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La représentation de l'Afrique et des Africains dans les écrits d'un missionnaire poitevin. Le père Joseph Auzanneau à  Kibouendé (Congo français) 1926-1941

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par Josué Muscadin
Université de Poiters - Master 1 2011
  

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C- Une remise en cause de la colonisation

L'anticolonialisme est un courant ou une attitude politique remettant en cause les principes et l'existence du système colonial. Même si le terme n'est apparu qu'au début du XXème siècle, l'idée de s'opposer à la colonisation est aussi vieille que la colonisation ellemême : la critique du sort des Indiens (Las Casas), les protestations de Montaigne, de Rabelais et de Guez de Balzac. Selon Charles-Robert Ageron304, à chaque étape de l'histoire coloniale correspond un type d'anticolonialisme. Au temps des Lumières, certains philosophes ont condamné le système colonial ainsi que son corolaire, l'esclavage, en vertu du Droit naturel et de l'égalité des hommes. Le développement considérable de l'empire colonial français au XIXe siècle entraîne un essor de la réflexion anticolonialiste avec notamment les libéraux pour qui « le système colonial qui est l'asservissement des peuples est aussi antiéconomique qu'immoral.305 » Cette contestation du principe colonial se fait au nom de la dilapidation de « l'or et du sang de la France ». Raoul Girardet limite à quatre les types d'argumentations contre l'entreprise coloniale, méme s'il reconnait que certains thèmes se sont trouvés confondus ou simultanément développés dans chacun de ces raisonnements. Pour lui, il existe un anticolonialiste de formulation et d'aspiration révolutionnaire qui s'exprime dans les milieux intellectuels antillais représenté par Frantz Fanon et Césaire. Ce dernier, conquis par l'idéologie marxiste-léniniste, assimila la cause de la révolution coloniale à celle du combat pour la dictature du prolétariat.

Un autre courant d'opposition anticoloniale moins véhémente que le précédent est à prendre en compte : la protestation humaniste. Il est d'ordre moral, axé sur l'affirmation des

303 GIRARDET, Raoul, L'idée coloniale en France 1871-1962. p. 182

304 AGERON, Charles-Robert, L'anticolonialisme en France de 1871 à 1914. « Dossier Clio », PUF, 96

p. 10

305 Ibidem p. 12

principes fondamentaux tels : principes d'équité, de liberté, du respect de l'autre, de sa personne, de ses droits et de sa dignité. Les porte-paroles d'un autre courant ont cru devoir élever la voix et plaider la cause du désengagement impérial en s'appuyant sur un postulat patriotique visant à défendre la grandeur de la Nation. Ces arguments d'inspiration nationaliste donnèrent naissance à deux types d'attitudes. L'une qui reprend les vieux termes de l'opposition antiferryste en dénonçant l'inutile gaspillage des ressources du patrimoine national, l'autre qui défend le rayonnement mondial de la France mais qui l'adapte aux exigences du présent, c'est-à-dire, elle entend défendre une politique de négociation à l'égard des mouvements d'émancipation coloniale. Ceux qui adoptent une telle attitude « considèrent que les formes anciennes de domination coloniale sont inéluctablement périmées, il faut adopter une nouvelle politique aux grandes mutations de l'histoire306. » Bien que cette argumentation corresponde à la formule « partir pour mieux rester », elle n'est pas sans effet dans la lutte anticolonialiste. On retrouve ces arguments à partir de la deuxième moitié du siècle, notamment dans le débat sur la guerre d'Algérie.

Mais, l'un des plus grands écueils de la colonisation demeure le communisme. En 1929, en effet, l'ancien directeur de l'Enseignement au Maroc, Georges Hardy, publie un ouvrage intitulé Nos grands problèmes coloniaux dans lequel il évoque le communisme comme un danger pour l'oeuvre coloniale. « Au moment même, dit-il, où nous essayons de nous rapprocher des `âmes' indigènes, d'autres influences tendent à les éloigner de nous. Un peu partout de grands mouvements qui agitent le monde menacent de faire vibrer les populations coloniales ; ici c'est le communisme307... »

La gauche française depuis les années 1880 s'élève contre la colonisation qui répond, selon elle, avant tout à la recherche obsédante des débouchés. Elle rattache l'impérialisme coloniale au capitalisme et fait endosser ce système tous les crimes de la colonisation. La colonisation est pour les partisans de la gauche « une des pires formes de l'exploitation capitaliste308. » Les dénonciations des socialistes concernent les « abus ou les scandales coloniaux », elles ne constituent pas en fait une « pédagogie anticoloniale ». En 1920, le deuxième Congrès de l'Internationale communiste concentre ses réflexions sur le monde colonial notamment sur la révolution en Orient qui devient l'un des centres de préoccupation

306 GIRARDET, Raoul, Op. cit., 1972, p. 227 307Ibid. p. 137

308 AGERON, Charles-Robert, Op. cit., p. 22

du moment. Pour certains d'entre les congressistes, le destin de la révolution mondiale dépendait du succès de la révolution dans les pays non-européens. Selon Lénine, la domination mondiale du capital devait s'écrouler sous les coups conjugués du « prolétariat révolutionnaire des pays avancés » et des « mouvements révolutionnaires de libération des pays arriérés ou des nationalités arriérées ». Le deuxième Congrès préconise donc la collaboration dans les pays soumis à la domination coloniale des partis communistes locaux avec les mouvements nationaux de libération.

C'est à cette période que les voix anti-impériales des colonies commencent véritablement à se faire entendre. Les premiers mouvements revendicatifs de l'Afrique du Nord d'inspiration religieuse et panarabe apparaissent dès 1920, d'autres à caractères modernistes et plus ou moins révolutionnaires. Au même moment, éclatent en Indochine, plus précisément en Annam et au Tonkin les premières révoltes nationalistes. Si les mouvements nationalistes nord-africains restent peu connus du grand public, les événements d'Indochine ne sont pas en revanche sans provoquer de l'émotion qui s'exprime avec force aussi bien dans la presse que dans la littérature. On condamne énergiquement les violences, les crimes perpétrés par le colonisateur pour mater les protestations des peuples coloniaux, notamment le massacre de la garnison du petit poste de Yen Bay dans le Haut Tonkin. Le Parti Communiste Français (PCF), par l'organe de son secrétaire général de l'époque, Maurice Thorez, exige de donner satisfactions « aux aspirations légitimes des peuples coloniaux » pour renforcer leur « union indispensable avec la démocratie française » face à la montée du fascisme de Mussolini ou d'Hitler. Les positions du PCF rejoignent, avec quelques nuances près, celles auxquelles le parti socialiste S.F.I.O n'avait depuis la fin de la Première guerre mondiale, cessé d'être fidèle.

A ces dénonciations s'ajoutent celles des intellectuels qui se mettent à défendre la cause des « peuples opprimés. » Dès 1930, les écrits d'André Malraux commencent à attirer l'attention du public sur les drames de la colonisation en Indochine. Son roman, La Voie royale, annonçait déjà, en effet, l'imminence d'un « conflit inévitable entre colonisateurs et colonisés ».

Ferdinand Céline est également à situer dans cette mouvance, bien que ses positions sont souvent taxées d'ambigües par certains critiques. Son roman, Voyage au bout de la nuit (1932), donne en effet une image tellement déprimante de la colonie qu'il arrive à ruiner bien de mythes et à présenter la colonie comme un véritable enfer où colons et colonisés se

détruisent mutuellement. Avec un langage plein d'humour, l'auteur arrive à jeter le discrédit sur le système colonial français. Il refuse les mythes et les slogans comme « l'humanitarisme colonial ", « le colonialisme éclairé ", « l'héroïsme colonial ", « le messianisme colonial ". On ne peut pas ne pas citer également Féllicien Challaye qui, déjà en 1906, avait dénoncé avec éclat les scandales de l'administration coloniale au Congo dans un des Cahiers de la Quinzaine309. Universitaire, professeur de philosophie, Challaye n'avait cessé de soutenir des thèses condamnant radicalement le système colonial.

On ne peut pas ignorer non plus une autre forme de récusation du système colonial venant des chrétiens progressistes. Entre les 1881 et 1885, l'opposition catholique à la « politique coloniale insensée des opportunistes " signale sa présence. Pour Léon Bloy, fervent catholique, le colonialisme est l'« empire du désespoir, l'image stricte de l'Enfer " et « l'histoire des colonies françaises, surtout dans l'Extrême-Orient, n'est que douleurs, férocité sans mesure et indicible turpitude ". Le Comité de Protection et de Défense des Indigènes créé par Paul Viollet, chrétien, juriste et historien de l'ancienne France, entreprend une vaste campagne vers la fin du XIXe siècle contre les crimes du portage, les corvées inhumaines qui déciment la population malgache. Il entamait en 1902 une énergique protestation contre le régime de l'indigénat spécialement en Indochine, et en 1905 contre les crimes et « illégalités commis au Congo ". Il faut retenir également le cas de Mgr Le Roy, missionnaire, puis vicaire apostolique au Gabon, avant de devenir supérieur général de la Congrégation missionnaire des Pères du Saint-Esprit, qui fit avec netteté le procès du colonialisme en Afrique noire française. Pour lui, le système colonial apportait en lui la « démoralisation ". Il dresse un violent réquisitoire contre l'administration coloniale devant le Congrès international antiesclavagiste d'aout 1900 en insistant sur l'échec du système colonial face à sa « mission civilisatrice ". Charles-Robert Ageron résume en ces mots l'argumentation du religieux : « En ne demandant aux indigènes que du travail et des impôts, en usant des hommes comme des vils instruments de lucre, en tolérant l'alcoolisme, la prostitution, l'esclavage de la femme, l'infanticide, l'administration coloniale faillit à son devoir de civilisation. Elle désorganisait les sociétés traditionnelles, ne laissant derrière elle que le vide et la ruine310. » L'Haïtien Benito Sylvain, chrétien, qui s'est donné pour but de travailler au relèvement social des Noirs, fonda à Rome

309 Les Cahiers de la Quinzaine est une revue bimensuelle française disparue, d'inspiration dreyfusarde fondée et dirigée par Charles Péguy.

310 AGERON, Charles-Robert, Op. cit., p. 36

en 1905 l'oeuvre qui porta son nom. Il présenta à Paris une thèse sur le traitement des indigènes dans les colonies d'exploitation. Son travail a été encouragé par le cardinal Merry del Val parlant de ses « nobles buts qui consistent à combattre l'injustice et le déraisonnable préjugé de couleur311. »

Tous ces facteurs tendent à exiger un renouvellement de la vision que l'on se fait jusqu'alors des peuples soumis à la domination et à l'exploitation de l'Occident. Intellectuels, religieux et politiques occidentaux se lancent dans ce combat pour défendre la cause des peuples coloniaux, notamment ceux de l'Afrique. Mais, ces actions n'auraient pas tous leurs poids si les colonisés eux-mêmes ne jouèrent pas leur rôle en voulant prendre en main leur destin. Autrement dit, la participation des concernés proprement dit rendra ces luttes beaucoup plus décisives et élargira le but en visant plus loin qu'une simple reconnaissance culturelle, mais une libération pleine et entière de l'homme colonisé.

311 Ibid., p. 37

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