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La représentation de l'Afrique et des Africains dans les écrits d'un missionnaire poitevin. Le père Joseph Auzanneau à  Kibouendé (Congo français) 1926-1941

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par Josué Muscadin
Université de Poiters - Master 1 2011
  

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Chapitre II

LA CONGREGATION DES PERES DU SAINT-ESPRIT ET L'EVANGILE AU

CONGO FRANÇAIS

A- La Congrégation des Pères du Saint-Esprit : esquisse d'une idéologie

Précisons tout d'abord qu'il n'est pas de notre intention de détailler l'histoire de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit qui, d'ailleurs, est loin d'être l'objet de ce travail, il sera question ici de présenter la philosophie missionnaire de la Société pour ensuite voir si le comportement de notre personnage fut modelé par cette idéologie. Toutefois, avant d'aborder cette mentalité missionnaire, il nous semble important de faire une brève présentation de la congrégation.

La fondation de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit remonte au début du XVIIIe siècle. C'est en 1703 que Claude Poullart des Places (1679-1709), jeune aristocrate breton, ordonné prêtre après avoir renoncé à une carrière au Parlement de Rennes, regroupe des

étudiants pauvres désireux d'être prêtres et de servir dans des paroisses pauvres. C'est ainsique prirent naissance la Société et le séminaire du Saint-Esprit.

Dans le réveil apostolique que connait la France au début du XIXe siècle, la congrégation apporte sa participation. A partir de 1816, le séminaire fut chargé de fournir le clergé de toutes les colonies françaises. Le 9 novembre 1865, un décret de la Sacrée Congrégation de la Propagande confie l'évangélisation du Congo à la congrégation.

Précédemment en 1841, François-Marie Paul Libermann (1802-1852), juif et fils du rabbin de Saverne, converti au catholicisme, fonde la Société du Saint-Coeur de Marie. L'objectif de cette Société missionnaire est d'apporter l'Evangile auprès des Noirs d'Afrique et auprès des esclaves devenus libres dans les Iles de Saint-Domingue (Haïti) et de Bourbon (La Réunion).

Dès les premiers jours de la Congrégation du Saint Coeur de Marie, l'idée d'une fusion avec celle du Saint-Esprit voit le jour. Elle fut proposée par Libermann. Mais, la concrétisation de cette union devait faire face à des obstacles de taille dont le refus de certains spiritains et la résistance du Saint-Siège. Celui-ci, après une sollicitation de la part de

Libermann pour lui exposer le projet d'une nouvelle congrégation, lui répond : « Vous voulez placer autel contre autel. .La société du Saint-Esprit s'occupe de cette oeuvre ; on n'a pas besoin de vous. »45 Cette réponse n'avait pas découragé le Supérieur de la Congrégation du Saint-Coeur de Marie qui écrit en 1848 : «L'union de nos Sociétés m'a toujours paru dans l'ordre de la volonté de Dieu ; elles se proposent la même oeuvre, marchent dans la même ligne, or il n'est pas dans l'ordre de la divine Providence de susciter deux sociétés pour une oeuvre spéciale, si une seule peut suffire. »46 Cette dernière plaidoirie semble avoir son effet, puisque le 10 juin de la même année les deux parties intéressées se rencontrèrent officiellement au Séminaire du Saint-Esprit et acceptèrent unanimement le principe de la fusion. Une convention est signée entre les antagonistes le 24 aout 1848. Par contre, la fusion devait être effective le 28 septembre de l'année en cours avec l'approbation officielle de la Propagande. Cette fonte n'a pas empéché que la nouvelle société garde le nom de la congrégation fondée par Poullart des Places en 1703. En revanche, certains principes de la société du Père Libermann dont la pratique de la pauvreté sont retenus.

Très tôt, les circonstances ont permis à Libermann d'accéder au faîte de la nouvelle Société. Le 3 novembre, la Propagande approuva l'élection du fondateur de la Congrégation du Saint-Coeur de Marie comme supérieur général de la Congrégation du Saint-Esprit.

Le nouveau dirigeant de la congrégation devait s'attaquer à trois problèmes majeurs : surmonter l'opposition extérieure et intérieure au nouvel état des choses, réformer le séminaire du Saint-Esprit, et trouver une solution à la question de la situation des colonies. Comme le souligne Henri Koren, les circonstances aidant, le spiritain arrive à avoir le dessus sur ces difficultés. Son administration arrive à trouver une réponse à de nombreux problèmes déjà existants au sein de l'organisme.

Il parvient aussi à s'imposer dans le domaine de la missiologie moderne dont l'influence n'est pas à démontrer. Il convient maintenant de se questionner sur l'essence de la doctrine spirituelle dont se réclamait Libermann et sur sa vision de l'évangélisation.

45 KOREN, Henri, Les Spiritains, trois siècles d'histoire religieuse et missionnaire. Beauchesne, Paris, 1982, p. 224

46 Ibidem

Les nombreux écrits du Supérieur de la Congrégation du Saint-Esprit publiés pendant et après sa mort éclairent sur les directives spirituelles qu'il suivait47. Sa doctrine se caractérise principalement par une grande importance donnée à l'Esprit-Saint dans la vie des individus. Tout le reste découle de ce principe clé. Pour lui, les personnes engagées dans une vie active n'accèdent que rarement à la contemplation, cet état surnaturel oü l'homme est totalement perdu en Dieu. D'oü la nécessité d'un abandon total à Dieu qui signifie pour lui la soumission de toutes nos facultés et de toutes nos activités à la volonté de Dieu. Toutefois, cette attitude ne doit pas être confondue avec une passivité totale.

Mais cet abandon total à Dieu n'est possible que si l'on arrive à renoncer à sa personne. Ce deuxième précepte implique que l'on fasse attention à deux choses. Il faut que l'homme ne se laisse pas guider par son amour-propre qui s'exprime dans ses considérations centrées sur lui-même plutôt que sur son Père éternel. Il se doit d'autre part de contrôler sa sensualité qui le porte à aimer les choses créées plus que le Créateur.

Quelqu'un qui se consacre à Dieu se doit aussi de faire le recueillement qui est un préalable à une oraison mentale. Le recueillement est vu comme un renoncement de soi durant les temps de la prière. L'oraison mentale, quant à elle, se définit comme une prière silencieuse adressée à Dieu ou à un Saint. Ces exercices ne seront que fastidieux pour celui qui ne s'efforce pas chaque jour de vivre avec Dieu. Toutes ces étapes qui constituent la doctrine spirituelle de Libermann tendent vers une relation étroite avec Dieu dont le principal fruit est une paix profonde qui ne peut être troublée par les tentations, les épreuves, les découragements que peut rencontrer le serviteur de Dieu.

Ainsi résumés les préceptes religieux auxquels Libermann tenait et qui devaient aussi influencer « les nombreuses âmes qui se confiaient à lui. »48 En tant que Supérieur d'une congrégation dont le rôle est de fournir des missionnaires pour la conversion des païens se trouvant principalement en Afrique, le Père Libermann offre à ses « élèves » sa perception sur l'évangélisation.

47KOREN dit qu'environ 1 800 lettres du Père Libermann ont été conservées, mais on estime qu'elles représentent 10 % de sa correspondance. KOREN, H. Op. cit., p. 279

48 KOREN, Henry, Op. cit., p. 278

Pour lui, l'une des conditions préalables à l'Apostolat est la fidélité à l'Esprit-Saint qui exige le respect des êtres humains. Parce qu'ils sont créés avec une intelligence et une volonté libre, ils ne peuvent en aucun cas être forcés à accepter la croyance en Dieu, ni à adhérer à une religion ou à un code moral. Il insiste vraiment sur l'idée qu'il faut respecter la liberté de conscience des peuples à évangéliser. Sa théologie sur la Mission trouve son fondement dans le principe selon lequel Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et ce salut dépend des efforts de l'Eglise qui a reçu le mandat d'aller enseigner partout dans le monde. Cette responsabilité incombe à tous les membres de l'Eglise ; c'est le principe du « sacerdoce royal » de tous les croyants. L'autorité centrale de l'évangélisation repose évidemment dans le pape qui est à sa tête, mais, il met en garde contre une centralisation excessive de l'institution. Ainsi, précise-t-il : " il ne faut pas croire qu'il soit besoin d'une complète centralisation de l'autorité et du gouvernement. Ce serait une erreur, car Notre-Seigneur a donné un pouvoir spécial et précis à chacun des apôtres ou des évêques. » 49

Trop fréquemment, l'effort de l'évangélisation visait la conversion immédiate d'un grand nombre d'individus, plutôt que l'implantation d'une nouvelle Eglise locale enracinée dans le pays d'accueil et préparant ainsi l'avenir. Face à cette situation, Libermann réagit en précisant que le but des missions est de fixer " invariablement notre sainte religion sur le sol...en commençant la construction de l'édifice d'une Eglise stable canoniquement établie. »50 Son désir de voir établies des Eglises locales solidement mises en place implique nécessairement la formation d'un clergé indigène. « La formation d'un clergé indigène, écritil, fournit seule les moyens de répandre au loin la lumière du saint Evangile et de l'établir solidement dans les contrées que nos sommes chargés de défricher. » On comprend pourquoi les missionnaires spiritains quelques années après leur arrivée se mettent à ouvrir des séminaires pour former leurs successeurs parmi les populations locales.

Il met aussi l'accent sur l'adaptation de ces institutions de formations aux conditions des pays dans lesquels elles sont implantées. Et ce, pour éviter toute inadéquation excessive entre l'enseignement religieux et le contexte de vie des peuples. Les laïcs doivent aussi participer à l'établissement de ces Eglises locales, qui n'est pas exclusivement l'affaire du clergé, en jouant le rôle de catéchistes pour former leurs concitoyens dans la doctrine

49 KOHEN, Henri, Op. cit., p. 286

50 Ibidem

chrétienne. Ils devaient aussi s'instruire pour devenir « maitres d'école, agriculteurs, chefs d'atelier » dans le but d'aider leurs frères non seulement à trouver le salut mais aussi à jouir d'un « bien-être honnête et naturel ». Cette élite que Libermann voulait créer ne sera pas une classe privilégiée aux dépens du reste de la population. Il veut éviter qu'entre ce nouveau groupe et le peuple se crée un fossé. Par conséquent, « il est de toute urgence, écrit-t-il, que la civilisation qu'on amène dans ce pays mette une grande union parmi les indigènes. Si le désordre devait en résulter, on ne les ferait pas un grand présent.51 »

Sa vision des Africains pour lesquels il manifeste de l'intérêt est en rupture avec son temps. A un moment oü on affirmait l'infériorité de la race noire, le Supérieur des spiritains croit que « les Noirs ne sont pas moins intelligents que les autres peuples...il se trouve dans la race des africaine des hommes de têtes ». Il recommande vivement aux missionnaires de respecter leur différence :

« Dépouillez-vous de l'Europe, de ses moeurs, de son esprit

faites-vous nègres avec les nègres,

et vous les jugerez comme ils doivent être jugés;

faites-vous nègres avec les nègres

pour les former comme ils doivent l'être,

non à la façon de l'Europe,

mais laissez-leur ce qui leur est propre;

faites-vous à eux comme des serviteurs doivent se faire à leurs maîtres;

aux usages, au genre et aux habitudes de leurs maîtres;

et cela pour les perfectionner, les sanctifier, en faire peu à peu, à la longue

un peuple de Dieu.

C'est ce que saint Paul appelle se faire tout à tous, pour les gagner tous à Jésus-Christ. »52

Ces propos du Père Libermann adressés aux apôtres qui apporteront l'Evangile à travers le monde évoquent un concept majeur dans la missiologie moderne, l'inculturation, popularisée par l'encyclique Redemptoris Missio, concernant l'activité missionnaire de l'Eglise, du pape Jean Paul II en 1990. En méme temps, le Supérieur est convaincu que

51 Ibidem

52 François-Marie Paul LIBERMANN (1802-1852) http://www.spiritains.org/qui/fondateurs/liberman.htm. Consulté le 22/03/2011

l'évangélisation sans la civilisation est incomplète et ne promet pas de résultat dans la longue durée. Il va jusqu'à affirmer que « la civilisation est impossible sans la foi ». On peut penser que l'inverse est aussi vrai, car pour lui, ces deux principes sont corrélatifs. Il est donc aisé de comprendre pourquoi Libermann considérait le devoir d'apporter la civilisation comme faisant parti du travail missionnaire : « Notre mission... ne consiste pas seulement dans la parole de la foi, mais dans l'initiation des peuples à la civilisation européenne. C'est la tâche du missionnaire, c'est tout son devoir, d'y travailler, non seulement dans la partie morale, mais encore dans la partie intellectuelle et physique..» Cette idée met en cause celle avancée précédemment. Selon Henry KOREN qui cite l'ouvrage de P. Bernard Le Vénérable Libermann, quand le spiritain parle de civilisation européenne, il fait allusion à la volonté de travailler la terre et à des méthodes de travail utilisées en Europe. Cette considération nous permet de comprendre l'unité de la pensée du chef de la Congrégation qui, faute de quoi, serait contradictoire. En effet, notons que pour Libermann, comme l'atteste le message qu'il a destiné à ses fils, l'évangélisation doit être enracinée dans la mentalité, la coutume et la culture des indigènes et non dans celle du pays d'origine du missionnaire : « Ils éviteront avec soin de déranger ces habitudes [des indigènes] (lorsqu'elles ne sont pas opposées à la loi de Dieu) pour les former au genre de vie européen ; ils chercheront seulement à les perfectionner dans leur genre de vie et dans leurs habitudes ordinaires. » 53

Le missionnaire lui-même doit se considérer comme un instrument fidèle dans la main de Dieu. Il doit faire preuve d'une sainteté personnelle, condition indispensable à toute évangélisation. Sa vie doit être un modèle de vie chrétienne d'autant plus qu'il sera fondateur d'Eglises locales. Par ailleurs, le Père Libermann invite ses élèves à ne pas avoir des attitudes excessives qui mettraient en danger leur propre vie.

Somme toute, la pensée du Supérieur de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit est profondément révolutionnaire dans le sens qu'elle prend le contre-pied de bon nombre d'idées véhiculées sur les noirs et sur l'acte d'évangélisation de son époque. C'est pourquoi les idées développées par le fondateur transcendent les limites du temps. Elles ont reçu l'aval du SaintSiège qui élargi leur influence spatiale.

53 Les citations de Libermann sont tirées de l'ouvrage KOREN, Henry, Op. cit., pp. 278-298

Cette idéologie élaborée par Libermann constitua un guide principalement pour ceux qui s'engagèrent dans la propagation de la Bonne Nouvelle et qui étaient formés au Séminaire de la congrégation. Ces derniers devaient prendre la route de l'inconnu pour aller évangéliser l'Afrique qui était leur terrain privilégié en particulier le Congo qui leur a été remis en 1865 par le Saint-Siège.

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