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Les figures de Joseph Rey (1779-1855): conspirateur libéral, "philosophe" et socialiste "utopique"

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par Nicolas Boisson
Université de Grenoble 2 - IEP 2001
  

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Introduction au conspirateur Joseph Rey : le renouvellement des conspirations en France

Les premières conspirations en France, réactions contre réaction : les complots bonaparto-orléanistes (1816-1817)

Ainsi, nous en arrivons parallèlement à la jonction historique du mode conspiratif141(*) italien présenté précédemment avec la société des Carbonaris, et des différentes vagues de conspirations qui éclatent en France entre 1816 et 1823. Insistons à nouveau sur les différences de nature des complots éclatant entre ces deux dates. Nous nous appuierons ici essentiellement sur la thèse de Lambert142(*) et sur le travail de André Jardin143(*). On distingue en France dans ces années 1816-1823 trois types de manifestation d'opposition secrète, de la plus amateur et sujette à l'échec, à la plus organisée : le complot insurrectionnel spontanée, le complot insurrectionnel organisé et enfin le réseau conspiratif.

Ces trois types correspondent naturellement à la portée (moyens investis) de chacune de ces entreprises secrètes et à l'expérience de leurs auteurs. Si l'échec demeure bien souvent la caractéristique commune de ces trois types d'opposition secrètes, on repère tout de même un accroissement de l'efficacité organisationnelle de ces entreprises en tendant avec le temps à s'organiser sous le mode de la conspiration organisée. En effet, des petits complots militaires de 1816-1817 à la Charbonnerie française des années 1821-1823 en passant par la conspiration libérale d'août 1820, un net effort de structuration des moyens se dessine, même si les conditions historiques « objectives » évoluent elles-aussi durant ces années. Plus précisément, on ne peut comparer et encore moins assimiler les très amateurs premiers complots militaires de tendance bonapartiste, voir peut-être orléaniste, des années 1816 et 1817 avec d'une part une entreprise libérale un peu moins amateur qu'est celle du 19 août 1820, objet du chapitre II, et encore moins d'autre part avec les insurrections menées par la Charbonnerie française des années 1821-1823, que Rey n'a pas intégrée, choisissant dés 1820 de renoncer à toute idée de conspiration... Observons donc le premier groupe défini.

Revenons pour cela aux années 1814-1815, début du second règne de Louis XVIII et de ses difficultés à maintenir l'ordre dans le pays. Nous avons évoqué la réapparition d'une Terreur blanche en juin 1815, sous le gouvernement Fouché-Talleyrand sévissant presque à travers tout le territoire contre bonapartistes, jacobins et libéraux, il nous faut en préciser la nature et ses conséquences. Cette terreur ultra-royaliste qui s'étend de la défaite de Napoléon au soir de Waterloo au retour au pouvoir du roi était bien le fait d'une vengeance de certaines provinces contre le régime des Cents-jours de l'Empereur144(*). Pour un récit complet de l'épisode, le lecteur pourra s'orienter vers les pages 33, 34 et 35 de l'ouvrage de Jardin précédemment cité. Résumons brièvement. Celle-ci débute avant Waterloo, en Normandie sous l'égide du duc d'Aumont tentant d'organiser un premier soulèvement. Le mouvement s'étendit très vite dans les terres chouannes de la Bretagne au Maine, en passant par la Vendée. Le mouvement est vite réprimé par les généraux Lamarque et Travot.

Plus grave est le mouvement qui touche le sud de la France, où des protestants seront massacrés par des milices catholiques. Puis c'est au tour de Marseille où après la nouvelle de la défaite de Waterloo, une garnison de militaires et leurs familles fut entièrement décimées (50 morts, 200 blessés, 80 maisons brûlées en deux jours)145(*). Il en fut de même dans le sud-Ouest, où à Toulouse sévissait le groupe des « verdets », qui portait la cocarde verte du comte d'Artois, ce dernier très certainement personnellement impliqué dans ces massacres et sûrement aussi en contact avec la société ultra dégénérée des Chevaliers de la Foi146(*) . De même, ce retour des guerres de religion entre catholiques ultra et protestants atteint Nîmes où des bourgeois protestants furent molestés, frappés à coup de battoir à clous imprimant des fleurs de lys... ( 37 morts)147(*) etc. Bref, la haine des ultras semait la terreur tandis que les « complices » des Cents-jours étaient sanctionnés de « régicide », l'administration épurée des éléments bonapartistes (surtout l'armée...).

A une réaction de type populaire, excitée par les milices ultra s'ajoutait donc une réaction institutionnalisée. La « Chambre introuvable » que nous avons déjà évoquée devenait le théâtre d'une « terreur légale » des ultras qui fort de leur majorité votent successivement d'octobre 1815 à juillet 1816 une loi de sûreté générale (29 octobre à laquelle seul le député Voyer d'Argenson osa s'opposer), une loi contre les écrits et les cris séditieux (9 novembre), une loi organisant des cours prévôtales (27 décembre) et une loi d'amnistie bannissant les « régicides » (2 janvier) parmi lesquels Carnot, le peintre David, etc.148(*). L'épuration de l'administration fut ainsi des plus sévères, touchant plus du quart des fonctionnaires (70 000 personnes arrêtées pour motifs politiques et 6 000 condamnés). Ainsi les officiers supérieurs soupçonnés de bonapartisme passaient soit en conseil de guerre ou devant la Cour des Pairs. Le cas le plus marquant, indignant la population fut celui du maréchal Ney, jugé par la Cour des Pairs, condamné à la peine capitale et exécuté le 7 décembre 1815. De même les différentes Cours prévôtales nouvellement instituées jugent les suspects par dizaine de milliers et la loi de sûreté générale du 31 octobre 1815 suspend toute liberté individuelle... Le parallèle que fait Chaline149(*) avec le régime de Vichy est donc tout à fait justifié. Ainsi, lorsque Louis XVIII dissout la Chambre introuvable le 5 septembre 1816, cette Terreur « légale » a déjà profondément indigné la population qui lors du scrutin des 25 septembre et 4 octobre 1816 se tourne enfin vers les libéraux. La Restauration vivra alors sa première phase de libéralisation du régime sous le premier ministère Richelieu ... Nous y viendrons dans quelques instants...

Cette restauration d'une terreur légale principalement orientée contre les anciens fonctionnaires au service de l'Empire eut pour effet prévisible de ranimer une veille tentation qu'est le complot150(*). Deux complots/conspirations marquent en 1816 et 1817 le renouvellement de ce mode de résistance et préfigure par la composante militaire de ceux-ci les conspirations libérales à venir, à savoir la conspiration dite du Bazar français ( 19 août 1820 coordonnée par l'Union de Joseph Rey, Chapitre II) et les grandes conspirations de la Charbonnerie française des années 1821-1823151(*). L'armée est ici déjà un élément central, un « invariant » traversant ces différentes entreprises.

Une des premières formes conspiratrices de résistance à l'oppression du nouveau régime est l'affaire dite des « Patriotes de 1816 »152(*) . Il s'agissait d'un groupe d'ouvriers qui avaient manifesté leur opposition au régime en imprimant des cartes proclamant pompeusement « Union, Honneur, Patrie ». Les affiliés dénommèrent leur organisation « Organisation secrète des patriotes de 1816 ». Lambert note avec ironie qu'en réalité, l'organisation n'avait rien de secrète, infiltrée depuis longtemps par la police153(*). Un ex-agent destitué sous la Restauration s'infiltra assez vite dans l'organisation, un petit groupe, et joua le rôle de provocateur en préparant un plan d'attaque des Tuileries. La police très vite renseignée par le mouchard fit procéder à vingt-huit arrestations. Trois conjurés, sûrement les meneurs, furent condamnés à mort... Il semble qu'il s'agissait selon Lambert154(*) d'une conjuration visant à renverser le gouvernement au profit de Napoléon II, l' « Aiglon » qui devait prendre la succession de l'Empereur... Les « Patriotes de 1816 » se rattachaient donc au courant bonapartiste de conjurations.

La seconde conspiration, un peu mieux organisée, fut celle dite de « Didier » (Grenoble, 1816). Paul Didier, drômois d'origine155(*), né en 1758, avocat au Parlement de Grenoble lorsque éclate la Révolution, est avant tout caractérisé par le nombre extraordinaire de ses revers politiques. Adhérant dans un premier temps aux principes de la révolution, il rejoint le camp royaliste avec le retour de Louis XVIII, ouvrant même un cabinet d'affaire destiné à aider les émigrés à rentrer en France... Il devient bonapartiste lors du coup d'Etat du 18 brumaire et sera alors nommé professeur à l'école de droit de Grenoble avant d'en devenir directeur... Louis XVIII à nouveau rentré, il obtient de lui une place au conseil d'Etat, au titre de maître des requêtes. Perdant son poste lors des Cents-Jours, il adopte des vues orléanistes...souhaitant installé le duc d'Orléans à la place de Louis XVIII. Tour à tour révolutionnaire, royaliste, bonapartiste, royaliste puis orléaniste, Didier est le type même du politiquement « inclassable ». D'ailleurs, d'après la description qu'en fait Lambert156(*), il n'était pas exclure qu'il était un peu fou...persuadé que Talleyrand et Fouché avaient fondé une association secrète, l'Indépendance nationale dont le but était de chasser Louis XVIII au profit du duc d'Orléans... Bref, Didier recruta à Lyon et Grenoble dés la fin de l'année 1814 les principaux conjurés d'un complot visant à amener le duc d'Orléans au pouvoir ! Orléaniste dans les buts, mais bonapartiste dans les moyens, le complot tramé à la fin du mois d'avril 1816 faisait appel à de nombreux militaires licenciés de l'armée impériale. Notons que la conspiration du 19 août 1820 se composait aussi de nombreux demi-soldes... L'insurrection devait éclater le 4 mai, de villages situés aux alentours de Grenoble pour finalement y converger. A nouveau, la police était au courant de l'entreprise mais sous l'impulsion du général Donnadieu que Rey poursuivra pour « assassinats judiciaires », elle choisit de laisser la conspiration éclater. L'insurrection se produisit dans une désorganisation des plus totales et les troupes du général Donnadieu brisèrent violemment le mouvement. Ayant considérablement exagéré l'importance du mouvement selon Lambert157(*), le bourreau Donnadieu signa l'ordre d'exécution des vingt et un insurgés, dont le meneur Paul Didier.

Une dernière conspiration à noter est celle de Lyon qui éclata en 1817. Complot à caractère bonapartiste, il prit aussi sa source de casernes des environs de Lyon. Le mouvement s'étendit sur onze communes avant d'être aussi violemment réprimé par le général Canuel. On compta deux cents arrestations dont onze se soldèrent symboliquement par des exécutions capitales pour l'exemple.

C'est donc bien dans un climat de répression politique, de restriction des libertés publiques et de surveillance policière que parviennent tout de même à s'organiser dans ces années 1815-1820 de véritables sociétés secrètes ou simple groupements de civils et de militaires, animés par la même conviction de la réussite possible d'un complot.

L'exemple de ces complots voués dés l'origine à l'échec, bonapartistes, ou orléanistes, fait déjà apparaître la prégnance du facteur militaire, l'affiliation de simples demi-soldes ou même d'officiers licenciés de l'armée impériale comme nous allons le constater avec l'étude de la conspiration du 19 août 1820. Venons-en avant tout à la question de l'influence de ces premières et obscures entreprises de conspiration contre le pouvoir royal sur le mouvement libéral français des années 1815-1820.

I-2.3 La difficile fédération des libéraux et la nécessité de l'organisation secrète : la création de l'Union à Grenoble par l'avocat Joseph Rey (1816-1817)

De la dissolution de la Chambre introuvable, le 5 septembre 1816 à l'assassinat du duc de Berry, le 13 février 1820, le mouvement libéral pourtant très éclaté ne va cesser de tenter de porter sa voix, ses critiques contre la radicalisation du régime. On peut brièvement résumer cette période jusqu'à la mort de Louis XVIII en septembre 1824 et la montée sur le trône de son frère le comte d'Artois qui prendra le nom de Charles X. Nous avons déjà évoqué la «séquence » du gouvernement Fouché-Talleyrand (juillet-septembre 1815) et l'ampleur de la réaction « anti-révolutionnaire » qu'elle organisa. Louis XVIII, conscient peut-être d'avoir été peut-être un peu trop rapide dans la restauration de mesures très répressives, visant à affirmer sa domination, congédie Talleyrand et appelle le duc de Richelieu, le 26 septembre 1815, à la présidence du conseil et au ministère des affaires étrangères. Le même jour fut signé le traité de la Sainte-Alliance entre l'Autriche, la Prusse et la Russie.. Louis XVIII doit alors rassurer et « pacifier » le pays. Le duc de Richelieu devait assurer cette fonction. Homme d'Etat plus que politicien selon Caron158(*), Richelieu ne parvint pas à former un « parti » le soutenant et doit très vite apprendre à gouverner pendant un an sans l'appui d'une Chambre ultra, qui lui est plutôt hostile... Son action fut cependant décisive durant les deux ministères qu'il occupa entre 1815 et 1821.

En septembre 1816 le ministre de la police Decazes obtient la dissolution de la chambre ultra dont les excès lassaient le roi et inquiétaient les autres puissances européennes. Des élections sont organisées et prennent place les 25 septembre et 4 octobre. A la grande surprise générale, elle voit déjà la renaissance des premiers libéraux modérés, les Constitutionnels159(*) (150 élus), les libéraux de gauche (15 élus) contre 90 sièges pour les ultras. S'ouvre alors la période dite du « gouvernement des Constitutionnels »160(*) qui de septembre 1816 à février 1820 avec l'assassinat du duc de Berry dans la nuit du 13/14 marquera une période importante de libéralisation du régime. Cette période s'étend sous le premier ministère Richelieu (26 septembre 1815-18 décembre 1818) et le gouvernement Decazes (décembre 1818-février 1820).

Sous le premier ministère Richelieu, on observe le réveil des libéraux-constitutionnels avec notamment leurs premiers succès électoraux, mais aussi Richelieu est confronté aux premières conspirations bonapartistes évoquées précédemment (Didier, Grenoble, 1816 ; Lyon, 1817) et sait s'imposer face à ces relents bonapartistes. Confronté aussi à une crise économique des années 1816-1817, Richelieu amorce la première « libéralisation » du régime qui permit très vite aux libéraux de se constituer en parti, « le parti des Indépendants »161(*) en 1817. Deux lois importantes marquent son premier ministère :

- la loi Laîné : loi électorale du nom du ministre de l'Intérieur de Richelieu. Votée en janvier 1817, elle organise les élections législatives au suffrage direct mais censitaire, au scrutin de liste dans les chefs lieux de départements, ce qui avantage de fait la bourgeoisie urbaine, souvent libérale162(*). Le débat précédent le vote de cette loi fut un plus des animés que connurent ces années et ranima la ligne de fracture entre monarchistes et libéraux qui se décidèrent enfin à s'organiser autour de ce nouvel acquis.

- La loi Gouvion-Saint-Cyr (mars 1818) : cette loi militaire très critiquée aussi par les ultras organisait le recrutement par volontariat et par tirage au sort, réglementant notamment l'avancement, au détriment des nobles qui ne pouvaient plus dés lors entrer directement dans l'armée en tant qu'officiers.

Ces deux lois fortement critiquées par la droite du ministère entraînèrent la démission de Richelieu, le 18 décembre 1818.

Le nouveau ministère mené par Decazes, très apprécié de Louis XVIII, poursuivit cependant l'oeuvre de Richelieu. Epurant les ultras de l'administration, Decazes mène une politique ouvertement libérale en s'appuyant notamment sur les doctrinaires. Désirant « royaliser la nation et nationaliser les royalistes », il tente de faciliter l'essor de la presse en faisant voter la loi de Serre (mars 1819) qui prévoyait un renvoi des procès de presse aux jurys et facilitait la création de journaux, en la limitant à une déclaration et au dépôt d'un cautionnement de 10 000 F. Cette loi entraîna donc un essor de la presse nationale et régionale, de tendance libérale ou ultra. Elle marquait la fin de l'autorisation préalable et de la censure. Passée grâce au soutien du groupe des Constitutionnels, elle fut supprimée avec le rappel de Richelieu en février 1820, sous la pression des ultras... Mais restons en à ces années 1815-1819 qui sont celles de l'essor d'un mouvement libéral éclaté.

Celui-ci débute difficilement sous le premier ministère Richelieu dans les années 1816-1817, avec notamment l'impulsion de la loi Laîné, qui permet l'entrée des libéraux à la Chambre. Cependant le mouvement163(*) libéral peine à se fédérer tant on compte en son sein de nuances. Des Idéologues aux Constitutionnels/Doctrinaires puis aux Indépendants, les divergences autour du bien-fondé de la Charte rendent difficile toute idée d'union. Pour une présentation plus détaillée de ces courants, le lecteur se reportera aux premiers chapitre de l'ouvrage de Louis Girard164(*).

Dans ce contexte de division des libéraux français et de censure de leur expression politique (1815-1816), notamment à la Chambre encore dominée par les ultras, nous pouvons introduire Joseph Rey et la création de sa propre structure d'expression politique, non un parti mais plutôt un cercle regroupant selon les mots de Lambert « des hommes de principes plutôt que des hommes de parti »165(*) . Cette organisation prit la forme d'une société secrète nommée « l'Union ».

Présentation de l'Union de Joseph Rey (1816-1820) : un « cercle » libéral

Nous nous baserons à nouveau pour cette présentation de l'Union sur le chapitre complet et sûr que lui consacre Lambert dans sa thèse166(*). Pour le lecteur plus soucieux de trouver la présentation de son auteur, le volume T .3939 des Mémoires de Joseph Rey relate de manière très dense les conditions de sa création167(*).

Reprenons donc le fil biographique. Rey, comme nous l'avons évoqué en introduction dans la première présentation biographique, est revenu à Grenoble168(*) ouvrir un cabinet d'avocat vers la fin de l'année 1815. Mais Rey devait vite repartir pour l'Allemagne « satisfaire aux devoirs de la reconnaissance en prêtant ses services de légiste à une famille qui lui avait offert naguère un refuge contre la chance des persécutions, et qui venait de perdre son chef dont la succession offrait beaucoup d'embarras »169(*) . Lors de ce petit périple, Rey lut dans un journal que le roi de Prusse venait de décider d'interdire toute société secrète et notamment la « ligue de la vertu » (Tugendbund)170(*). Profondément choqué par cette nouvelle censure, répression à l'égard des sociétés secrètes libérales, Rey décida de monter sa propre organisation secrète171(*). Notons qu'il n'existait pas à l'époque en France de société secrète libérale, la Charbonnerie italienne se (ré)introduisant en France qu'en 1820.... Rey fut donc déjà un précurseur dans ce domaine.

L'initiation de Rey au monde conspiratif

Observons avant tout que Rey fut dés sa jeunesse initié au monde conspiratif172(*). Il a dix-huit ans et assiste à Paris au démantèlement de la Conjuration des Egaux de Babeuf ( 1796) qui fut dirigée contre le Directoire. Il prétend même qu'il connaissait un des accusés qu'il désigne prudemment dans ses Mémoires par la lettre « J »173(*) . Il précise même que cet adjudant général « J » le mit en relation avec d'autres mécontents du même bord et assista à quelques débats animés...où « régnait l'espoir de renverser bientôt le pouvoir régnant »174(*). Rey n'adhéra pas à ce type de conspiration, il était d'ailleurs plus préoccupé par ses études... Il note cependant que l'expérience l'avait séduite en écrivant : «  Il était dans ma destinée de ne jamais suivre mes goûts sans la plus grande contrariété... »175(*).

La seconde conspiration à laquelle Rey fut convié dans sa jeunesse fut une conspiration républicaine dirigée contre le premier consul, Napoléon venant de s'autoproclamer consul à vie... Cette conspiration républicaine appelée « conjuration des couteaux » s'appuyait déjà sur l'idée d'un complot militaire « auquel on désirait affilier la jeunesse des écoles »176(*). Les conjurés prêteraient d'abord « le serment des couteaux »177(*) au cri de Vive la République ! Rey raconte assez critique : « qu'on devait poignarder le premier consul, et rétablir la république sous une forme mais dérisoire que celle de la constitution de l'an XVIII... cette dernière entrait parfaitement dans mon idée »178(*) . Mais Rey qui était pacifiste... avait naturellement quelque réticence au meurtre. Notre Idéologue se remémorant l'assassinat de César par son frère Brutus et la tyrannie qu'il amena, choisit de ne pas participer non plus à cette hasardeuse entreprise. « On me recommanda seulement le secret »179(*) note t'il pour finir. Il s'en alla ensuite trouver Destutt de Tracy. Revenons-en à la création de l'Union.

La création de l'Union

 

Rey rentre donc en France en février 1816, décidé à créer sa propre société secrète. Il en parle d'abord à quelques-uns de ces amis grenoblois parmi lesquels le peintre Simon Triolle et le pas encore célèbre Champollion le Jeune. Lors de la première assemblée, le 28 février 1816, il fut décidé de son nom et de son objet : « Nous l'appelâmes l'Union, et il faut se garder de la confondre avec le Carbonarisme qui, n'étant venu que plus tard, l'étouffa au contraire dans ses bras trop tumultueux »180(*). Première société secrète libérale, l'Union fut bien en effet « une des trois bases principales sur lesquelles s'édifiera la Charbonnerie »181(*)avec la société des Chevaliers de la Liberté (société implantée dans le pays de Loire) et la loge maçonnique parisienne des Amis de la Vérité, que Rey contribua à mettre sur pied182(*).

Les buts de l'Union

Abordons la question de son objet. Selon Dumolard183(*), tous les documents internes de l'Union aurait été détruits sous la Restauration, mais Lambert dans ses recherches retrouva par hasard un texte qui semble être un exemplaire de ses statuts184(*). Nous baserons donc sur les versions de Dumolard et de Lambert. Par ailleurs, nous pourrons préciser le caractère pleinement libéral de l'Union au cours du récit des buts des conspirateurs du 19 août 1820 (chap II).

L'Union se voulait avant tout devenir à terme un réseau d'influence, elle n'aspira jamais à devenir un parti politique bien qu'elle soutenait les libéraux185(*). Citons l'article 1 de ses statuts : « L'Union a pur but unique de propager les principes libéraux. Les principes libéraux sont ceux qui tendent à améliorer l'état des hommes en société, en l'instruisant de ses droits et devoirs. Leur base essentielle est la justice ; l'Union n'exercera qu'une influence. »186(*) . On remarque tout de même le ton républicain prononcé du texte, insistant bien sur les notions de droits et de devoirs, la lutte pour la liberté devait toujours être conciliée avec l'idéal de justice des Unionistes. Le préambule était à ce titre très explicite : «  Les agents de tyrannie étant partout et depuis longtemps organisés pour obtenir leurs fins , les amis de la liberté, c'est à dire du libre exercice des droits de tous, qui n'est que l'accomplissement de la justice éternelle, devaient à leur tour s'organiser pour reconquérir ces droits... »187(*).

Cette lutte secrète devait donc s'opérer au sein d'une petite structure188(*), afin de ne pas tomber sous le coup de la loi : « Après avoir bien médité le plan de notre association, dont nous rédigeâmes les articles, précédé d'un préambule explicatif de nos motifs, nous songeâmes à nous constituer d'abord dans la ville de Grenoble, où se trouvaient tant de bons éléments à cet égard. (les noms sont rayés) Cependant nous voulûmes d'abord nous borner au nombre de vingt, pour pouvoir nous réunir sans tomber sous le coup de l'article 291 du code pénal... »189(*) . Le recours au secret devait en être facilité et s'illustrait comme une noble réponse à la violence du régime : « ...dans le plus grand nombre des Etats l'organisation du pouvoir étant violente, il fallait bien recourir au seul moyen d'action resté possible, c'est à dire d'agir en secret et avec toute la prudence nécessaire. Le moyen principal devait être la propagation générale des idées des Lumières et des justes principes de droit social, afin d'en répandre au moins l'esprit en tous lieux, tant que la force brutale des gouvernants empêcherait de les faire passer dans les institutions... »190(*).

Dés lors, l'Union de par les convictions de son fondateur, bannissait à l'origine tout recours à la violence, la société ne s'assignait qu'une action purement morale de diffusion des idées et des valeurs libérales. Tous les moyens alors disponibles devaient être sollicités. On emploierait la presse, la tribune, on soutiendrait le barreau et les écoles, on fonderait des cabinets de lecture et des bibliothèques populaires191(*). En effet, dans l'esprit de Rey, cette société devait prendre rapidement un caractère international en s'organisant sous la forme d'un réseau, souple car exempt de tout fonctionnement hiérarchisé. Il note : « l'Union est perpétuelle et universelle. L'Union universelle se compose des Unions partielles qui sont toutes égales entre elles et ne peuvent être soumises à aucun degré de prééminence ou de hiérarchie. Une union partielle ne peut être instituée d'une manière distincte, si le nombre des membres pouvant se réunir ne s'élève à cinq. »192(*) Ceci nous amène à la composition et au fonctionnement de la société secrète.

* 141 Le terme « mode conspiratif » est emprunté à Pierre Arnaud Lambert, op.cit...

* 142 Pierre Arnaud Lambert, Les sociétés secrètes : de la compagnie du Saint-Sacrement aux conspirations carbonari, essai sur le mode conspiratif d'organisation politique, thèse de 3ème cycle en science politique soutenue à l'IEP de Grenoble, 2 volumes, 388p. + 207 p., décembre 1984 ; chapitre VII section 1, p.183 à 201.

* 143 André Jardin/ André-Jean Tudesq, La France des notables, t.1 L'évolution générale 1815-1848, Points histoire, Seuil, Paris, 1973, 249 p ; p 29 à 86.

* 144 Cf, A Jardin, op.cit, p.33.

* 145 A Jardin, op.cit, p.34.

* 146 P-A Lambert, Les sociétés secrètes...., op.cit, p.185

* 147 A Jardin, op.cit, p.34.

* 148 J-C Caron, op.cit, p.11. Fouché qui prépara la liste, avait pris soin de retirer ses amis de la condamnation...

* 149 J-P Chaline, op.cit, p.3.

* 150 Une des conspirations les plus célèbre fut celle de l' « Egalitaire » Gracchus Babeuf (1760-1797), chef de la « conjuration des Egaux » (1796), dirigée contre le Directoire. Babeuf fut dénoncé et exécuté, demeurant à la postérité une figure exemplaire d'organisateur de conspiration, notamment au sein des écoles socialistes révolutionnaires.

* 151 « Cette grande conspiration du libéralisme adolescent » selon les mots de l'historien Pierre Leroux, cité par P-A Lambert, La Charbonnerie française (1821-1823), op.cit, p.95. En ce qui concerne l'épisode de la Charbonnerie française, le lecteur se reportera au chapitre que Lambert lui consacre dans sa thèse, Les sociétés secrètes..., op.cit, chapitre IX.

* 152 C.f, P-A Lambert, Les sociétés secrètes..., op.cit, p.187.

* 153 P-A Lambert, op.cit, p.187.

* 154 P-A Lambert, op.cit, p.187.

* 155 Peu d'informations existent sur Didier tant le personnage était trouble...

* 156 P-A Lambert, op.cit, p.188.

* 157 P-A Lambert, op.cit, p.199.

* 158 J-C Caron, La France de 1815 à 1848, op.cit, p.15

* 159 Les Constitutionnels formaient un groupe composite de fidèles défenseurs de la Constitution sénatoriale et de la Chartre originelle de 1814. Ils incarnent donc la tendance du compromis, attachés à l'idée de Constitution et d'une représentation nationale au sein de la Chambre. Plutôt conservateur politiquement et socialement, ils comptent comme figures imposantes Broglie, Serre , Pasquier, Molé, Laîné, Decazes, Camille Jordan et le jeune Charles de Rémusat. Ils rallient les théoriciens dits « doctrinaires », recrutés au sein d'universitaires de renom comme Barante, Royer-Collard qui sera à l'origine de la fondation de l'Académie des Sciences morales et politiques, Guizot et le célèbre Victor Cousin. Plutôt de type centre droit, ils ont su s'accommoder de l'Empire, les récompensant à l'occasion, et s'expriment volontiers dans des journaux comme Le Courrier ou le Journal de Paris. Ils soutiendront donc le régime de Louis XVIII jusqu'au vote de la loi dite du double vote de 1817, pourtant inspirée par Royer-Collard et qui permettra le regain des libéraux de gauche, représentant plus encore l'accès des classes moyennes à la politique.

* 160 Cf, Jardin, op.cit, p.43.

* 161 Les libéraux de gauche ou encre appelés Indépendants à partir de 1817 forment dés 1815-1816 la troisième force politique du régime. Disposant de moins de quinze députés aux élections de 1815, ils sont près de 70 en 1819, grâce à la nouvelle loi Laîné. Ils sont caractérisés par un amour du rationalisme des Lumières, un certain anticléricalisme et par une certaine attirance pour le modèle constitutionnel anglais (cf., Rey). Notons comme grandes figures libérales : Daunou, Destutt de Tracy, Benjamin Constant, Lafayette, Casimir Perier, Paul-Louis Courier, le chansonnier Béranger et des députés comme Manuel ou Voyer d'Argenson.

* 162 Cf J-C Caron, op.cit, p.16 et Jardin, op.cit, p.43,44,45 et suiv...

* 163 Nous parlons ici de « mouvement », les libéraux ne se groupant en parti qu'en 1817.

* 164 Louis Girard, Les libéraux français, op.cit, p25 à 101.

* 165 P-A Lambert, Les sociétés secrètes..., op.cit, p.214.

* 166 P-A Lambert, Les sociétés secrètes..., op.cit, p.206.

* 167 J.Rey, Appréciations des divers partis qui furent opposés à la branche aînée des Bourbons après la première Révolution, manuscrit d'environ 180 p., coté T 3939 en BM de Grenoble et Notices historiques sur les Sociétés secrètes qui ont existé en France pendant la Restauration, Grenoble, Barruel, 1847, T.3926. Ces volumes furent plus délaissés en raison d'une part de l'existence d'une présentation déjà suffisante, réalisée par Lambert et d'autre part de la très mauvaise lisibilité de ces manuscrits. L'étude des volumes T. 3938 et T.3940 a été privilégiée.

* 168 Rey venait de perdre sa place de Président du Tribunal Civil de Rumilly, la Savoie annexée avec la chute de l'Empire et ne pouvait retrouver une place au sein de l'administration suite aux petits ennuis que lui avait causés sa présomptueuse Adresse à l'Empereur (mars 1815)...avec le retour des Bourbons.

* 169 J.Rey, Appréciations sur les divers partis..., op.cit, T 3939, p.86.

* 170 Voir Henry Dumolard, Joseph Rey de Grenoble (1779-1855) et ses « Mémoires politiques », op.cit, p.78.

* 171 « Il fallait un lien pour réunir tous les mécontents qui, ne se connaissant pas, ignorant leur nombre, hésitaient toujours au moment décisif. Une association secrète fut le moyen auquel on s'arrêta pour organiser les forces libérales », F.Gros (unioniste lyonnais), « Lettres à M. le Rédacteur de la Gazette du Dauphiné... », Patriote des Alpes, 9 octobre 1841, cité par Lambert, ibid, p.209.

* 172 Alessandro Galante Garrone dans son ouvrage Philippe Buonarroti et les Révolutionnaires du XIXème siècle, op.cit, éd du Champ libre, Paris, 1975, p.250, désigne Rey comme un « adepte du monde des sectes ».

* 173 J.Rey, Ma biographie morale et politique depuis l'époque de ma naissance en 1779 jusqu'en 1820, op.cit, T.3940, p.25. N'oublions pas que Rey écrit ses Mémoires en 1830-1835 et qu'une telle prudence n'était pas sans justification...sous le règne de Charles X.

* 174 J. Rey, T 3940, op.cit, p.26. Rey fut donc initié aux premières conjurations révolutionnaires mais n'y participa pas...

* 175 J. Rey, T 3940, op.cit, p.26.

* 176 J.Rey, T 3940, op.cit, p.32.

* 177 Voir Annexe, gravure d'un serment des couteaux.

* 178 J. Rey, T 3940 ,op.cit, p. 32.

* 179 J. Rey, T 3940 op.cit, p.32.

* 180 J.Rey, T 3939, op.cit, p.94.

* 181 P-A Lambert, Les sociétés secrètes..., op.cit, p.206 .

* 182 P-A Lambert, ibid, p.206.

* 183 H.Dumolard, op.cit, p.78.

* 184 Nous en avons placé un exemplaire en Annexe. Ce document demeure « sous caution », trouvé dans le dossier F7 6687 des Archives nationales, nommé Commelli, Marozzo, Marsicono, rien n'expliquant sa présence.... Les pistes furent-elles brouillées par Rey ?

* 185 Rey participa ainsi avec l'Union de Grenoble à la promotion de la campagne électorale de Grégoire à la Chambre des députés lors du scrutin de 1819. Rey et Bérenger de la Drôme, figure importante de la conspiration à venir, avaient même pris à Paris l'initiative de sa candidature malgré les réticences du parti libéral ; c.f, Georges Weill, Les Mémoires de Joseph Rey, op.cit, p.298. Rey s'écria ainsi après l'annulation de l'élection de Grégoire : « C'était un véritable coup d'Etat, qui rompait ouvertement le pacte social, puisqu'on arrachait brutalement à la législature un de ses membres dont on avait reconnu l'élection régulière...Dès lors les esprits les plus scrupuleux se préparaient à l'idée qu'une autre voie deviendrait inévitable et qu'elle serait entièrement légitime. Je me rappelle parfaitement le résultat de toutes nos conversations intimes à cet égard... », Rey, T.3939, op.cit, p.139.

* 186 Statuts de l'Union libérale, article 1, en Annexe.

* 187 Préambule aux statuts de l'Union libérale, cité par H.Dumolard, op.cit, p.78.

* 188 L'Union comptait dans son ensemble une trentaine de membres.

* 189 J.Rey, T 3939, op.cit, p.90. Le faible nombre d'adhérents correspondait aussi et surtout à la volonté de fonder une organisation d'élite.

* 190 Préambule aux statuts de l'Union libérale, cité par Dumolard, op.cit, p.78.

* 191 Cf, Weill, op.cit, p.297.

* 192 Statuts de l'Union libérale, article 5.

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