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Immigration volontaire ou forcée des allemands et des alsaciens-lorrains dans les Vosges (1911-1920)

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par Clément Thiriau
Université Nancy II - Master 2 d'histoire contemporaine 2007
  

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II - Le cas plus particulier des Alsaciens-Lorrains.

En 1915, les Alsaciens-Lorrains sont nombreux dans le département des Vosges : 1738 individus sont recensés à la mi-janvier 1915, tous en résidence libre comme réfugiés, et en permis de séjour comme ayant des ressources ou du travail301. Beaucoup de ces hommes ne parlent que le dialecte, et ils sont souvent victimes de méprises, car on les prend pour des Allemands. L'administration les installe donc dans d'anciens couvents et organise pour eux des cours de français ; les autres sont logés chez l'habitant et trouvent du travail302.

Des commissions sont constituées début 1915 en vue du classement des Alsaciens-Lorrains évacués sur les départements intérieurs. Ces commissions sont habilitées à délivrer aux AlsaciensLorrains qui sont reconnus d'origine française et de sentiments présumés francophiles une carte tricolore (circulaire du 28 mars). Elle a pour but de certifier les constatations faites et de recommander les titulaires à la bienveillance des autorités françaises. La carte tricolore tient lieu de permis de séjour à condition qu'elle comporte la photographie303 et leur donne donc le droit de s'installer dans la résidence de leur choix ; mais elle ne confère aucun droit particulier en matière de circulation. Finalement, les Alsaciens munis de la carte tricolore sont simplement placés dans une situation identique à celle des réfugiés français ou belges304. Le nombre d'Alsaciens-Lorrains ayant obtenu individuellement des permis de séjour dans le département est alors pour 140 communes de 1738, dont 611 hommes, 813 femmes et 314 enfants305. En revanche, toutes les familles dont un membre avait quitté la France pour répondre à l'ordre de mobilisation allemande furent exclues de ce privilège et regroupés dans des camps sous contrôle militaire306.

Les prisonniers de guerre alsaciens-lorrains d'origine française sont, après vérification de leur identité, envoyés dans des camps spéciaux : à Lourdes (Hautes-Pyrénées), à Monistrol-sur-Loire (Haute-Loire), à Rambert-sur-Loire (Loire). Le ministre de la Guerre les encourage à contracter un engagement pour la durée de la guerre dans les conditions de la loi du 5 août 1914. Ceux qui ne s'engagent pas ne sont pas forcément maintenus en caserne : ils peuvent être autorisés à travailler dans des usines ou des chantiers. La catégorie O (otages) est remplacée, en mars 1915, par la « catégorie S » (suspects). Cela revient à exclure l'idée que les Alsaciens-Lorrains se situent en dehors du champ national et peuvent faire l'objet d'échanges307.

301 A.D.V., 4 M 495, statistique générale des sujets allemands, alsaciens-lorrains présents dans les Vosges au 15/1/1915.

302 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

303 A.D.V., 4 M 401, télégramme-circulaire du ministre de l'intérieur à l'intention des préfets, 20/03/1915.

304 A.D.V., 4 M 401, télégramme-circulaire du ministre de l'intérieur à l'intention des préfets, 28/03/1915.

305 A.D.V., 4 M 495, recensement étrangers de nationalités ennemies, 1915.

306 J. Dupaquier, op. cit., pp. 60-70.

Les Alsaciens évacués autoritairement par l'Armée au moment des combats de 1915 dans le département des Vosges ont posé des problèmes délicats aux autorités et à la population. Les autorités administratives vosgiennes durcissent le contrôle des Alsaciens-Lorrains. Tout d'abord la circulation leur devient presque impossible308. Ensuite leurs allocations seront payées en argent, ils toucheront l'intérêt des avances et en matière d'assistance des régimes spéciaux prévaudront pour les familles nombreuses (mensualité complémentaire). Concernant l'assistance morale une sorte d'éducation française devra être donnée aux Alsaciens évacués. En outre, dans le domaine de la surveillance une attention rigoureuse devra être portée envers les ressortissants d'Alsace (devront faire l'objet d'enquêtes minutieuses). S'ils sont suspectés et que le sous-préfet juge impossible leur maintien dans l'arrondissement, il devra le signaler au Préfet qui provoquera les mesures nécessaires à leur envoi dans des camps de concentration309.

Par ailleurs, comme pour les Austro-Allemands, la correspondance des Alsaciens-Lorrains fait l'objet d'une surveillance accrue. Le ministère de l'Intérieur précise aux préfets que la circulaire du 28 juin est applicable éventuellement aux Alsaciens-Lorrains encore sujets allemands qui se trouvent en liberté sur notre territoire avec permis de séjour ou cartes tricolores. L'ordre est donné de signaler toute indication suspecte310.

Les Alsaciens originaires de la vallée de la Fecht et de la région d'Orbey évacués dans l'arrondissement de Remiremont en 1915, provoquent des troubles dans la population. Il s'agit en particulier de la totalité de la population des communes de Soultzeren et de Stosswihr, répartie dans les différentes communes de l'arrondissement. A la différence des Alsaciens résidents avant la guerre ou réfugiés volontaires du début du conflit, ceux-là n'ont pas choisi de quitter l'Alsace311.

L'hostilité populaire envers les Alsaciens se manifeste de façon symptomatique lors de la manifestation de conscrits de la classe de 1916 de Thaon. Le 17 avril 1915 se tient une réunion entre de nombreux Alsaciens ouvriers et ouvrières de la Blanchisserie à la salle des fêtes, salle qui leur sert de dortoir. Les conscrits s'y rendent et manifestent bruyamment leur hostilité en lançant plusieurs pierres dans les vitres de la salle. D'une façon générale, la population française de Thaon est hostile à l'envahissement de la commune par l'élément alsacien312.

307 H. Mauran, op. cit., p. 447.

308 A.D.V., 4 M 401, correspondance préfet des Vosges - sous-préfet de Remiremont, 05/06/1915.

309 Ibid. Il est seulement fait mention dans les archives de « camp de concentration », sans précision. On évoque la possibilité de créer un camp dans les Vosges, mais on n'a pas le fin mot de l'histoire.

310 A.D.V., 4 M 401, télégramme du ministre de l'intérieur à l'intention des préfets, 26/09/1915.

311 R. Martin, op. cit., pp. 62-65.

312 A.D.V., 8 M 191, hostilité envers les Alsaciens, manifestations de conscrits, rapports du commissaire spécial d'Epinal (1914-1915). Pour explication, voir pp. 8 et 9.

Parallèlement, sur l'ensemble du territoire français, les réseaux « bourgeois » d'AlsaciensLorrains s'activent sur plusieurs plans : amélioration des conditions matérielles par des dons ; embauches d'ouvriers par des entrepreneurs d'origine alsacienne-lorraine ; efforts pédagogiques pour expliquer qui sont les Alsaciens-Lorrains aux populations locales ; interventions pour la libération ou le rapatriement des personnes313. L' « Association pour l'Aide Fraternelle des Alsaciens-Lorrains », constituée le 2 février 1915 et déclarée en préfecture le 25 février, oeuvre dans ce sens314. Au-delà de son pôle administratif, l'Aide fraternelle dispose d'innombrables relais dans les régions. L'emploi constitue une de ses priorités au cours de l'année 1915. La commission des cours et des bibliothèques s'est quant à elle attachée à la scolarisation des enfants. L'Aide fraternelle a enfin souscrit un abonnement pour chaque dépôt d'Alsaciens-Lorrains aux Kriegsberichte, publication hebdomadaire rédigée en français, en allemand et en dialecte alsacien. Les interventions de l'Aide fraternelle sont parfois personnalisées. Elle attire ainsi l'attention de l'administration sur tel évacué qui s'est vu refuser l'allocation ou encore appuie la demande de rapatriement d'un évacué digne de confiance. L'association envoie aussi des délégués dans les départements, pour « se mettre en rapports directs avec les réfugiés », pour « se rendre compte [...] dans leur situation », pour « comparer [...] les divers camps de concentration, qui ont été gérés dans certains départements avec plus de soins que dans d'autres »315.

L'Aide fraternelle n'est pas la seule à intervenir en faveur des Alsaciens-Lorrains. La Ligue des droits de l'homme, par exemple, a vocation à défendre les citoyens contre toute injustice. Tout d'abord elle constitue pour les Alsaciens-Lorrains un service unique au lieu de les soumettre à des administrations différentes et à des règlements contradictoires. Elle fait également bénéficier, dans la mesure compatible avec la sûreté nationale, les compatriotes alsaciens-lorrains, d'un traitement de faveur qui les distingue tout au moins des étrangers. L'action de la Ligue a abouti à des résultats globaux impressionnants : une commission interministérielle a été instituée pour coordonner les règles relatives aux Alsaciens-Lorrains ; la carte tricolore est désormais équivalente au permis de séjour ; les Alsaciens-Lorrains qui en sont porteurs ne sont plus soumis au séquestre ; le ministère des Affaires étrangères a cessé d' « échanger » des Alsaciens-Lorrains contre des internés en Allemagne ; la mention « sujet allemand » a été remplacée dans les pièces officielles par celle d' « Alsacien-Lorrain d'origine française » ; ...316

313 H. Mauran, op. cit., pp. 464-466.

314 Ibid. Preuve de l'influence des responsables de l'Aide fraternelle, le ministre de l'Intérieur adresse, dès le 23

février, à tous les préfets une circulaire pour « accréditer l'association auprès d'eux » et la « recommander à leur bienveillance. »

315 Ibid.

316 Ibid.

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