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La représentation de l'Afrique et des Africains dans les écrits d'un missionnaire poitevin. Le père Joseph Auzanneau à  Kibouendé (Congo français) 1926-1941

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par Josué Muscadin
Université de Poiters - Master 1 2011
  

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Chapitre IX
LA VOIX CONTESTATAIRE DES INTELLECTUELS NEGRO-AFRICAINS.

Dans cette dynamique qui conduira à un nouveau regard sur l'Afrique, on ne peut pas exclure le rôle des Africains et des Négro-africains qui prendront conscience qu'ils sont victime de leur infériorisation par l'Occident et s'attacheront à revendiquer leur humanité pleine et entière avec tout ce qui en découle. L'objet de ce chapitre consiste à présenter cette prise de conscience et la lutte idéologique et politique qu'elle induit. Ainsi s'intéressera-t-il au mouvement pan-nègre à l'aube du XXe siècle, puis au courant politique et littéraire des écrivains noirs francophones ainsi qu'à la conscience politique africaine à son balbutiement.

A- Le panafricanisme du début du XXe siècle

La considération qu'il convient ici de faire sur le panafricanisme se borne aux premiers congrès ayant eut lieu entre 1900 et 1945. Il s'agit de montrer dans la perspective qui est la nôtre comment le mouvement panafricaniste alimente la lutte pour l'indépendance des pays africains.

Le panafricanisme, en tant qu'expression de la solidarité entre les peuples africains et d'origine africaine et en tant que volonté d'assurer la liberté du continent africain ainsi que son développement à l'égal des autres parties du monde, est né dans le méme contexte historique que d'autres grands mouvements de rassemblement de peuples, comme le panaméricanisme, le panarabisme, le pangermanisme, le panslavisme ou le pantouranisme312. Le mouvement s'est développé au milieu de nombreux obstacles : d'une part, il est né au coeur de l'oppression esclavagiste, avant de s'épanouir en dépit des contraintes des régimes coloniaux dont il a fini malgré tout par triompher. D'autre part, il a toujours revêtu une extrême complexité, dans la mesure où il a pris corps dans plusieurs pôles différents - l'Afrique, l'Amérique du nord, les Caraïbes, l'Amérique du Sud, l'Europe - qui se sont certes

312 BONACCI, Giulia, « L'historiographie en anglais sur le panafricanisme », Etudes africaines / état des lieux et des savoirs en France.1re Rencontre du Réseau des études africaines en France 29, 30 novembre et 1er décembre 2006, Paris. http://www.etudes-africaines.cnrs.fr/communications/bonacci.pdf. Consulté le 03/06/2011

influencés les uns les autres, mais qui se sont aussi singularisés en fonction de leurs contextes particuliers.

Les spécialistes de l'histoire du panafricanisme y relèvent plusieurs phases bien distinctes. D'abord celle de la « naissance » qui, plongeant ses racines dans la lutte contre l'esclavage, s'est prolongée jusqu'à la veille de la Première Guerre mondiale. Ensuite, celle de la mise en forme de l'idéologie et des programmes aussi bien à travers une succession de « congrès » conçus, organisés et conduits par William Edward Burghardt Du Bois313 qu'à travers les luttes contre le colonialisme et le fascisme. Ces luttes sont menées dans les années 1920 en France par des figures politiques telles que Louis Hunkarin, Lamine Senghor, Samuel Stéfany, Max Bloncourt, Joseph Gothon-Lunion, Tiémoko Garan Kouyat, pour ne citer que ceux-là. Enfin, à partir du congrès de Manchester, celle du panafricanisme militant, largement incarnée par Kwame Nkrumah et débouchant sur la constitution d'institutions que l'Afrique allait réformer pour organiser, avec sûreté, sa marche en avant314.

Face à la question de la dispersion des intellectuels panafricanistes qui se retrouvent sur trois continents différents : Afrique, Amérique, Europe, l'idée fut venue de laisser les différents groupes agir chacun sur son terrain, à condition de se retrouver régulièrement pour, ensemble, poser des actes forts, proclamer des revendications et formuler des propositions. Le choix des lieux de tels rassemblements devait obéir à une tactique et une stratégie précises : il fallait porter le message panafricain au centre même du système impérial dont les colonies d'Afrique étaient l'un des maillons. On se retrouverait donc dans les grandes métropoles européennes pour y faire entendre la « voix de l'Afrique ensanglantée » (E. W. Blyden). Ainsi naquit l'idée des « conférences » et « congrès » panafricains, dont la paternité reste controversée et qui allaient jalonner la première moitié du XXe siècle.

313 William Edward Burghardt Du Bois (1868-1963), sociologue, éditeur et poète afro-américain. Il fut le premier Noir américain diplômé d'un doctorat de philosophie de l'Université Harvard en 1895

314 Cette périodisation est faite à partir d'une publication faite par l'Organisation Internationale de la Francophonie. Le mouvement panafricaniste au vingtième siècle. Recueil de textes.

Contribution à la Conférence des intellectuels d'Afrique et de la Diaspora (CIAD I) organisée par l'Union africaine en partenariat avec le Sénégal (Dakar, 7-9 octobre 2004) Cette sous-partie doit beaucoup à cet ouvrage consulté en ligne le 11/05/2011. http://democratie.francophonie.org/IMG/pdf/Panafricanisme_090207-6.pdf

Entre 23 et 25 juillet 1900, s'est tenue à Londres La Conférence panafricaine, premier rassemblement formel des tenants du mouvement. On comprend donc le double choix de l'année 1900, commencement du dernier siècle du deuxième millénaire, et de Londres, la capitale prestigieuse du plus grand empire colonial, pour organiser la Conférence panafricaine. Après avoir pensé profiter de l'Exposition universelle de Paris pour réunir dans la capitale française des savants du monde entier en vue de faire le procès du racisme, l'Haïtien Bénito Sylvain apporta son adhésion au projet d'une réunion exclusivement africaine à Londres. L'artisan, mieux connu dans l'espace francophone, fut Henry Sylvester Williams (1868-1911)315. Si les résolutions de la conférence n'apparaissent pas comme une condamnation explicite de la colonisation, les participants ont adressé un message à la reine Victoria et lui demandent de « prendre les mesures nécessaires pour influencer l'opinion publique sur les conditions de vie et les lois qui régissent les autochtones dans plusieurs parties du monde, particulièrement en Afrique du Sud, en Afrique de l'Ouest, aux Antilles et aux Etats-Unis316. » Ils adoptèrent aussi la fameuse « Adresse aux Nations du Monde », rédigée par W. E. B. Du Bois sur la question de l'égalité effective et non seulement formelle entre les races. Malgré le petit nombre des participants - 32 auxquels s'ajoutent ceux qui, sans être des délégués officiels, - ont participé aux débats et signé des motions, la Conférence Panafricaine fut déterminante dans le devenir du mouvement, c'est d'ailleurs cette réunion qui mit à la mode le mot « panafricanisme317. »

En dépit de la mort des pères du mouvement panafricain comme celle Sylvester Williams survenue en 1911 puis celle de Blyden en 1912, l'idée panafricaine ne fléchit pas. La précédente conférence sera suivie par le Premier Congrès panafricain du 19 au 21 février 1919 à Paris. Le choix de Paris se justifia par la réunion, dans la capitale française, de la Conférence de la Paix, chargée, entre autres, de décider de l'avenir des colonies allemandes, après la première Guerre mondiale.

315 Avocat et un écrivain britannique, il avait noué des rapports étroits avec les noirs africains de Grande-Bretagne. Il est à l'origine de cette conférence qui mit pour la première fois à la mode le mot « panafricanisme ».

316 Rapport de la Conférence Panafricaine de Londres du 23-25 juillet 1900. Cité par Cheikh GUEYE « Le panafricanisme d'intégration comme réponse aux problèmes sécuritaires africains. » http://www.memoireonline.com/07/09/2425/m_Le-panafricanisme-dintegration-comme-reponse-aux-problemessecuritaires-africains3.html Consulté le 11/05/2011

317 DECRAENE, Philippe, Le Panafricanisme, P.U.F., « Que sais-je ? », 1959, p. 10

Juste après l'armistice de 1918 mettant fin à la guerre, le Dr Du Bois vient à Paris pour réclamer le droit des Noirs à se disposer d'eux-mêmes en vertu aux principes de la déclaration du président américain Woodrow Wilson. Son argumentaire est basé sur la participation des Noirs dans le conflit de 1914-1918. En effet, en dépit des promesses d'asiles et de liberté faites dans les lignes germaniques, les soldats noirs américains restèrent fidèles à leur armée. Il inclut également les centaines de milliers de « tirailleurs » qui étaient venus d'Afrique occidentale pour servir dans l'armée française. Il s'appuya sur l'aide de Blaise Diagne, premier député de Sénégal, pour obtenir gain de cause. L'accord des autorités françaises à la tenue de la réunion fut obtenue ; le congrès réunit 57 délégués venus des diverses colonies françaises et britanniques, des Antilles et des Etats-Unis. Au terme des travaux, une pétition fut remise à la Société des Nations exigeant « un code législatif international pour la protection des indigènes d'Afrique, un bureau permanent pour l'application de ces lois ». Les congressistes réclament aussi la mise à disposition de la terre pour les indigènes, l'investissement de capitaux, la limitation des cessions de concessions pour lutter contre l'exploitation des indigènes et l'épuisement du bien-être naturel des pays, l'abolition de l'esclavage, des châtiments corporels, du travail forcé, l'établissement d'un code du travail par l'Etat, une éducation gratuite pour les indigènes et ce même en langue maternelle et leur formation professionnelle.

Mais la plus importante des exigences qui préfigurent les futures luttes indépendantistes concerne les droits des indigènes de participer au gouvernement des pays placés sous mandat. En effet pour les congressistes « les indigènes d'Afrique doivent avoir le droit de participer au Gouvernement aussi vite que leur formation le leur permet, et conformément au principe selon lequel le Gouvernement existe pour les indigènes et non l'inverse. Ils devront immédiatement être autorisés à participer au gouvernement local et tribal, selon l'ancien usage, et cette participation devra graduellement s'étendre, au fur et à mesure que se développent leur éducation et leur expérience, aux plus hautes fonctions des états ; de façon à ce que l'Afrique finisse par être gouvernée par le consentement des africains318... » L'accent fut également mis sur « trois vérités fondamentales » : Pas de peuple sans culture, pas de

318 « Premier Congrès panafricain, Paris, 19-22 février 1919. Principales résolutions » in Le mouvement panafricaniste... Op. cit., p. 97

culture sans ancêtres et pas de libération culturelle authentique sans une libération politique préalable319. »

Financé de nouveau par les Noirs américains, le IIe Congrès panafricain eut la singularité de se tenir successivement dans trois capitales impériales différentes : Londres, Bruxelles et Paris, oü les Noirs des diasporas américaines retrouvèrent des d'Africains en plus grand nombre qu'en 1919. Ce congrès, marqué par de profondes divergences, inaugura une série de ruptures qui empêchèrent le mouvement de se doter, comme beaucoup le souhaitaient, de structures organisationnelles permanentes. A la session de Londres (27-29 août) participèrent presque uniquement des anglophones, dont des délégués de la Gold Coast, du Nigeria et de la Sierra Leone, ainsi que l'Indien Saklatvala Shapurji, futur député du Parti Travailliste à la Chambre des Communes du Royaume Uni.

Les approches et le ton de la session se distinguèrent par leur radicalisme dans l'analyse de la situation des Noirs dans le monde marquée par la ségrégation et le racisme, l'impérialisme et les expropriations foncières en Afrique. Les propositions pour s'en sortir furent d'une extrême intransigeance. Les réunions s'achèvent en adoptant Le Manifeste de Londres qui, selon certains observateurs de l'époque, exerça une influence directe sur les organisations politiques d'Afrique, telles que le National Congress of British West Africa, le South African Native National Congress ainsi que l'Union Congolaise (Congo belge). Mais, les controverses obstruèrent l'éclat de la Conférence. Blaise Diagne, ne voulant pas appuyer des mesures incompatibles avec son poste de président de la commission sur les colonies, rejeta Le Manifeste de Londres, accusé d'être d'essence communiste. Il s'opposa vivement à W. E. B. Du Bois, à qui il se mit à reprocher de ne pas représenter tous les Noirs des EtatsUnis. Après cette rupture, la session de Paris (4-5 septembre) ne réussit pas à rapprocher les points de vue. Blaise Diagne et le député de la Guadeloupe, Gratien Candace, se lancèrent dans une apologie sans réserve de la politique coloniale de la France, tandis que W. E. B. Du Bois, sans parler nommément d'indépendance, plaida pour l'accès des Africains au pouvoir politique, seul moyen de faire reconnaître le peuple africain comme l'égal des autres peuples : « Aucun Noir dans n'importe quelle partie du monde ne peut être en sécurité tant qu'un homme pourra être exploité en Afrique, privé de ses droits civiques aux Antilles ou lynché aux

319 WAUTHIER, Claude, L'Afrique des Africains. Inventaire de la Négritude, p. 17

États-Unis parce que c'est un homme de couleur320. » A ses yeux, la politique française d'« assimilation » ne visait qu'à incorporer dans la bourgeoisie française une infime proportion de Noirs des colonies pour renforcer l'exploitation des masses africaines et antillaises.

La jonction entre les 2 sensibilités du panafricanisme (afro-centré et negro-centré) s'opère et se fera dans le Congrès de New York, aux Etats-Unis là où le panafricanisme avait fait ses débuts. Les délégués revendiquèrent le droit pour les Africains de faire entendre leurs revendications auprès des gouvernements qui dirigent leurs affaires. En novembre 1927, le vent autonomiste qui souffle déjà en Europe s'empare du Congrès qui énonce clairement que les Africains ont le droit de participer à leur propre gouvernement, que le développement de l'Afrique passe par les Africains et évoque la possibilité pour ces derniers de s'armer pour se défendre si un désarmement mondial n'intervient pas. Gouvernance africaine, défense africaine, économie africaine si le mot indépendance n'est pas encore prononcé les revendications des congrès successifs s'en rapprochent.

La crise économique de 1929 qui se fait sentir notamment aux Etats-Unis empêcha la réalisation d'un autre congrès. La montée du nazisme en Allemagne, la guerre civile en Espagne, puis la deuxième Guerre mondiale n'avaient pas favorisés la reprise des activités panafricaines. Certaines institutions établies au cours de cette période n'ont pas joué le rôle souhaité ; telle l'International African Service Bureau, ancêtre de la Panafrican Federation. Cet organisme devait par contre diffuser un journal, Panafrica, et avait parmi les membres de son exécutif M. Jomo Kenyatta qui allait devenir un des leaders du mouvement indépendantiste au Kenya. Dr Nnamdi Azikiwé, chef du National Council of Nigeria and Cameroons (N. C. N. C.) réclamait la fin du système colonial britannique « antidémocratique ». La Panafrican Federation qui regroupait une vingtaine d'associations africaines réclamait à la fois l'indépendance et l'unité africaine, la fin de toutes discriminations raciales la coopération entre les peuples africains et ceux qui soutenaient leurs aspirations. Elle se dotait comme son ainé d'un journal International African Opinion qui diffuse entre autre un programme d'action basée sur la technique gandhiste de non-violence et de non-coopération. Mais le tournant du panafricanisme interviendra en 1945 lors du fameux congrès de Manchester que beaucoup considère comme le moment où le panafricanisme politique atteint sa maturité. L'invasion en 1935 par l'Italie fasciste de l'Ethiopie, symbole

320 Le mouvement panafricaniste au vingtième siècle. Recueil de textes. Op. Cit. p. 38

d'une Afrique libre, civilisée, fière, est un sacrilège que les panafricanistes ne peuvent laisser passer. Dès lors le panafricanisme entre dans une nouvelle phase qui se précisera lors du congrès de Manchester qui se déroula du 15 au 19 octobre. Le mouvement s'accélère et prend une allure franchement politique. Ce Ve congrès fut un véritable tournant dans le mouvement panafricaniste où une génération de militants intellectuels représentée par Du Bois cèdera peu à peu la place à une génération des militants politiques dont les principales figures sont Georges Padmore et Kwame Nkrumah qui deviendront secrétaire du Congrès. A l'issue des travaux, les congressistes proclament haut et fort leur slogan, « l'Afrique aux Africains ».

Le mouvement panafricain ne se manifestait pas uniquement dans les conférences et les congrès. En dehors de ces rassemblements, étudiants et intellectuels négro-africains de tout horizon font entendre leur voix pour la même cause. En cette période d'entre-deux-guerres, l'appel à l'autodétermination se fait de plus en plus fort. Même s'il a fallu attendre le « Discours sur les Quatre Libertés de Roosevelt » (6 janvier 1941) et la « Charte de l'Atlantique » (14 aout 1941) pour que le message semblât être entendu, des associations tels que l'Union des Etudiants d'Afrique de l'Ouest créée en 1925, l'Etoile Nord-Africaine en 1928 qui se prononcent déjà pour l'indépendance totale de l'Algérie, en sont des exemples.

C'est dans cette méme lutte pour la conquête de la liberté, de la reconnaissance culturelle, en un mot, cette valorisation de l'homme noir et de sa culture que s'inscrit ce courant littéraire et politique que Jean Paul Sartre définira comme la « négation de la négation de l'homme noir ».

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