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Immigration volontaire ou forcée des allemands et des alsaciens-lorrains dans les Vosges (1911-1920)

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par Clément Thiriau
Université Nancy II - Master 2 d'histoire contemporaine 2007
  

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II - Alsaciens-Lorrains.

A la déclaration de guerre, il y avait en France plusieurs milliers d'Alsaciens-Lorrains ayant juridiquement la nationalité allemande248. Bien que les recensements semestriels vosgiens de 1914 ne donnent pas de statistiques spécifiques sur les Alsaciens-Lorrains, logiquement comptabilisés avec les Allemands249, on sait qu'une forte colonie alsacienne-lorraine réside alors dans le département des Vosges, notamment dans l'arrondissement de Remiremont250.

Les Alsaciens-Lorrains bénéficient d'un régime de faveur depuis 1913 et les autorités décident en principe en août 1914 de les considérer comme Français, l'agression allemande ayant rendu caduc le traité de Francfort251. Selon la mythologie dominante, les Alsaciens-Lorrains appartiennent à une seule et unique catégorie : celle des Français « de souche » qui ont le malheur de se trouver sur un territoire arraché et opprimé par l'Allemagne. Cela ne signifie pas néanmoins que tout Alsacien-Lorrain peut prétendre à la nationalité française : tant que durera la guerre, les réintégrations dans la nationalité française doivent être examinées au cas par cas et intervenir exclusivement par voie de décret252.

De plus, comme il y a parmi eux des immigrés prussiens, il faut faire un tri au cours des premiers mois de la guerre. L'administration s'efforce ainsi inlassablement de discerner les « Alsaciens-Lorrains d'origine française » et les « immigrés d'origine et de tendance absolument allemandes »253. Tous les Alsaciens pouvant justifier de leurs antécédents, ou recommandés par des comités privés, reçoivent un permis de séjour les assimilant aux citoyens français ; par contre, toutes les familles dont un membre avait quitté la France pour répondre à l'ordre de mobilisation allemande sont exclues de ce privilège et regroupées dans des camps sous contrôle militaire254. Les épreuves endurées par les populations civiles des régions d'Alsace-Lorraine temporairement occupées par l'armée française, en août 1914, révèlent parfaitement l'ambiguïté de la position des annexés entre la France et le Reich. Considérés comme Allemands par les Français, les noncombattants du théâtre des opérations de la Bataille des frontières, déclenchée le 7 août, subissent des brutalités255 ; d'août à octobre 1914, la plupart partagent même, dans les dépôts surveillés, le sort des Austro-Allemands et autres « étrangers indésirables »256.

248 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

249 A.D.V, 4 M 403, recensements semestriels des étrangers, 1908 et 1914.

250 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

251 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

252 H. Mauran, op. cit., p. 411.

253 Ibid, p. 443.

254 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

255 Camille Maire, Des Alsaciens-Lorrains otages en France (1914-1918), Souvenirs d'un Lorrain interné en France

et en Suisse pendant la guerre par François Laurent, Presses universitaires de Strasbourg, 1998, pp. 50-55.

Certains se sont rendus coupables d' « espionnage ». Ce n'est toutefois pas encore tout à fait de l'espionnage, motif maintes fois invoqué pour évacuer ceux qui, soi-disant, s'en sont rendus coupables. C'est ainsi que l'autorité militaire recommande l'internement en camp de concentration de l'Alsacien Henri-Philibert Ringenbach, originaire de Kirchberg et domicilié à Archettes (Vosges). « Il a attiré depuis la déclaration de la guerre l'attention de plusieurs personnes d'Archettes et de sous-officiers y cantonnant par son habitude de questionner les soldats, de s'intéresser très assidûment aux passages de trains de troupes et de matériel. » Ringenbach a fait son service militaire dans la Garde impériale allemande et, arrivé en France en 1891, est retourné par deux fois en Allemagne pour accomplir des périodes militaires. Sa femme et ses quatre enfants doivent être également internés à Viviers et à Ajain257.

Les espoirs prématurés qu'a fait naître, durant les premières semaines, la prise des cols vosgiens et l'avance en Alsace, sont brutalement anéantis par la sanglante défaite de Morhange (20 août) et par le repli des troupes françaises. C'est à ce moment-là que François Laurent, photographe amateur, originaire de la Meurthe (Reichsland), est emmené comme otage dans sa commune de Lorquin258. Il était convoqué à l'appel local des réservistes allemands pour fin août mais ne put jamais s'y rendre. Après avoir fait ses adieux, il part en compagnie de son voisin juge et accompagné de gendarmes vers la frontière française. Il continue à marcher, faisant quelques haltes à mesure que les Français reculent, exemple à Baccarat. Puis il fait étape une petite semaine dans les Vosges, à Rambervillers, où il passe la nuit dans un cachot militaire, puis à Epinal dès le 23 août. Il est alors interné dans la maison de correction. Pendant plusieurs jours, lui et ses camarades de galère sont molestés, insultés et alimentés avec des bouillies et de l'eau. Ils s'ennuient profondément en dépit de rencontre avec d'autres otages de la région, en particulier les Lorquinois Gerich et Félicien Thomas. Le 28 août François Laurent fait partie du convoi en direction du sud qui allait les conduire en Haute-Saône. Par la suite, il sera prisonnier en Auvergne, au camp d'Issoire, puis interné au dépôt de Saint-Rémy-de-Provence et enfin au camp fermé de Viviers avant un départ pour la Suisse et un retour au pays.

Mais l'ennemi, renforcé, entre dans Saint-Dié le 27 août, saisit des otages, refoule les 8e et 13e corps (armée Dubail) et arrive sur la Mortagne. Le 1er septembre, une circulaire du ministère de l'Intérieur aux préfets prescrit de « distinguer partout les sujets austro-allemands des AlsaciensLorrains et Polonais, qui lorsqu'on a pu s'assurer de la sincérité de leurs sentiments francophiles, peuvent bénéficier du régime appliqué aux étrangers alliés ou neutres »259.

256 H. Mauran, op. cit., p. 443.

257 Ibid.

258 C. Maire, op. cit., pp. 50-55.

259 Ibid.

En octobre, le préfet des Vosges dévoile aux maires du département la législation spécifique qui va dès lors s'appliquer aux étrangers et surtout ils ont ordre de ne plus délivrer de permis de séjour aux Alsaciens-Lorrains260. Pierre Linarès réclame un engagement de la responsabilité des maires qui se doivent de signaler toute présence étrangère pour des raisons de défense nationale. Finalement, les Allemands sont repoussés, les Français réoccupent Raon-l'Étape et Saint-Dié et le front se stabilise, en octobre, pratiquement sur la frontière261. Des régions conquises par les Français en Alsace-Lorraine, seules les vallées de Saint-Amarin, Thann et Masevaux n'ont pas été reprises par les Allemands.

Le 10 octobre, une autre circulaire ordonne aux préfets de délivrer aux Alsaciens-Lorrains retenus dans les dépôts, mais qui ont pu justifier leur loyalisme, des permis de séjour pour résider dans une localité de leur choix, en dehors de la zone des armées262. Cette disposition ne connaît qu'une application très limitée, et les dépôts demeurent « encombrés ». Le préfet vosgien, Linarès, recommande à ce moment-là la méfiance vis-à-vis de possibles suspects agissant sous couvert de leur titre d'Alsaciens-Lorrains263. Le recensement opéré par les maires du département, en octobre 1914, montre que la plupart des Alsaciens installés dans l'arrondissement de Remiremont avant la déclaration de guerre ont obtenu un permis de séjour, et sont restés sur leur lieu de travail ; ainsi, demeuraient à Remiremont 122 Alsaciens résidents264. Cependant, ces Alsaciens-là n'ont pas opté pour la France, leurs sentiments nationaux sont mal connus, et, ils font l'objet d'une surveillance assez étroite, en particulier par les commissaires spéciaux de la police des chemins de fer. De nombreux Alsaciens suspects sur le plan national sont inscrits au carnet B du département des Vosges ; or les suspects inscrits au carnet B devaient être arrêtés dès le premier jour de la mobilisation. Quelques-uns ont donc été arrêtés et évacués vers l'intérieur, d'autres, peu nombreux, ont quitté le territoire français afin de répondre à l'ordre de mobilisation en Allemagne. La situation des Alsaciens résidents est souvent douloureuse, témoin cette femme installée à Remiremont, dont l'un des frères est soldat allemand, et l'autre soldat français265.

Après avoir traité dans l'urgence et sans véritable méthodologie le cas des Alsaciens-Lorrains, le gouvernement français s'efforce, à la fin de l'année 1914, d'élaborer une typologie de cette population. Elle est fondée, non plus sur la diversité des origines et des itinéraires, mais sur le sentiment personnel supposé à l'égard de la France. Pendant l'exécution du plan XVII en Lorraine et en Haute-Alsace et la retraite qui s'ensuit, l'armée et la gendarmerie françaises effectuent de

260 A.D.V., 4 M 401, correspondance préfet des Vosges - maires vosgiens, 09/10/1914.

261 C. Maire, op. cit., p. 9.

262 H. Mauran, op. cit., p. 443.

263 A.D.V., 4 M 401, correspondance préfet des Vosges - maires vosgiens, 09/10/1914.

264 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

265 Ibid.

nombreuses prises d'otages et arrestations de suspects266. Dans les villes comme Lorquin, Sarrebourg ou Haut-Clocher, il s'agissait incontestablement d'otages. Quant aux suspects, les dossiers individuels renseignent sur les motifs qui les rendent indésirables dans la zone des armées qui, après octobre 1914, se situait presque entièrement en territoire français. C'est la raison pour laquelle un grand nombre d'entre eux étaient des résidents des départements frontaliers, les Vosges notamment, de nationalité alsacienne-lorraine et française267. Outre les évacués des zones reconquises par l'armée française, mobilisables ou otages (catégorie O), un contrôle sévère vise ceux qui vivaient en France avant-guerre sans pour autant avoir acquis la nationalité française.

Ce contrôle spécifique ne doit pas occulter les velléités d'assimilation qui se manifestent avant même la reconquête totale de l'Alsace-Lorraine. Ceux qui ont été fraîchement évacués d'Alsace-Lorraine, notamment comme Landsturmiens, posent à l'administration française un problème très épineux268. Comment peut-elle connaître leurs « sentiments »? L'internement des mobilisables dans les lieux de dépôts civils constitue une mesure de contrainte susceptible de provoquer chez tous ceux d'entre eux qui sont animés de sentiments francophiles (et par contrecoup en Alsace) une pénible impression. L'un des objectifs du triage sera donc de limiter les effets psychologiques négatifs de l'évacuation forcée et de l'assignation à résidence sur l'opinion alsacienne-lorraine. D'autre part le cas des Alsaciens qui sont partis pour échapper aux obligations militaires allemandes est évoqué par le général de division Dubail dans une lettre au préfet Linarès269. Ils avaient été dirigés sur Besançon dans un premier temps puis sont revenus dans les Vosges. Les autorités de Besançon ont donné des laissez-passer, certains ont pu se rapprocher de la frontière, et ont même cherché à faire créer un groupement d'Alsaciens à Remiremont. Le général commandant en chef a donc prescrit de faire diriger sur Besançon tous les Alsaciens suspects ou dépourvus de ressources, résidant dans le département des Vosges270. Pour la souspréfecture de Neufchâteau, deux individus sont mentionnés dans ce cas : Charles Huber, à Punerot depuis 2 ans et Maria Robeschin, à Neufchâteau depuis un an et demi271. Le préfet reçoit l'ordre de ne délivrer aucun permis de séjour aux Alsaciens dépourvus de ressources ou astreints au service militaire en Allemagne272. Le cas des Alsaciens originaires du canton de Thann est particulier dans le sens où ils ont été évacués de la zone de front ou ont préféré fuir un secteur trop exposé. Ils ne font pas l'objet d'une surveillance spéciale, en raison de leurs sentiments francophiles273.

266 C. Maire, op. cit., p. 7.

267 Ibid.

268 H. Mauran, op. cit., p. 412.

269 A.D.V., 4 M 421, correspondance général de division Dubail - préfet vosgien, 11/10/1914.

270 Ibid.

271 A.D.V., 4 M 431, réglementation de séjour des étrangers, sous-préfecture de Neufchâteau (1914).

272 A.D.V., 4 M 421, correspondance général de division Dubail - préfet vosgien, 11/10/1914.

273 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

Le 9 novembre 1914, le ministère de l'Intérieur, après accord du ministère de la Guerre, institue à Paris une commission de triage des Alsaciens-Lorrains formée de trois membres : le conseiller d'Etat et ancien préfet de police Charles Blanc, le lieutenant-colonel de cavalerie Van Merlen, le juge d'instruction au tribunal de la Seine et membre de la Société des AlsaciensLorrains Jules Kastler274. Le président du Conseil nomme, le 27 décembre, une nouvelle commission, qui comprend les trois membres de la précédente, mais dans laquelle sont incluses des personnalités alsaciennes-lorraines « qualifiées ». Elle émane directement de la présidence du Conseil : ce déplacement de la tutelle révèle aussi l'importance qu'attache le gouvernement à la question des évacués et des résidents alsaciens-lorrains275. Au-delà de ses évolutions internes, la commission est chargée de visiter tous les camps d'Alsaciens-Lorrains, d'entendre individuellement les évacués et de les classer dans trois catégories. La catégorie 0 comprend les otages arrêtés par l'autorité militaire, à maintenir au compte du ministère de la Guerre ; les Alsaciens-Lorrains « purs » reconnus d'origine française, mais d' « attitude douteuse » sont regroupés dans la catégorie n° 1 et doivent être maintenus en liberté surveillée avec résidence

fixe ; enfin la catégorie n° 2 correspond aux Alsaciens-Lorrains « purs » reconnus d'origine et de sentiment français : sont à libérer avec délivrance d'une carte tricolore276.

Finalement, les rapports d'évacuation d'étrangers des communes vosgiennes ainsi que les enquêtes sur les personnes suspectées, sans permis de séjour ou manifestant une conduite dérangeante concernaient surtout en cette fin d'année 1914 des Alsaciens-Lorrains277. Les statistiques cantonales concernant les gens à évacuer confirment cette tendance. En 1914-1915 s'exprime une vive hostilité envers les Alsaciens, notamment lors des manifestations de conscrits278. Néanmoins lors d'une cérémonie de dépôt de gerbe en octobre 1914 à Epinal par les conscrits de la classe 1915 sur le monument du quai de Juillet et des membres du « Souvenir alsacien », et alors que les autorités craignent des manifestations d'hostilité à l'égard des Alsaciens, tout se passe sans incident279.

Si l'on en croit l'administration, à la fin de l'année 1914, tous les Alsaciens-Lorrains qui se trouvaient en France au moment de la mobilisation et qui ont pu établir, soit par des pièces authentiques, soit par des « répondants », qu'ils sont vraiment d'origine alsacienne ou lorraine, ont reçu un permis de séjour, délivré par les préfectures. Les effets du permis de séjour sont toutefois limités, celui-ci n'étant valable que pour une localité donné avec l'agrément de la préfecture280.

274 H. Mauran, op. cit., pp. 443-444.

275 Ibid.

276 Ibid.

277 A.D.V., 4 M 421, Etrangers - Recensement (1914).

278 A.D.V., 8 M 191, enquêtes sur les Alsaciens dans les Vosges (1914-1915).

279 A.D.V., 8 M 191, hostilité envers les Alsaciens, rapports du commissaire spécial d'Epinal, 1914-1915.

280 H. Mauran, op. cit., p. 443.

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