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Une conquête existentielle et une autofiction perturbées : les effets d'un miroir brisé dans le Livre brisé de Serge Doubrovsky

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par Jérôme Peras
Université François-Rabelais de Touraine - Maïtrise 1998
  

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2.2. l'effilage de la fiction

La fragmentation du récit d'enfance et l'effilage de la fiction en fiction sartrienne et en fiction freudienne apparaissent comme le signe d'une rupture du savoir-faire de notre auteur. Elle est le renoncement manifeste à l'autofiction proprement dite, telle qu'elle se pratiquait dans les autres romans de Doubrovsky - hormis celui qui précède Le Livre brisé, La Vie l'instant, qui se présente non pas comme une histoire romanesque mais comme un recueil de huit récits, de huit fragments déliés et autonomes154(*). L'avant-dernier chapitre de la première partie du Livre brisé est à cet égard révélateur, ne serait-ce que par le premier terme de son titre : « L'autobiographie de Tartempion ».

Il apparaît clairement, à la lecture de ce chapitre, que Doubrovsky oscille entre la fiction freudienne [p. 264-266] et la fiction sartrienne [p. 270-276] parce que toutes deux analysent et exposent l'être selon des méthodes certes différentes mais toutes aussi recevables et que l'une comme l'autre apportent une aide effective. Doubrovsky conclut la première par la remarque : « Cela, c'est la version Akeret. Elle est sûrement vraie. » [p. 270] ; après quoi, il introduit la seconde par la constatation : « Il y a aussi la version Sartre. Elle est non moins vraie. » [ibid.]. Ces deux citations explicitent bien la situation du locuteur, puisque Doubrovsky n'adhère pas particulièrement à l'une ou à l'autre de ces fictions théoriques et qu'il demeure indécis entre ces deux vérités possibles. Pour le dire autrement et pour reprendre la métaphore culinaire de l'extrait suivant, Doubrovsky ne peut, pour écrire sur son enfance, véritablement trancher entre la recette de cuisine de Freud et celle de Sartre : « Si j'ai la plume adéquate. Je peux la cuisiner à la Freud, la mitonner à l'Akeret. Mais je peux aussi l'épicer à la Marx. La saveur Sartre. Dans une enfance, il y en a pour tous les goûts. » [p. 269]. D'ailleurs, l'indécision se manifeste au sein même des fictions théoriques : prenons pour exemple la seconde, où la phrase « Ainsi, autrement, peu importe » [p. 271] marque à deux reprises la fragmentation, c'est-à-dire l'inachèvement ou l'élan retombé et aussitôt repris du geste scripturaire. De fait, ce récit d'enfance reste inachevé ou morcelé, et le fragment, loin de figurer l'harmonie des fictions et des parties du récit, ne fait qu'en accuser la séparation, d'où cet aveu de Doubrovsky :

Ainsi, autrement, peu importe : je suis quelque part à l'intersection de schémas qui ne sont pas superposables. Je gis sous un oedipe gros comme une montagne. Je geins dans l'étau des contradictions de classe et de race. [p. 276].

Par conséquent, l'auteur de ce récit fragmentaire perturbe dans son texte la mise en ordre logique de son vécu, en l'occurrence de son enfance. Précisément, après l'application de la logique freudienne, il remarque avec regret :  

Ce n'est pas la seule, voilà le problème. La logique, s'il n'y en avait qu'une, tout irait bien. Le malheur, avec la logique, ou bien il n'y en a pas assez. Ou bien, soudain, il y en a trop. Elle se met à pulluler. Une enfance peut se mettre à toutes les sauces. [p. 269]

À la suite de quoi, il entrevoit d'autres logiques formelles et d'autres modèles d'écriture de soi, comme ces deux autobiographies, le « poème lyrique » de Rousseau (cf. Les Confessions, 1782) et l'« apologue moral » de Gide (cf. Si le grain ne meurt, 1920-1921, 1926). Ainsi, la fragmentation, qui entraîne la perturbation de la logique du récit d'enfance, se trouve associée à l'idée d'une défaillance. Elle manifeste l'insatisfaction de Doubrovsky.

Contrairement à Rousseau, à Gide et à Sartre, Doubrovsky ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit dans son écriture autobiographique, surtout pas au nom d'une théorie ou d'une idéologie : « Moi, je montre, mais je n'ai rien à démontrer. » [p. 176]. À ce propos, le passage ci-dessous, qui retrace une discussion entre Doubrovsky et sa femme, est tout à fait révélateur :

Ma femme demande : what is your point ? Elle déclare : every book must make a point. [...] La question de ma femme me tracasse. What is your point ? Une seule réponse : my point of view. Je ne sais pas si c'est la bonne. J'essaie de mettre les choses au point. [ibid.]

Aussi, on a pu voir que les fictions psychanalytique et existentialo-marxiste assuraient à notre auteur une certaine « conquête exitentielle ». Seulement, il est à remarquer que ces fictions lui interdisent l'accès à une vérité personnelle sur son être et sur son vécu, puisque la vérité que propose chacune de ces fictions est abstraite car théorique, et en cela, impersonnelle. Bien plus, parce que cette vérité est déjà exposée et construite par la théorie, il ne s'agit pas d'une vérité à dire ou à découvrir mais d'une vérité déjà toute révélée, avant même l'acte scripturaire155(*). La vérité qui se dégage de ce récit d'enfance n'est alors pas celle de Doubrovsky mais celle de théoriciens. Il écrit d'ailleurs, à propos de la fiction freudienne : « Akeret m'a permis de comprendre mon enfance. À sa façon. Il l'a façonnée à sa manière. » [p. 269] ; « [...] il m'a refait à son image. Je n'arrive plus à me voir que par ses yeux. Si je m'interroge, il me répond. » [p. 263] ; « La psychanalyse m'a à la fois révélé et dérobé à moi-même. Découvert et recouvert. » [p. 264]. En d'autres termes, Doubrovsky ne peut plus donner libre champ à son écriture et à son imagination, il apparaît ici moins comme un auctor que comme un scriptor. Par conséquent, en appliquant l'une ou l'autre fiction théorique, Doubrovsky s'avère contraint de se limiter au cadre des théories en questions, au point de ne plus retrouver son vécu ni son être, mais seulement l'une ou l'autre théorie. Le passage suivant est tout à fait révélateur de cette transformation symbolique de la « grille » théorique en grille d'une prison :

Mais, en m'imposant sa grille, l'analyse m'a mis sous les barreaux. Mon enfance est désormais sous séquestre. Je suis prisonnier d'une façon d'appréhender. Si j'essaie de mettre la main sur le garçon que j'ai été, au lieu d'un être de chair, je trouve le squelette de mon oedipe. [p. 264]156(*)

Par cette critique, Doubrovsky ne vise évidement pas que la théorie freudienne d'Akeret. Suivant la même logique, il écrit, au chapitre « Maîtrise », à propos de la théorie marxisante de Sartre : « Le Sartre qui veut mettre la philosophie existentielle dans le cadre du marxisme, peux pas l'encadrer. » [p. 150]. Plus encore, il affirme au chapitre « Fondement », à propos de l'existentialisme :

Seulement, l'existence ne s'en laisse pas conter par la théorie. Quelle qu'elle soit. N'entre pas dans un Système. Fût-il très futé. Futile. Même existentialiste. L'existence n'est pas faite pour. Elle déborde sans cesse, par-dessous, par-delà. [p. 110]

Ainsi, quelles qu'elles soient, les fictions théoriques sont désavouées parce qu'elles empêchent toute l'expression de l'écriture de Doubrovsky et qu'elles ne permettent pas vraiment l'élaboration de l'autofiction, c'est-à-dire la construction, au fur et à mesure de l'écriture, d'une vérité personnelle sur son être et a posteriori sur son vécu, comme le prouve la fragmentation du récit d'enfance. De ce récit, nous ne pouvons alors pas dire qu'il s'agisse véritablement d'une autofiction : d'une part, parce que la fiction qui y est contenue se limite au cadre de la théorie, que la fiction n'est pas de notre auteur, d'autre part, parce que celui-ci aboutit à une vérité et à une « conquête existentielle » insatisfaisantes. D'ailleurs, l'extrait ci-dessous manifeste clairement l'échec : cette fragmentation de l'autofiction et cette perturbation de la « conquête existentielle », c'est-à-dire cette incapacité à se prendre dans une « ligne de fiction » et à éclaircir son vécu :

[...] je me défais. Plus que des bribes, des débris d'existence, fragments disjoints, je me disloque. Finie, ma belle unité diurne. Tout à refaire, je suis refait. [...] Ça ne colle plus. Je me décolle. Tous mes fragments caracolent. Les morceaux de mon puzzle gambadent. Ça gamberge toutes directions. D'un seul coup, ma vie n'a plus de sens. Tous mes moi, tous mes émois foutent le camp, une sarabande. Je m'exile de moi-même en permanence, je suis en perpétuel exode. [p. 154]

Cette insatisfaction explique nettement le retournement de Doubrovsky à l'égard de Sartre : à sa lecture des Mots, il se montre très admiratif, comme nous l'avons vu plus haut, mais également très critique157(*). En effet, s'il tient le rôle correspondant à celui du lecteur-femelle, selon la théorie sartrienne sur les rapports entre auteur et lecteur158(*), il tend aussi à transformer son rôle de lecteur-passif en celui de lecteur-actif : « À présent, les rôles se renversent : moi, le mâle. Chacun son tour. Il faut que je le pénètre. Lui, la femelle. » [p. 114]. Pour ce faire, il décrit l'acte même de cette lecture critique : « Moi, je prends ma lecture pour un scalpel. Microchirurgie, je décortique. » [p. 113]. Il revient plus de onze fois sur les premières pages des Mots [cf. pp. 105 et 109 ; p. 113 : « J'insiste. Je recommence. Je relis les trente première pages »], s'interroge sur le texte, comme le marque les nombreux points d'interrogation des pages 156-161, et revient plusieurs fois sur ses réflexions et interprétations, comme le montre l'expression : « Retour à la case de départ » [pp. 157, 158 et 162]. Tout d'abord, il relève la facilité avec laquelle Sartre prétend à l'élucidation de soi et de son enfance : « Paradoxe : pour la plus difficile des entreprises : se comprendre, voilà le plus court de ses livres. » [p. 111]. Il note ensuite la mainmise excessive sur la matière biographique, il remarque effectivement que « le narrateur omniscient s'installe à l'intérieur des têtes. Il sonde les reins et les coeurs. Sartre se met, sans façons, à la place de Dieu. » [p. 112] - ce qu'il désapprouve amplement : « Dès qu'on ouvre les Mots, sa manière de tout voir, de tout savoir, est trop visible. » [p. 161]. Il montre enfin, en « appliqu[ant] la méthode Akeret » [p. 113], au coeur du chapitre « Maîtrise » [p. 156-162], que « la volonté de pouvoir de Sartre-narrateur sur Poulou échoue malgré lui : il se croit lucide sur son aveuglement passé, mais écrit précisément à partir d'une `tache aveugle' »159(*), qui est, comme on a pu le voir plus haut, la trace de « l'OEdipe mal résolu de l'auteur »160(*), surtout si l'on considère qu'« un récit d'enfance ne montre que le récitant. » [p. 110]. Par cette (psych)analyse des Mots, Doubrovsky tend à prouver que Sartre ne peut parvenir que partiellement à un dévoilement et à une possession de son vécu, plus précisément de son enfance, et ainsi qu'à une « conquête existentielle » toute relative. Dès lors, Les Mots devient un contre-modèle pour notre auteur. Mais Sartre ne fait pas exception à la règle :

La tache aveugle transforme l'écriture en tâche aveugle. Même chez les penseurs les plus éclairés. Pas seulement chez Sartre. Vrai de Freud aussi. J'ai jadis essayé de montrer comment ça fonctionnait chez Lacan. [p. 161]

Finalement, la fragmentation du récit d'enfance et l'effilage de la fiction marquent le rejet de la démonstration et de l'ordre rationnel au nom d'un ordre strictement personnel de la pensée. Aussi, en se distanciant des deux fictions théoriques, Doubrovsky fragmente et perturbe par la même occasion la fictionnalisation de son vécu et plus particulièrement de son enfance. Par conséquent, les voix de Sartre et d'Akeret laissent place à la voix de Doubrovsky qui, ne pouvant plus tenir le discours autofictionnel et refusant celui de l'autobiographe traditionnel, est désormais un personnage-narrateur désemparé : dans les chapitres étudiés du Livre brisé, nous lisons donc une autofiction dans laquelle, du 8 au 10 mai 1985 , le personnage-narrateur ne peut écrire une autofiction de son enfance.

* 154 Voir page 16 (op. cit.) : « Alors, quoi ? Dans l'existence, il n'y a pas que des séries organisées d'événements, des séquences nettes, avec la batterie des conséquences. Il est des moments fugitifs, des entr'aperçus inénarrables. Il ne se passe rien vraiment, mais il se passe quelque chose de vrai. »

* 155 Voir notre page 33.

* 156 Les caractères gras sont de nous.

* 157 Voir H. Jaccomard qui repère justement, dans ce qu'elle appelle le « scénario de lecture », trois stades : « l'emphatique d'abord, puis la pause réflexive et enfin la résistance. », in Lecteur et lecture dans l'autobiographie contemporaine, op. cit., p. 400.

* 158 Voir notre page 21.

* 159 H. Jaccomard, Lecteur et lecture dans l'autobiographie contemporaine, op. cit., p. 401.

* 160 Idem.

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