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La représentation de l'Afrique et des Africains dans les écrits d'un missionnaire poitevin. Le père Joseph Auzanneau à  Kibouendé (Congo français) 1926-1941

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par Josué Muscadin
Université de Poiters - Master 1 2011
  

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B- La chasse aux « féticheries233 »

Il nous semble intéressant, dans un premier temps, de faire une mise au point sur l'étymologie des termes fétiche et fétichisme ainsi que sur leurs définitions dans le langage usuel du XIXe siècle. D'abord, il faut peut-être préciser que le terme fétichisme, comme le souligne Paul-Laurent Assoun, est un terme fortement « chargé » et « connoté 234» qui est partagé entre bon nombre de disciplines des sciences humaines et sociales condensant ainsi « des significations diverses sinon hétérogènes, tout en relevant la secrète affinité. » C'est à ce titre qu'il « requiert un va-et-vient entre des usages et des régimes conceptuels à la fois diversifiés et solidaires235. »

Le terme fétiche apparait pour la première fois au XVIe siècle et provient du portugais

232 « Lettre du 18 novembre 1928 », cité par Ibidem, p. 78. La relation entre pouvoir religieux, en l'occurrence le Père Auzanneau, et l'administration coloniale se passe plutôt à l'amiable, contrairement au siècle précédent où ce rapport était conflictuel dans certain cas. Il existe une certaine connivence entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel dans le cas qui est le nôtre.

233 Il parait que le missionnaire entende par ce terme tout ce qui renvoie à l'idée de religion chez les indigènes (fetes, célébrations culturelles, cérémonies, objets matériels...)

234 ASSOUM, Paul Laurent, Le fétichisme, Paris, PUF, 1975, p. 6

235 Idem, p. 5

feitiço qui signifie « artificiel » et par extension « sortilège»236. De fait, le terme designe en langue portugaise, l'envoutement, le sortilège, l'ensorcellement. Toutefois, le terme fétichisme apparait plus tard dans la langue française, soit au XVIIIe siècle, sous la plume de Charles De Brosses237. Ce dernier innove en accolant au terme fétiche, la désinence À « isme ». Le fétichisme est donc « une création académique » qui élève au rang de croyance religieuse le terme initial de fétiche. Si le terme fétiche concerne uniquement « les Nègres de l'Afrique »238, De Brosses entend bien étendre la notion du fétichisme à d'autres peuples et en

faire une classe particulière de la religion païenne. Selon Assoun, voici la définition contemporaine de la création du terme fétichisme : « forme de religion dans la quelle les objets du culte sont des animaux ou des être inanimés que l'on divinise, ainsi transformés en choses douées d'une vertu divine239. »

Cette définition concorde avec celle des hommes du XIXe siècle que Pierre Larousse nous livre ici :

Fétiche : objet matériel que les Nègres et les sauvages vénèrent comme idoles. Fétichisme : culte, adoration, des fétiches [...] par extension vénération profonde, outrée, superstitieuse [...] Le fétichisme est la religion des sauvages qui adorent certains objets naturels, certains êtres physiques, comme un arbre, une pierre, ou bien quelque animal ou encore quelque idole [...] Le fétichisme pris en ce sens, constitue un état de l'humanité, un degré inférieur qui a toujours été et est encore partout le partage d'un grand nombre d'hommes [...] Si l'on met à part les tribus sauvages, restées complètement en dehors de toutes civilisations même ébauchées, jamais, en aucun temps, aucune religion n'a commencé par le fétichisme ; toutes ont eu pour principes, à l'origine, l'adoration d'un esprit, d'un être supérieur et invisible et toutes aboutissent à un culte grossier des objets matériels240. »

Vu par les hommes du XIXe siècle, le fétichisme parait être une forme de religion chez

236 Idem, p. 11

237 Dit « le président De Brosses », Charles De Brosses fut un magistrat, linguiste, historien et écrivain français. (1709-1777). Auteur de Lettres familières, il est l'archétype de l'aristocratie érudits des dernières années de l'Ancien Régime.

238 ASSOUM, Paul Laurent, Op. cit., p. 10

239 Idem, p. 16

240 LAROUSSE, Pierre, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle. Nîmes, Gard, C. Lacour, 1866-1876, t. 11, p. 191

des êtres au stade inférieur à « l'homme » (l'Européen étant la référence). Dans le même article, il est qualifié de culte « puéril » et « de croyances ridicules »241. Ainsi la définition cidessus fait du fétichisme un culte dégénéré, réduit à l'état de superstition. D'autre part, elle fait aussi la différence entre l'objet, « les idoles qui sont les représentations de la ou des divinités, des simples symboles et le ou les dieux qui peu à peu arrivent à être oubliés par les populations fétichistes242. » De Brosse montre un autre aspect de ce culte qui pour lui est direct. L'objet est, certes, animé d'une force, mais, il n'est en rien le médiateur d'un esprit supérieur et invisible. Il oppose donc le fétiche à l'idole, qui a pour fonction de représenter un être, une idée.

En somme, cette approche du fétichisme semble davantage condamner le phénomène que de l'expliquer. En effet, de l'apparition du terme dans la terminologie française jusqu'à la définition que lui donne Pierre Larousse, si on essaie de donner une explication à ce phénomène, celle-ci reste largement teintée d'un ethnocentrisme qui ne se cache pas. Ce constat est envisageable aussi chez certains philosophes comme Hegel243 et Compte244. Pour le premier, « le fétichisme est l'impasse dans laquelle, ailleurs, se sont enfermés les nègres245. » Manifestement, Hegel ne se démarquerait pas par rapport à ce que pensaient les européens du XVe siècle. Le fétichisme qualifié de non religion n'existerait méme pas à ses yeux. Le second analyse le phénomène avec la grille de ses Théories des trois états qui font du fétichisme « un état par lequel, jadis et partout, les hommes sont passés246. » Le philosophe français tente d'éviter l'ethnocentrisme et entend réhabiliter le phénomène en le considérant comme une activité intellectuelle ou spéculative. Il s'éloigne de l'idée d'une mentalité prélogique. C'est pour le positiviste un point de départ, le premier état théologique de l'humanité, qui précède le polythéisme et le monothéisme247. Mais, comme le souligne

241 Ibidem

242 Ibidem

243 Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), philosophe allemand, son système philosophique est basé sur la notion de dialectique.

244 Auguste Comte (Isidore Marie Auguste François Xavier Comte) (1798-1831): philosophe français, l'un des inventeurs du terme sociologie, il est surtout connu pour sa Théorie des trois états et son système de pensée, le positivisme.

245 POUILLON, Jean, Fétiches sans fétichismes, Paris, PUF, 1994, p. 25

246 POUILLON, Jean, Op. cit., p. 17

247 ASSOUN, Paul-Laurent, Op. cit., p. 31

Lamour B. Antoine248, si les positions des deux philosophes paraissent être divergentes à un certain niveau, ils se rejoignent cependant sur au moins un point : chez l'un ou chez l'autre, la religion des « nègres " est qualifié de « primitive ".

C'est dans une telle atmosphère intellectuelle que prend naissance et se développe l'idée que l'on se fait du « fétichisme " au XIXe siècle et dont les représentations du Père Auzanneau sur le phénomène seront tributaires. Quel a donc été l'attitude du spiritain à l'égard de la religion traditionnelle des indigènes ?

Il faut peut-être préciser tout d'abord que la vision que se fait le prédicateur à propos de la religion des Africains est conditionnée et sous-tendue par les jugements plus généraux qu'il entretient sur la civilisation africaine dans son ensemble. Et, en bon missionnaire occidentale, il n'est pas étonnant de voir avec quelle énergie, il va essayer de combattre le système de croyance des Congolais. La position du prêtre face au « fétichisme » s'inscrit dans une tradition de lutte contre « l'idolâtrie » qui remonte dès l'origine du christianisme. Les croisades, la destruction de la religion des Indiens dans le Nouveau Monde ont été conçues dans cette même perspective.

Le Père Auzanneau, sans interpréter véritablement le « fétichisme », comme l'a fait les missionnaires du XIXe siècle249, entreprend une « croisade " systématique contre les pratiques cultuelles et culturelles des habitants. Tous les moyens sont bons, semble-t-il, dans cette lutte. Pour saisir leurs objets de culte, le missionnaire se prend à tâche et peut même recourir à la force : « Imaginez la frayeur de l'assistance quand, au plus fort des tam-tams, un `grand diable' bondit au milieu de l'assistance qui forme un grand rond autour d'un grand feu...en deux enjambées, je suis sur l'homme au tam-tam ; je l'ai saisi à la gorge et le renverse~250 »

Lors d'un « malaki », fête traditionnelle des indigènes, sachant qu'il va y avoir des « mauvaises danses ", le spiritain prémédite de la perturber. Il se fait accompagner des gens

248 L'AMOUR BECHET, Antoine, Op. cit., f° 45

249 Selon Bernard Salvaing, les missionnaires du XIXe siècle interprétaient de trois manières le « fétichisme " : pure adoration de la matière, polythéisme, monothéisme dégradé. Le Père Auzanneau se situerait plutôt dans cette dernière tendance.

250 « Lettre du 11 juillet 1927 ", cité par ERNOULT, Jean, Op. cit., p. 55

maitrisant mieux que lui le terrain. Le voyant arrivé, la foule se disperse cherchant refuge ailleurs, le missionnaire la poursuit. Pour ne plus se faire entrevoir, à quelques mètres des danseurs, il marche sur ses genoux. L'essentiel pour lui et pour son « escouade », c'est de s'emparer du « butin » constitué de tam-tams et tout objet ayant rapport à la cérémonie. « Ennemi » déclaré et acharné de ces activités, il n'est pas rare de le voir laisser son lit très tard le soir ou très tôt le matin à la poursuite de sa proie. Quand l'administration interdit la pratique des « fétiches », il s'en réjouit et dit espérer que cette mesure lui dispensera « d'aller passer la nuit dans de grandes herbes, pour recommencer sur les installations des féticheurs des assauts en usage naguère aux tranchées251. »

Dans son entreprise de faire disparaitre le « fétichisme », le prédicateur fait face à des situations particulières. Avertit par un catéchiste qu'une chrétienne pratique ses coutumes ancestrales, il est parti lui « administrer une correction. » A mon grand étonnement, dit-il, je me trouve en présence d'une folle furieuse qui, à mon premier mot, se jette sur moi, me griffe, me mord (ou du moins essaie de le faire), gesticule, se démène, m'insulte~252 » A grands maux, les grands remèdes ! N'arrivant pas à régler l'affaire par la parole, le prêtre ne ménage pas ses moyens physiques : « Finalement, je la laisse étendue par terre, relativement calmée, mais grognant toujours. Je demande alors de m'indiquer la case des fétiches où j'opère un grand massacre253. »

Lors de ses visites dans les villages, trouver le « fétiche » à détruire, constitue l'un de ses soucis majeurs. Dès qu'il s'aperçoit un moindre indice, il se donne la peine de fouiller minutieusement les « cases » des habitants en vue de trouver l'objet suspecté. Il arrive même qu'il met en pièce des constructions où résident supposément les « esprits »254.

Voilà une série d'actions concrètes entreprise par le missionnaire, soutenu par l'administration coloniale, pour en finir avec la croyance spirituelle des Congolais. Pourtant, le résultat escompté est loin d'être atteint. Lui-même, il se rend compte que bannir les pratiques religieuses bien enracinées chez les gens du pays, n'est pas une tâche aisée : « J'ai

251 « Lettre du 18 novembre 1928 », cite par Ibidem, p. 78

252 Idem

253 « Lettre du 18 novembre 1928 », cite par Ibidem, p. 79

254 « Lettre du 14 décembre 1933 », cité par ERNOULT, Jean Op. cit., p. 197

donc détruit le fétiche, mais surement pas encore la foi que nos gens ont dans leurs fétiches255. » Si l'Apôtre peut se féliciter d'avoir « détruire » cette pratique cultuelle des populations locales, la réalité reste autrement, car il n'est pas rare de trouver des chrétiens qui pratiquent une sorte de syncrétisme religieux fusionnant au besoin le christianisme et leur religion traditionnelle. A plus d'une occasion, visitant un fidèle, le prétre entreprend une « opération » dans la « case » oü est logé l'individu, qui, quoique chrétien, ne divorce pas avec ses anciennes habitudes religieuses antérieures. Cette tendance à « récidiver » s'explique par la force du sentiment de respect aux principes religieux ancestraux caractéristique des sociétés d'Afrique noire dit animiste256.

255 « Lettre du 24 novembre 1935 », cité par Ibidem, p. 208

256 Voir KANA, Fouellefak, Le christianisme occidental à l'épreuve des valeurs religieuses africaines : le cas du catholicisme en pays Bamileke au Cameroun (1906-1955) Thèse de doctorat présentée sous la direction de Claude PRUD'HOMME. Université Lumière Lyon II. 2004-2005.

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