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La représentation de l'Afrique et des Africains dans les écrits d'un missionnaire poitevin. Le père Joseph Auzanneau à  Kibouendé (Congo français) 1926-1941

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par Josué Muscadin
Université de Poiters - Master 1 2011
  

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C- Comprendre cette image

Le discours du spiritain sur l'homme africain est loin d'être gratuit. Pour en saisir la signification, il nous semble nécessaire de l'appréhender en rapport aux idées ambiantes de son époque. Nous avons déjà évoqué l'élaboration de l'image de l'homme Noir dans la culture occidentale en partant du Moyen Age pour arriver au siècle des Lumières, mais nous allons nous référer maintenant aux lieux communs du XIXe siècle à propos des Africains pour deux raisons. D'abord, parce que ce siècle systématise toutes ces idées antérieures en les rendant « scientifiques », ensuite, étant plus proche de la période qui concerne cette étude, il nous parait plus pertinent pour montrer la persistance de certains clichés dans la vision de l'apôtre.

« Le XIXe siècle a tout mesuré, quantifié : la coloration, la peau, la respiration, la barbe, les cheveux, l'angle facial, les indices nasal et orbitaire, les rapports du radius à l'humérus, du tibia au fémur, le degré de stéatopygie et le tablier de la Vénus Hottentote etc. mais par-dessus tout le cerveau, ses circonvolutions, et la capacité crânienne. Un tel engouement s'explique par l'importance des progrès scientifiques. La biologie s'institutionnalise avec la Révolution qui crée le Muséum d'histoire naturelle et des chaires, ou officient Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier, les successeurs de Linné et Buffon. Une nouvelle avancée se produit dans la deuxième moitié du siècle avec Darwin, Mendel et la constitution de l'Ecole française d'anthropologie physique. Paul Broca fonde en 1859 la Société d'anthropologie et contribue à la création de l'Ecole de Paris (1875), de la Revue d'anthropologie (1871) et aux premiers dictionnaires de la discipline199

Cette citation montre combien le XIXe siècle fut riche en théorie. Les penseurs du siècle se sont donnés des objectifs très ambitieux notamment dans le domaine de l'anthropologie. Leur réflexion sur l'Homme, sur le rapport entre les différentes races de l'espèce, les ont

199 LIAUZU C., Race et civilisation, l'autre dans la culture occidentale, anthologie critique, Paris, Syros/Alternatives, 1992, 491 p. 87 et 88

conduit à l'élaboration des thèses raciales et racistes. Vu que l'époque connut un développement sans précédent du scientisme, les auteurs furent tenus de donner une apparente scientificité à leurs travaux. Se conformant à l'exigence de l'époque, ceux-ci contribuèrent « à la diffusion de l'idéologie raciste et son enracinement profond dans l'esprit des Français200. »

Le racisme biologique qui émergea à la fin du XVIIIe siècle trouve ses lettres de noblesse au siècle suivant. Selon la hiérarchisation des races, la race de l'homme blanc se trouve au dessus de toutes les autres que l'on juge inférieures. Les travaux de Lamarck, Malthus, Darwin201, Mendel, indiquent l'importance qu'avait l'idée d'une sorte de compétition entre les êtres, d'une sélection naturelle dont les meilleurs sortent victorieux. Ces théories appliquées au genre humain, estiment raciales non seulement les caractéristiques physiques des populations mais aussi les traits culturels qui leur sont propres ; d'oü la classification « scientifique » des sociétés. Si certains groupes humains sont pratiquement arrétés en chemin pendant que les autres progressent, c'est parce qu'ils étaient biologiquement inférieurs. Cette inégalité entre les races calquée sur la théorie de l'évolutionnisme social fut nécessaire pour l'Occident qui avait besoin de justifier ses conquêtes coloniales.

Cette pensée européenne du XIXe siècle perpétua l'idée de l'infériorité de la race noire dont celle-ci a été longtemps l'objet dans l'imaginaire français. Buffon avaient fait du Noir « un animal à part comme les singes » dans son Histoire naturelle. Dans la hiérarchisation des races faite par le naturaliste suédois Carl Von Linné,202 les Africains sont classés au bas de la pyramide. Ils sont, au XIXe siècle, considérés comme « le maillon manquant entre le singe et l'homme blanc203 La théorie de l'évolutionnisme implique un changement dans le nom

200 COHEN, William B., Op. cit., p. 292

201 De toutes les théories qui ont vu le jour en anthropologie, l'évolutionnisme est celle qui a le plus fortement influencé non seulement le monde scientifique, mais des domaines tels que la pensée politique (Marx), la psychanalyse (Freud) ou l'étude des mythes avec Frazer. GORBOFF, Marina. Premiers contacts. Des ethnologues sur le terrain. p. 20

202 Linné distingue en 1758, dans la dixième édition de son Systema Naturae, quatre « races » hiérarchisées au sommet de l'ordre des « anthropomorpha » (les futurs primates) : les Européens, les Américains, les Asiatiques et les Africains.

203 SALVAING, Bernard, Op. cit., p. 224

attribué à l'Autre, puisque le « sauvage » jusqu'alors le contraire du « civilisé » est soudainement remplacé par le " primitif », celui qui a précédé le " civilisé »204.

Dans le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, l'article nègre décrit péremptoirement " les différences essentielles de l'espèce nègre » tout en montrant la différence qui oppose l'homme noir à l'homme blanc :

" Ce que l'on peut affirmer d'une manière certaine, c'est que le Nègre diffère essentiellement de l'espèce blanche non seulement par la coloration de la peau et par les différences anatomiques que nous avons déjà signalées, mais encore par ses penchants autant physiques qu'intellectuels. Dans l'espèce nègre, le cerveau est moins développé que dans l'espèce blanche, les circonvolutions sont moins profondes et les nerfs qui émanent de ce centre pour se répandre dans les organes des sens beaucoup plus volumineux. De là un degré de perfection bien plus prononcé dans les organes ; de sorte que ceux-ci paraissent avoir en plus ce que l'intelligence possède en moins. En effet, les Nègres ont l'ouïe, la vue, l'odorat, le goût et le toucher bien plus développés que les Blancs. Pour les travaux intellectuels, ils ne présentent généralement que peu d'aptitude, mais ils excellent dans la danse, l'escrime, la natation, l'équitation et tous les exercices corporels. [...] 205 »

L'auteur insiste sur l'infériorité de la capacité intellectuelle du nègre : « C'est en vain que quelques philanthropes ont essayé de prouver que l'espèce nègre est aussi intelligente que l'espèce blanche ». La preuve fondamentale, c'est qu' « ils ont le cerveau plus rétréci, plus léger et moins volumineux que celui de l'espèce blanche206. »

Toutefois, cette supériorité que défend l'article ne donne pas le droit aux Blancs d'opprimer la race inférieure. Il reconnait aux nègres certaines facultés qui les différencient de l'espèce animale. « Ils sont doués de la parole, et par la parole nous pouvons nouer avec eux des relations intellectuelles et morale, nous pouvons essayer de les élever jusqu'à nous, certains d'y réussir dans une certaine limite... Leur infériorité intellectuelle, loin de nous conférer le droit d'abuser de leur faiblesse, nous impose le devoir de les aider et les

204 GORBOFF, Maria, Op. cit., p. 20

205 LAROUSSE, Pierre, Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Op. cit., t. XVI, p. 903-904

206 Ibidem

protéger207. » D'oü « le fardeau de l'homme blanc » qui consiste à répandre la civilisation aux autres races qui en sont « dépourvues ».

Cette citation d'Yves Monier résume parfaitement l'image de l'homme noir dans l'imaginaire français : « Tout chez l'Africain appartient au règne du Mal : les traits de son visage, sa gestuelle, ses comportements, ses sentiments ; il porte en lui toutes les imperfections du monde et sa fiche d'identité n'est qu'un long catalogue de tares et des vices qui discréditent l'humanité208. »

Ces idées furent développées à la fois par les théoriciens et défenseurs du racisme dans la littérature, la presse, les discours officiels, les dictionnaires et les encyclopédies. Elles sont illustrées par des croquis, cartes, photographies, gravures et autres. Parce qu'elles sont très répandues et sont considérées comme évidemment démontrées, ces images sont couramment admises et constituent un « fond commun » d'idées. Mais elles ne sont pas suffisantes à expliquer la représentation des Noirs dans le discours du religieux. Il convient de prendre en compte d'autres éléments qui sont des principes propres aux sociétés européennes. Par exemple, le Père Auzanneau fut incapable de comprendre le rythme de travail des indigènes pour qui l'important n'est pas tant de produire davantage que de subvenir à leurs besoins, et

l'assimila à l' « indolence » parce que la morale du travail était une valeur de la sociétéindustrielle du XIXème siècle209 pour laquelle le travail éloigne, comme l'avait dit

Voltaire, « l'ennui, le vice et le besoin ». Et, le fait que la paresse soit considérée comme l'un des « sept péchés capitaux » dans la tradition chrétienne explique pourquoi le missionnaire ressent autant d'indignation en l' « observant » chez les Noirs. Pour Bernard Salvaing, l'attitude des missionnaires qui consiste à insister sur « l'inertie » des Africains pourrait leur être transmise « par la propagande esclavagiste qui cherchait à démontrer que sans contrainte les Noirs ne pourront pas être des travailleurs efficaces210

De plus, pour comprendre la tendance du missionnaire à vouloir comparer les Congolais à des animaux, il faut nécessairement se référer à l'esprit du temps. En effet, pour paraphraser

207 Idem

208 MONNIER, Yves, Op. cit., p. 53

209 COHEN, William B, Op. cit., p. 294

210 SALVAING, Bernard, Op. cit., p. 233

Cohen, dans la pensée occidentale, attribuer aux Noirs des traits enfantins ou de prétendre qu'ils possèdent des affinités avec le monde animal fut une façon de mettre en relief leur infériorité. Cette idée fut « justifiée » par l'anthropologie de la fin du siècle des Lumières et le début du XIXème siècle qui voulait que « dans la hiérarchie des êtres les Africains soient proches des primates211. » On retrouve une telle approche dans des essais, des romans, dans des livres pour enfant, la presse de l'époque. L'Essai sur l'inégalité parmi les races de Joseph Arthur de Gobineau soutient l'idée que les Noirs « possèdent des traits simiesques212

Somme toute, le discours du spiritain sur les Africains, on l'a vu, n'arrive pas à se libérer totalement des idées communément admises de son époque. Il reprend en général certaines images par lesquelles on a souvent représenté les Noirs dans la culture occidentale. Toujours est-il, sa vision se distingue - à quelques points près - de celle de ces confrères du siècle précédent qui tenaient des propos beaucoup plus avilissants. Par exemple, on l'a vu, il ne mentionne qu'une seule fois le mot « sauvage » en parlant de ces fidèles. Et, il a pris le soin d'accompagner le terme avec un adjectif possessif qui témoigne en quelque sorte de son affection pour ces derniers. En disant « mes sauvages », le Père Auzanneau voudrait sans doute atténuer sinon modifier le sens que revêt ce mot au siècle précédent, laissant peut-être entendre à ses lecteurs qu'en dépit les défauts qui définissent les Congolais, ceux-ci restent les siens, ils ne les rejettent pas, au contraire, il entend les « civiliser. » Cette marque d'affectivité que révèle le déterminatif possessif ne traduit pas moins le paternalisme du spiritain à l'égard des indigènes. Donc, le terme aurait subit un glissement de sens sous sa plume par rapport à sa signification chez les missionnaires du XIXe siècle.

Mais la rencontre de l'homme blanc avec l'indigène n'a pas donné lieu à un regard unilatéral oü l'un remplirait irréversiblement la fonction du sujet et l'autre, l'objet. Il s'est produit en effet une vision réciproque oü chaque parti essaie d'appréhender l'Autre avec les références qui sont les siennes. Si les écrits du Père Auzanneau se prétent d'abord à rendre compte de son regard sur les habitants de son territoire de mission, il est aussi permis d'y voir l'image symétrique.

211 COHEN, William B., Op. cit., p. 332

212 Idem

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