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La représentation de l'Afrique et des Africains dans les écrits d'un missionnaire poitevin. Le père Joseph Auzanneau à  Kibouendé (Congo français) 1926-1941

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par Josué Muscadin
Université de Poiters - Master 1 2011
  

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Chapitre VI

LE MISSIONNAIRE AU PAYS DES NOIRS

A- Le Père Auzanneau vu par les Noirs

« La rencontre de l'homme noir et de l'homme blanc est d'abord une confrontation. L'Un regarde l'Autre, on s'observe, on se mesure, s'épie ; deux cultures se font face, s'affrontent ; deux cultures portées par des `types' humains si différents qu'elles n'en paraissent que plus inconciliables... Hélas ! Nous ne connaitront jamais qu'une seule version de cette confrontation silencieuse ou bruyante, quelques fois dramatiques213. »

Le regard réciproque entre le Français et l'Africain sur lequel Monnier met l'accent dans cette citation a été ressenti, au moins du côté des Blancs qui se montraient plus attentifs au moment de ce contact. La vision du Noir sur l'homme blanc fut très vite interprétée, commentée, voire dénaturée par ce dernier qui y trouve de quoi se targuer. Le voyageur tout comme le missionnaire relate avec soin leur première rencontre avec l'indigène. Ces passages mettant en évidence deux mondes qui se découvrent se révèlent toujours émouvants pour le lecteur occidental.

Les prédicateurs du XIXe siècle venant en Afrique furent l'objet d'une vive curiosité pour les Africains. Leurs usages étranges et tout ce qui leur appartient sont « entourés d'un `aura' sacré214. » Ces étrangers merveilleux n'ont cesse d'étonner les habitants qui, à leur dire, éblouis par leur étrangeté, sont enclin à les vénérer. Le Père Augouard, missionnaire poitevin, qui a évangélisé au Congo et au Gabon entre 1877 et 1890 montra comment les indigènes le prirent pour un surhomme : « Ils ont une idée des Blancs ; en voyant ce que nos faisons, ils croient que tous les éléments viennent à notre disposition, et ils ne doutent pas de notre suprême puissance. Ils croient même que les Blancs ne meurent pas et on a beaucoup de

213 MONNIER, Yves, Op. cit., p. 51

214 SALVAING, Bernard, Op. cit., p. 176

peine de leur persuader le contraire215. »

Effectivement, il parait que les Noirs n'arrivaient pas à percer le « mystère » des différences qui les définissent par rapport à leurs visiteurs européens. Ils ne saisissaient pas pour la plupart le message que leur apporte le missionnaire. Lors d'une leçon de catéchisme, « l'évêque des anthropophages216 » raconta le sacrifice de Jésus à ses fidèles ; il leur montra le Fils de Dieu sur la croix et leur dit qu'il est mort aussi pour les Pahouins, la réaction de ces gens ne peut que surprendre. Ils s'écrient : « les Blancs sont des dieux et que les Pahouins ne pourront jamais comprendre tout cela217. »

La rencontre du Père Auzanneau avec les Noirs s'est faite dans un contexte un peu différent de celui de ses homologues du siècle précédent. On ne trouve pas dans les récits du spiritain l'expression d'une vénération aussi poussée venant des habitants des régions où il évangélisait. Il y a sans doute une évolution dans la vision que se faisaient les Congolais des Blancs, puisque, rappelons-le, depuis le décret de la Propagande qui confie en 1865 l'évangélisation du Congo aux missionnaires des Pères du Saint-Esprit, les spiritains occupent de plus en plus le territoire218. Les gens du pays connaissent donc peu ou prou l'existence des Européens219. Toutefois, l'on peut voir dans des comportements de certains indigènes vis-à-vis du poitevin la manifestation d'une certaine admiration pour leur hôte surtout quand celuici fait des choses auxquelles ils n'étaient pas habituées.

En compagnie d'un groupe d'enfants dont il veut frapper l'étonnement, il enlève ses dents mobiles et les leur montre au bout des droits. N'ayant jamais vu un tel « prodige », les enfants ne cachent pas leur stupéfaction : « Ah ! ma mère ! ah ! mon frère ! les Blancs qui

215 L'AMOUR BECHET, Antoine, Les Noirs dans le regard du Père Augouard. Un missionnaire spiritain à la rencontre des peuples du Gabon et du Congo. 1877-1890. Mémoire de Master I sous la direction de Frédéric CHAUVAUD, Université de Poitiers, juin 2007. f°40

216 Nom donné au Père Augouard

217 L'AMOUR BECHET, Antoine, Op. cit., f40

218 L'hypothèse d'une évolution dans la vision des Congolais à propos des Blancs est d'autant plus vraisemblable que l'admiration pour le Père Auzanneau est beaucoup plus remarquée du côté des enfants et des jeunes dont l'expérience avec l'Autre européen commence à peine.

219 D'ailleurs, le Père Auzanneau lui-même fête en septembre 1933 le 50e anniversaire de la prise de possession de Linzolo par le Père Augouard. Elle est la première mission de l'intérieur.

peuvent enlever leur dent, ah ! les Blancs sont malins ! 220» A un moment où la femme africaine avait un statut social différent de la femme européenne, les Noirs éprouvent une vive surprise d'apprendre que le missionnaire reçoit de sa mère des lettres écrites par celle-ci221. Cela leur est d'autant plus surprenant que l'écriture ne fut pas à l'époque développée en Afrique. Constatant la carence de cette institution, le père Auzanneau se donnera la tache d'implanter des écoles dans la mission. Au début, ces établissements n'enseignaient que le catéchisme. Mais à partir de 1930, on constate un autre type d'école qui complète l'enseignement de la doctrine et de la morale chrétienne par les cours de Français. Le Père ne cache pas l'objectif qu'il vise : « Nous cherchons à former quelque jeunes gens qui pourront nous aider pendant quelques années, après quoi, ils envisageront dautres situations plus lucratives 222» Comme l'a fait remarquer Coquery-Vidrovitch, ces écoles « dont le but était la conquête intellectuelle et morale des peuples... visait seulement à doter d'un embryon d'instruction les auxiliaires de la colonisation223. »

Le missionnaire est apparemment très aimé de ses fidèles, car, en général, lorsqu'il visite un poste de catéchisme, on le reçoit avec joie. Pour montrer leur hospitalité à son égard, les fidèles se mettent à chanter pour l'accueillir224. A cette réception chaleureuse s'ajoute une crainte respectueuse pour le missionnaire. Chez certains adolescents, il inspire la peur en sa qualité de Blanc. Lors d'une tournée, deux filles voyant arrivé l'Etranger, « se sauvent en criant dans le brousse225 » ; d'autres prirent frayeur devant le Blanc barbu226. Mais, dans l'ensemble, il y a un lien d'affection et de sympathie qui unit le prétre à ses fidèles. Lors de ses longues tournées, il s'est fait toujours accompagné d'une « caravane » de Noirs qui apporte son sac et son lit ; parfois, c'est le missionnaire lui-même qui est porté sur les épaules de ses compagnons.

220 « Lettre du 03 février 1927 », cité par ERNOULT, Jean, Op. cit., p. 48

221 Idem.

222 « Lettre du 19 décembre 1930 », cité par ERNOULT, Jean. Op. cit., 104 223COQUERY-VIDROVITCH, Catherine, MONIOT, Henri. L'Afrique noire de 1800 à nos jours. Paris, PUF, Nouvelle Clio, 2005, p. 79

224 « Lettre de juillet 1933 », cité par ERNOULT, Jean. Op. cit., p. 184

225 « Lettre du 14 juillet 1927 », cité par Ibidem, p. 55

226 « Lettre du 11 juillet 1927 », cité par Ibidem, p. 53

Le missionnaire se voit attribuer des statuts qu'il n'a jamais eus. On le considère comme un médecin. Il donne lui-même l'impression de l'être, « juste, dit-il, pour faire plaisir aux mères qui croient à une certaine omnipotence des Blancs227. ' On lui amène souvent des enfants malades, quand ce ne sont pas les adultes eux-mêmes qui viennent se faire « ausculter ". Médecin improvisé devant les circonstances, il reconnait ses limites et ses réussites le surprennent : « Je suis toujours peu envieux à soigner ces petits êtres qu'on nous apporte de quelques mois ou de quelques semaines, car on ne sait point ce qu'ils ont et quels remèdes leur appliquer; beaucoup en meurent. J'en ai vu quelques uns en réchapper, cependant que je croyais perdu... Des pouponnières et des maternités seraient bien utiles dans la brousse228. '

Il acquit également une réputation « d'arracheur de dents ". « De temps en temps, écrit-il, un client se présente en me demandant de lui soulager la mâchoire229.' Son principal outil : « Un vieux davier dérouillé de temps en temps. ' Pour anesthésier son patient, il n'a que de « bonnes paroles.' Une femme, en proie à un mal de dent, a fait une marche de trois heures pour venir prendre soin à la clinique. Expliquant l'opération à ses lecteurs, le P. Auzanneau en profite pour leur exposer sa méthode : « Arrivé à la mission, je vois ma cliente, sa dent en attente. J'attrape mes tenailles et lui déracine sa molaire230. '

Soigner et guérir les malades ne s'improvisent pas, le missionnaire le sait, mais il le fait parce que « les Noirs ne sont pas exigeants sur la nature des remèdes, pourvu qu'on leur donne quelque chose231. "

Il souligne fièrement plusieurs épisodes où il est toujours obéi. Les habitants n'affichent en général aucune résistance aux injonctions du prétre, du moins en sa présence. Il a aussi beaucoup d'autorité chez les Congolais, notamment sur les féticheurs. Seul, le prédicateur arrive à chasser à maintes reprises au milieu de la nuit des rassemblements d'individus qui dansent et jouent du tam-tam. Il suffit que sa présence soit aperçue pour que se disperse le groupe. Même les chefs des villages ne contestent pas son pouvoir de prendre

227 « Lettre du 14 mai 1928 ", cité par Ibidem, p. 71

228 « Lettre du 30 décembre 1930 ", cité par Ibidem, p. 104

229 « Lettre du 09 octobre 1928 ", cité par Ibidem, p. 77

230 « Lettre du 04 décembre 1934 ", cité par Ibidem, p. 210

231 « Lettre du 27 octobre 1929 ", cité par Ibidem, p. 92

des décisions. Lors de grandes discussions souvent compliquées où les parties ne parviennent pas à trouver une entente, le Père Auzanneau fait office de juge. C'est lui qui a toujours le dernier mot qui conclut les palabres qui lui sont présentées. L'autorité qu'il détient dans les villages est telle que le poitevin va jusqu'à empécher l'observation de certains traits coutumiers chez les indigènes. Il interdit plus d'une fois la liaison entre fillette et adulte. Ce pouvoir dont se dispose le prêtre est appuyé voire renforcé par l'administration coloniale qui adopte des mesures coercitives et punitives allant dans le même sens que la volonté du spiritain. A titre d'exemple, l'administrateur interdit la pratique des « fétiches » sur tout le territoire après avoir procédé à leur collecte, et prévoit amendes et sanctions pour les récalcitrants232. Son pouvoir peut s'expliquer aussi par la bravoure dont le prétre se fait montre en affrontant la colère des divinités traditionnelles très redoutées par les populations locales.

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