.

Dans l'explication que fournit Krafft-Ebing du fétichisme, on a vu que pour lui les associations perverses s'effectuaient vis-à-vis d'un nombre déterminé d'objets : soit ces objets portent déjà en eux une signification érotique, soit il est possible d'en établir une par associations d'idées. De même, dans le fétichisme du pied et de la chaussure, il paraît évident à Krafft-Ebing que les éléments érotisés possède une puissance symbolique : ils sont un instrument d'humiliation. Il s'y rattache naturellement l'idée d'être piétiné, foulé aux pieds, etc. mais aussi l'idée de servir aux pieds d'une personne socialement supérieure, de cirer ses chaussures, soit autant de marques d'humiliation et de soumission. Or, pour en arriver à ce degré d'interprétation, il faut supposer le caractère signifiant de l'objet érotique. Aussi est-ce la sphère des idées qui lui sont associées qui conduisent à augmenter le plaisir qu'on peut prendre à se le représenter en imagination. Parce que la perversion n'est pas un mode particulier de fonctionnement mental, mais une anomalie dans laquelle c'est la qualité des faits psychiques qui est importante, c'est donc à la qualité des faits psychiques qu'il faut s'intéresser, et à partir d'eux qu'il faut raisonner. Et c'est bien sur ce point que Binet et Krafft-Ebing divergent, bien plus que sur leur adhésion à la théorie de la dégénérescence.

Que pouvons-nous conclure de cette étude ? Nous nous proposions en début de parcours d`interroger la pertinence de l`opposition, proposée par certains chercheurs contemporains, entre la théorie de la dégénérescence et celle de l`associationnisme, et, de fait, entre les opinions de Krafft-Ebing et de Binet. Si l'on présente les choses de manière schématique (comme c'est souvent le cas dans les études générales), on peut effectivement distinguer deux grandes tendances, qui en l'occurrence se présentent comme les deux seules alternatives étiologiques possibles : en effet, la thèse de l'hérédité affronte l'associationnisme de la même manière que l'inné affronte l'acquis, et privilégier l'une conduit logiquement à s'opposer à l'autre. Mais nous avons tenté de montrer que la résistance de Krafft-Ebing à la théorie associationniste ne repose pas uniquement sur sa détermination à soutenir son contraire, la thèse de l'hérédité de la folie. En examinant les opinions de Binet et de Krafft-Ebing à propos du fétichisme, que les deux auteurs acceptent comme une perversion acquise, nous voulions montrer que les critiques de Krafft-Ebing à la théorie associationniste ne reposaient pas sur son opposition à l'idée qu'une perversion puisse être acquise, mais sur la manière dont l'associationnisme envisageait la signification des associations et des représentations perverses. Le raisonnement qui cherche à faire de l'opposition entre l'associationnisme et la thèse de l'hérédité de la folie une opposition entre un raisonnement psychologique et un raisonnement anti-psychologique repose en effet sur un présupposé : que seule la théorie associationniste est un raisonnement psychologique.

Après une lecture attentive des textes, nous avons tenté de dégager deux acceptions de l'expression « raisonnement psychologique » : le premier type relève de l'associationnisme de Binet, qui, parce qu'il remonte jusqu'à l'associationnisme cartésien, a partie liée avec la psychologie mécaniste ; le second est le raisonnement de Krafft-Ebing, que l'on pourrait appeler un raisonnement psychologique compréhensif. La différence entre les deux réside dans l'importance accordée aux contenus des représentations mentales, et à la signification subjective qui leur est attachée.

Ce n'est pas donc à un raisonnement psychologique que résiste Krafft-Ebing lorsqu'il s'oppose à l'associationnisme de Binet : c'est plutôt, au contraire, à ce qui lui semble être un certain manque de psychologie. Bien entendu, le but de notre propos n'est pas de décider de la pertinence des thèses de l'un ou de l'autre auteur, mais plutôt de dégager, par une étude comparative, les principaux modes de raisonnement qu'ils utilisent. Pour la défense de Binet, il faut souligner que l'article dans lequel il soutient l'associationnisme date de 1887. Si l'on retient aujourd'hui les travaux de Binet sur la perversion sexuelle, c'est aussi parce qu'il se pose en précurseur. Comme nous le verrons lorsque nous retracerons la construction progressive de la Ps, les premières tentatives de théorisation des perversions de Krafft-Ebing ne se bornent guère qu'à l'affirmation qu'elles sont un signe fonctionnel de dégénérescence. Mais la constitution de sa clinique et de sa théorie ne s'est pas faite sur la base d'une maximalisation de la théorie de la dégénérescence. Certes, la classification des anomalies sexuelles que propose Krafft-Ebing est fondée sur un principe neurologique, et celle des psychopathies sexuelles sur un modèle fonctionnel ; mais la classification interne des perversions, elle, suit de toutes autres règles.

* 78 Cf. R. von KRAFFT-EBING, Psychopathia Sexualis..., 4ème édition, Stuttgart, F. Enke, 1889, p. 62.

* 79 Il est intéressant de noter que lorsqu'à la quatrième édition, les observations inexplicables sont transférées dans la catégorie du fétichisme, leur contenu n'ait pas changé. Les faits étaient là, mais restaient inintelligibles, faute d'une grille de lecture.

* 80 Harry OOSTERHUIS, Stepchildren of Nature..., op. cit., p. 153.

* 81 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 24.

* 82 (nous soulignons) Ibid., p. 199.

* 83 Ibid., p. 21. Krafft-Ebing propose d'expliquer le phénomène de l'élection amoureuse par « le charme fétichiste et individuel qu'une personne d'un sexe exerce sur l'individu de l'autre sexe » : « Le cas le plus simple est celui où une émotion sensuelle coïncide avec le moment où l'on aperçoit une personne de l'autre sexe et quand cette vue augmente l'excitation sexuelle. L'impression optique et l'impression du sentiment s'associent, et cette liaison devient plus forte à la mesure que la réapparition du sentiment évoque le souvenir de l'image optique ou que la réapparition de l'image éveille de nouveau une émotion sensuelle qui peut aller jusqu'à l'orgasme ou à la pollution, comme dans les songes. » (pp. 22-23)

* 84 Ibid., p. 22.

* 85 Ibid, p. 24.

* 86 « Les représentations peuvent se provoquer l'une l'autre par un moyen purement mécanique par le rapport qui existe entre le tout et ses parties (une partie du corps, un fragment de statue éveillent l'idée complétive de l'ensemble du corps, de la statue toute entière). ». R. von KRAFFT-EBING, Traité..., op. cit., p. 22-23.

* 87 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 201.

* 88 Alfred BINET, Le fétichisme dans l'amour..., op. cit., p. 67. C'est semble-t-il dans la mesure où Binet rapproche le fétichisme érotique du fétichisme religieux qu'il en vient à formuler cette définition. Binet écrit en effet que l' « adoration » des fétichistes « ressemble de tous points à l'adoration du sauvage ou du nègre pour des arêtes de poissons ou pour des cailloux brillants [soit autant d'objets insignifiants], sauf cette différence fondamentale que, dans le culte de nos malades, l'adoration religieuse est remplacée par un appétit sexuel. » (p. 1). Sur les rapports de la conception du fétichisme religieux et du fétichisme érotique, voir Vernon A. ROSARIO, chap. IV, « Les fétichistes : cultes, phtisies et drames érotiques », in L'irrésistible ascension du pervers, entre littérature et psychiatrie, Paris, EPEL, 2000, pp. 135-151, particulièrement pp. 139-145.

* 89 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit.,, p. 201. Nous développons plus longuement cet aspect dans la première partie.

* 90 Ibid., p. 200.

* 91 La postérité de ce type d'analyse se retrouve jusque dans le DSM (IV). En effet, parmi les critères nécessaires (mais non suffisants) permettant le diagnostic de « paraphilie », on trouve le fait que l'objet de la déviance doit être la seule source de gratification sexuelle depuis au moins six mois. C'est-à-dire que l'objet de l'excitation n'est pas en soi un critère de perversion, (sauf s'il implique ou constitue en lui-même le non consentement du partenaire.) ; c'est le rapport de l'individu à cet objet qui est pathologisé.

* 92R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 201.

* 93 L'expression est de Binet. (Alfred BINET, Le fétichisme dans l'amour..., op. cit., p. 4)

* 94 Le parallèle est d'autant plus frappant si l'on songe au fait suivant : plus les psychiatres ont été amenés à côtoyer les récits érotiques des pervers, plus souvent ils ont été amenés à parler de « coït » à propos de pratiques sexuelles qui en sont plus qu'éloignées, ou qui ne bénéficiait pas au début de la même compréhension. Pour ne prendre qu'un exemple, la pédérastie était tenue pour incompréhensible au début du siècle ; puis les médecins en sont venus à parler à propos de la sodomie d' « équivalent du coït », pour finalement parler de « coït homosexuel ».

* 95 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., pp. 220-222.

* 96 Ibid., p. 221.

* 97Ibid., p. 200.

* 98 « On peut donc se rallier à l'opinion de Binet que, dans la vie de tout fétichiste, il faut supposer un incident, qui a déterminé par des sensations de volupté l'accentuation de cette impression isolée. Cet incident doit être placé à l'époque de la plus tendre jeunesse, et coïncide ordinairement avec le premier éveil de la vita sexualis. [...] Ordinairement, l'individu ne se rappelle pas l'occasion qui a fait naître l'association d'idée. Il ne lui reste que le résultat de cette association. ».Ibid., p. 203.

* 99 Ibid.

* 100 Ibid, p. 237.

* 101 Ibid, p. 235.

* 102 Ibid, p. 237. Il nous faut préciser que les cas décrits par Binet ont été observés par Charcot et Magnan. (Jean-Martin CHARCOT et Valentin MAGNAN, « Inversion du sens génital », in Archives de neurologie, Revue des maladies nerveuses et mentales, t. III, n°7, 1882, pp. 53-60, et « Inversion du sens génital et autres perversions sexuelles (suite) », ibid., t. IV, n°12, 1882, pp. 296-322.

* 103 Néanmoins, Krafft-Ebing évoluera sur ce point, puisqu'à la dixième édition de la Ps (1898) il étendra la liste des attributs exerçant un charme certain aux « vertus masculines » qui « en imposent aux femmes », qui incluent, en plus de quelques (rares) qualités physiques, des attributs tels que des traits de caractère et divers talents : barbe, voix, force physique, courage, noblesse de coeur, galanterie, assurance, auto-affirmation, insolence, uniforme militaire, et enfin supériorité intellectuelle. Le fétichisme féminin n'y fera pas pour autant son apparition : le fétichisme sexuel est exclusivement diagnostiqué chez les hommes. (R. von KRAFFT-EBING, Psychopathia sexualis..., 10ème édition, Stuttgart, F. Enke, 1898, pp. 23-24, cité dans Renate HAUSER, « Krafft-Ebing's psychological understanding of sexual behavior », op. cit., ici p. 223.)

* 104 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 50.

* 105 Ibid., p. 200.

* 106 Ibid., p. 230.

* 107 Ibid., p. 161.

* 108 Nous reviendrons plus longuement dans la partie suivante sur l'idée d'une « sphère de représentations masochistes ».

* 109 Ibid., p. 223-224. D'après nos recherches, cette locution est un équivalent de « courir après tout ce qui porte jupon. »

* 110 Alfred BINET, Le fétichisme dans l'amour..., op. cit., p. 46-47.

* 111 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 219.

* 112 Ibid., p. 220.

* 113 Ibid., p. 212.

* 114 Alfred BINET, Le fétichisme dans l'amour..., op. cit., pp. 44-45. Remarquons que Binet parle de « délire », ce qui témoigne de la survivance du paradigme du délire même dans le nouveau cadre étiologique de la dégénérescence, qui, elle, exclut toutes les formes de délire.

* 115 Nous employons le terme de « faits » entre guillemets, dans la mesure où les faits dont il est question ne sont pas compris de la même manière par Krafft-Ebing, Schrenck-Notzing et Binet. Schrenck-Notzing parle par exemple d'algolagnie active et passive, mettant ainsi l'accent sur le rapport du pervers à la douleur, alors que c'est justement la dimension qui manque au sadiste et au masochiste de Krafft-Ebing. Quant à Binet, il parle de même de la « volupté dans la douleur », et ne mentionne pas de « faits » sadistes ; qui plus est, il considère que ce type de perversion est aussi une sorte de fétichisme d'une qualité psychique, la tyrannie.

* 116 R. von KRAFFT-EBING, Ps, op. cit., p. 197.

précédent sommaire suivant






Bitcoin is a swarm of cyber hornets serving the goddess of wisdom, feeding on the fire of truth, exponentially growing ever smarter, faster, and stronger behind a wall of encrypted energy








"Ceux qui rêvent de jour ont conscience de bien des choses qui échappent à ceux qui rêvent de nuit"   Edgar Allan Poe