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L'accueil d'autrui comme abandon de la liberté totalisante et appel à  la responsabilité

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par Richard Matuka
Université St Pierre Canisius - DEUG 2002
  

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TROISIÈME PARTIE : Ethique Et responsabilité

I. LE PRIMAT DE L'ETHIQUE SUR L'ONTOLOGIE.

Dans l'univers séduit par l'impérialisme du moi et célébrant l'indifférence propre à la persévérance dans l'être, il ressort effectivement le refus de la pure altérité, du monde et de l'autre. La relation avec l'être qui se joue comme ontologie, consiste à neutraliser l'étant pour le comprendre ou pour le saisir. Elle n'est donc pas une relation avec l'autre comme tel, mais la réduction de l'autre au même.28(*) Par sa démarche, Levinas prend à rebours toute la tradition ontologique, notamment Heidegger. En effet, ce qui a troublé Levinas lorsqu'il a découvert Sein und Zeit, c'est cette possibilité qui s'offre dans l'analytique existentialle de saisir l'être dans son sens verbal, c'est-à-dire finalement de le comprendre comme événement (d'être).

Ce faisant, malgré l'audace et la puissance spéculative de Heidegger, Levinas avec une puissance spéculative non moins admirable, pense un au-delà de l'être à partir de l'humain. Il s'agit d'un au-delà de l'être, c'est-à-dire « autrement qu'être » et non comme simple être autrement 29(*) Ainsi sa réflexion attentive à l'inspiration prophétique reste constamment rebelle à l'ontologie car, selon lui, l'être ne permet pas de penser à l'humain. Au contraire tant que l'être signifie l'horizon indépassable de l'homme, l'humain ne peut advenir. En prônant le primat de l'éthique sur l'ontologie, Levinas nous invite à déserter la demeure de l'être et à avancer vers la clarté d'une utopie, là où se montre l'homme.

Il montre qu'il y a plus important et plus grave que la question de l'être. En d'autres termes, l'ontologie ne peut plus être considérée comme fondamentale. Ce qui compte, c'est ce qui nous donne à penser, ce qui nous accuse perpétuellement, c'est l'autre et la responsabilité que j'ai pour lui. Mieux, l'autre me questionne. Voici que pointe à l'horizon un réel souci éthique qui vient par le fait même prendre à contre-pied le souci ontologique de Heidegger (Sorge), au profit « du souci entendu comme souci pour l'autre, pour la mort de l'autre, pour sa misère, sa faim et sa nudité, pour la figure biblique de l'étranger, de la veuve et de l'orphelin »30(*)

Avec Levinas, c'est toute une nouvelle philosophie de l'humain qui redonne à la pure responsabilité pour autrui sa force et son sens propre, c'est-à-dire qu'avec notre philosophe, la responsabilité est comme nécessairement, toujours déjà pour autrui.

I.1. La nouvelle liberté

Lorsque l'éthique précède l'ontologie, que le visage m'obsède et m'interpelle, qu'autrui passe avant moi, il semble tout à fait légitime de se demander ce qu'il en est de la liberté. Y a-t-il une co-existence possible entre une responsabilité entendue comme pure responsabilité pour autrui, où le moi est au service d'autrui, et de la liberté ? Il est quasiment impossible de répondre à cette question tant qu'on ne sait pas ce qui se cache derrière ce que nous entendons par la « nouvelle liberté ».

En abordant la nouvelle liberté, il s'agit pour nous de donner sens à la notion de liberté, c'est-à-dire une liberté d'après la responsabilité pour autrui, suscitée par l'épiphanie du visage et par le harcèlement de son appel. Pour devenir une liberté éthique, la nouvelle liberté doit passer l'épreuve de la dissymétrie et de la responsabilité jusqu'au sacrifice. La nouvelle liberté pour être pleinement liberté doit être sacrifice de la seule liberté du Même, car la logique de reconnaissance et de réciprocité de la liberté est violence. Ainsi convient-il de rappeler qu'autrui n'apparaît pas seulement dans son visage tel un phénomène soumis à l'action et à la domination d'une liberté. Infiniment éloigné de la relation même où il entre, il s' y présente d'emblée en absolu.31(*) Il en résulte que si l'autre n'est pas un autre moi-même, à côté de moi, s'il est infini, si nous sommes séparés, la réciprocité est définitivement perdue et la dissymétrie apparaît.

Par ailleurs, dans la nouvelle liberté il ne s'agit plus de reconnaître l'autre en le réduisant au même, mais de préserver son altérité, d'en être responsable. La liberté nouvelle qui se profile chez Levinas invite à une certaine passivité. En effet, la merveilleuse responsabilité pour l'absolue extériorité qui, malgré la substitution, entend garder un sens à la liberté, renvoie à une liberté pour l'autre. Cette liberté pour l'autre apparaît comme une expression énigmatique, mais qui déjà semble signifier d'elle-même sa prise de distance à l'égard de la claustration en soi de la violence de toute liberté de la force, de la décision autonome, de toute liberté ontologique.32(*)

De ce qui précède, soulignons la démesure de la responsabilité à la quelle est invité ma subjectivitée de sujet. Cette démesure de la responsabilité qui se manifeste dans l'asymétrie n'empêche pas une pensée de la liberté : « ...dans l'évènement extraordinaire et quotidien de ma responsabilité pour les fautes ou le malheur des autres, dans ma responsabilité répondant de la liberté d'autrui... »33(*)

A cet égard, il devient même possible d'affirmer que je suis libre parce que je suis obligé par un commandement, nécessairement adonné au visage d'autrui, pour autrui qui travaille de l'intérieur de la liberté, lui donne le sens de l'unicité de l'insubstituable se substituant pour le prochain. Pour finir, « je ne suis pas responsable parce que je suis libre, mais inversement, je suis libre ou pleinement dans la nouvelle liberté, parce que je suis accueil d'autrui, mieux parce que je suis responsabilité pour autrui ».34(*)

* 28 Emmanuel LEVINAS, Totalité et infini, 1980, pp. 36-37.

* 29 Stéphane HABIB, La responsabilité chez Sartre et Levinas, p.62.

* 30 Stéphane HABIB, La responsabilité chez Sartre et Levinas, p.62.

* 31 Totalité et infini, p.190.

* 32 Stéphane HABIB, la responsabilité chez Sartre et Levinas, p.142.

* 33 Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, p. 24.

* 34 Stéphane HABIB, La responsabilité chez Sartre et Levinas, p. 146

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