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La représentation de l'Afrique et des Africains dans les écrits d'un missionnaire poitevin. Le père Joseph Auzanneau à  Kibouendé (Congo français) 1926-1941

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par Josué Muscadin
Université de Poiters - Master 1 2011
  

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B- Le Noir, qui est-il ?

La réflexion sur la nature de l'Autre fut un thème prédominant de la littérature de voyage du XVIIIe siècle. Ces récits qui sont parfois plus imaginaires que réels fascinèrent les esprits. Les auteurs se sont évertués à peindre à leur public occidental un portrait de l'Etranger pour satisfaire leur curiosité. Dans cette perspective, l'accent est surtout mis sur les éléments de différenciation qui fait de l'être décrit, un étrange par rapport à la trame de vie de l'Europe. Tout se passe à travers une logique manichéenne faite de supériorité et infériorité, humanité et animalité, civilisation et sauvagerie. Les missionnaires de leur côté adoptent une démarche similaire qui consiste à présenter un tableau sombre du monde païen, procédé qui leur permettra de légitimer leur travail, recueillir des dons venant des chrétiens d'Europe et susciter d'autres vocations. Les Africains ont été les plus touchés par cette formule d'autant plus, on l'a vu, qu'ils furent source de questionnement pour l'Occident.

Le Père Auzanneau s'efforce à travers ses lettres de brosser le portrait de l'homme noir en insistant notamment sur ses caractéristiques physiques et psychiques. A propos de la constitution corporelle des Africains, il écrit à sa famille : « Le crâne et le cou des Noirs ne sont pas faits comme les nôtres175. » Il est notable que dans cette comparaison, même si la référence reste le Blanc, il n'établit pas explicitement un rapport de supériorité entre le comparant et le comparé. Mais, il parait que cette prudence ne persistera pas longtemps quand plus tard il identifie les Noirs à des « grands enfants176. » Descendre les indigènes au stade de l'enfant, lui permet d'une part de justifier l'attitude paternaliste qu'il adoptera à leur endroit, d'autre part, d'affirmer dans une certaine mesure leur inégalité, sinon leur infériorité, par

175 « Lettre du 11 décembre 1927 », cité par Ibidem, p. 64

176 « Lettre du 23 juillet 1933 », cité par Ibidem, p. 184

rapport aux Européens. Ce qu'il fera plus clairement en montrant la dissimilitude existant entre les capacités intellectuelles du Noir et celles du Blanc : " Les Noirs dont la logique ne suit pas les mêmes chemins que les nôtres, ne s'embrassent pas de ce qui est contradictoire. Mais on entend tellement de raisonnements et d'arguments baroques qu'on ne s'en casse pas la tête.177 » Et il renchérit en avouant que ce n'est pas aisé de diriger « des bandes de Nègres qui ont une calebasse à la place de la tête178. »

Le Noir apparait sous la plume du spiritain comme un être doué d'une paresse très prononcée. D'ailleurs, c'est un thème qui est assez largement développé à travers sa correspondance. Il se sert de l'humour pour expliquer cette attitude chez les indigènes : « Ils trouvent que la terre est trop basse et qu'il faut se courber. Ils aiment mieux s'allonger dessus de tout leur long179. » Pour le prédicateur, les Noirs qui ont « la spécialité d'avoir la force de l'inertie 180» peuvent se montrer moins indolents quant il s'agit d'initiatives privées. Leur égocentrisme les amène à négliger la cause commune au profit des avantages exclusifs : « pour des questions d'intérêt particuliers, ils iraient au bout de l'Afrique; dès qu'il s'agit d'intérêt général, il n'y a plus de personnes181. » Ces gens d'une " insouciance native » méritent qu'on les assiste pour qu'ils s'améliorent. Il y a ici un certain optimisme dans la vision du prêtre quant à l'avenir des Congolais. Cette foi dans le devenir des christianisés est indispensable pour l'entreprise elle-même. A quoi aurait-il servi à un Français de laisser son pays pour aller oeuvrer dans les brousses congolaises, s'il n'avait pas eu l'espoir dans la réussite de son travail ? Cette attitude n'est pas nouvelle, puisqu'au départ tous les missionnaires ont cru en la possibilité de changer l'homme à évangéliser. C'est dans cette double vision que le Noir fut appréhendé : tout en condamnant sa nature, ses coutumes, les apôtres gardaient en vue l'espérance de le voir transformé sous l'influence de la civilisation européenne.

Sur le tableau de la représentation que dresse le Père de l'homme Noir, à côté de leur paresse se situe leur mendicité. Ne voulant pas travailler, ils sollicitent sans cesse des choses

177 « Lettre du 21 juin 1927 », cité par Ibidem, p. 157

178 « Lettre de 2 décembre 1939 », cité par Ibidem, p. 242

179 « Lettre du 30 octobre 1933 », cité par Ibidem, p. 191

180 « Lettre du 16 octobre 1928 », cité par Ibidem, p. 1928

181 Idem

de la part du missionnaire : " Ils ne manquent jamais darguments pour nous tirer quelque chose182. » Cette habitude semble marquer profondément leur caractère, car, dit-il, « parfois ils demandent sans être réellement dans le besoin183 », et formulent des requêtes qui sont impossibles à agréer. Sur ce point, ils sont insatiables : « plus on donne au Noir, plus il en réclame184. » Il parait que certaines fois, il arrive sinon à les satisfaire totalement du moins il parvient " à contenter un plus grand nombre de [ses] mes sauvages185. » Pour une fois, le Père Auzanneau leur attribue un talent : " Le Noir s'y connait dans l'art de vous extorquer quelque chose; il est excusable évidemment, car il ne se rend pas compte ; le Père doit trouver le moyen de faire matabiche186. » De plus, ils ne sont pas sincères, « ils mentent comme ils respirent 187». A travers ses écrits, on peut voir que le spiritain éprouve un sentiment de méfiance vis-à-vis des indigènes. Il l'avoue lui-même en disant qu' « on peut avoir confiance en eux autant dans une planche pourrie188...! » Et d'ajouter sous un ton plein d'humour : « Les Blancs qui fabriquent des appareils d'optique très précis feraient bien d'inventer une lunette à voir la vérité dans le coeur des Noirs à l'usage des missionnaires. J'en ferais bien vite une commande189... »

Le Père Auzanneau offre une image des Noirs également à travers sa description de leurs conditions de vie. Quand il fait référence à l'habitat oü vivent les Congolais, il fait usage des mots comme « taudis ", « cases ", etc. Faisant le récit de sa journée à sa famille, il leur dit : « Je suis allé administrer un malade que j'avais comme élève à M'bamou, je ne puis pas vous faire la description du taudis où il se consume, se pourrit, faudrait-il dire. Ça vous ferait lever le coeur. " Décrits comme des « nonchalants ", des « insouciants ", les Noirs négligent ou ignorent certaines règles d'hygiène, « ils ne connaissent pas la propreté, l'ordre, la prévoyance190... » Ce sont des misérables, vivant dans la crasse, le désordre. Bref, l'insalubrité, c'est le terme convenable qui résume le mode de vie de ces individus. Mais, le

182 « Lettre du 6 juillet 1933 ", cité par Ibidem, p. 119

183 « Lettre du 18 novembre 1931 ", cité par ibidem, p. 135

184 « Lettre du 27 février 1927 ", cité par ibidem, p. 49

185 « Lettre du 31 mai 1929 ", cité par Ibidem, p. 88

186 « Lettre du 25 au 28 novembre 1928 ", cité par Ibidem, p. 77

187 « Lettre du 5 novembre 1926 ", cité par Ibidem, p. 43

188 « Lettre du 18 février 1933 ", cité par Ibidem, p. 175

189 « Lettre du 7 janvier 1932 ", cité par ibidem, p. 141

190 « Lettre du 10 février 1930 ", cité par Ibidem, p. 95

missionnaire oeuvre pour le changement du statu quo non sans difficulté : " Il faut bien des paroles et de la persévérance pour leur inculquer un peu de goût. Avec les écoliers que nous avons toujours au près de nous à la mission, ce n'est pas sans mal qu'on arrive à les former à ces petites vertus de la vie ordinaire et l'instinct d'insouciance n'est jamais bien loin191... » Le non respect des Africains aux principes sanitaires répugne le poitevin. Certaines fois, il se sent obligé de bien « s'équiper » : « Encore une journée où il ne m'a pas fallu de cache-nez 192» Cette prudence lui semble nécessaire, car, conclut-il, " tout a un aspect sale dans les villages, la saleté forme le fond du tableau193... »

Le vocabulaire dont il se sert pour parler des indigènes est aussi révélateur de l'idée qu'il se fait d'eux. Très souvent, il utilise des mots ayant rapport à des choses ou à des animaux notamment lorsqu'il fait allusion aux enfants. En voici des exemples que l'on pourrait multiplier : " jai envoyé à Brazzaville pour être présentées au Gouverneur, un lot de petites filles ramassées au cours de mes tournées et qu'on avait déjà marié194. »

Un soir, voulant signifier qu'il va loger les gens habitant à la mission, il dit qu'il va " mettre des sardines dans les boites195. »

" ~j'ai traversé des villages à la naissance du jour et j'avais le spectacle des femmes s'en allant à l'eau, la calebasse sur la tête et les gosses s'égaillant dans l'herbe comme des lapins à peine sorti du nid196. »

" ~ des gamins qui sautent comme des chevaux... si vous voyiez leurs pattes197... ! »

Une telle vision des Noirs justifie le traitement qu'ils reçoivent à l'église : « Le jour du mariage, les Noirs ont un privilège exceptionnel : on leur donne des bancs (pour s'asseoir). En effet, dans nos églises, les sièges pour les Noirs ne sont constitués que des nattes étendues par terre198. »

En somme, si la représentation du Noir dans les lettres du Père Auzanneau n'est pas identique aux jugements lapidaires des missionnaires du XIXe siècle, elle s'en rapproche ou

191 Ibid.

192 « Lettre du 15 avril 1932 », cité par Ibidem, p. 151

193 « Lettre du 23 juillet 1933 », cité par Ibidem, p. 183

194 « Lettre du 18 novembre 1928 », cité par Ibidem, p. 78

195 « Lettre du 4 décembre 1931 », cité par Ibidem, p. 137

196 « Lettre du 11 juillet 1927 », cité par Ibidem, p. 54

197 « Lettre du 18 février 1930 », cité par Ibidem, p. 97

198 « Lettre du 28 juillet 1926 », cité par Ibidem, p. 38

en hérite. Certains comportements observés du côté des prédicateurs du siècle dernier, sont retrouvés, à un degré certes moindres, chez le poitevin. Il revient maintenant à s'interroger sur les raisons qui expliquent un tel tableau.

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