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Les figures de Joseph Rey (1779-1855): conspirateur libéral, "philosophe" et socialiste "utopique"

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par Nicolas Boisson
Université de Grenoble 2 - IEP 2001
  

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Mise en place du réseau et aperçu des actions de l'Union

Rey tissa au gré de son expédition (1816-1817) un véritable réseau. A Francfort, il recruta le magistrat Charles Teste dont il avait été le secrétaire en 1805-1806 et lui demanda d'installer un comité de l'Union en Belgique204(*). Lors de son retour sur Grenoble vers la fin de l'année 1817, Rey lança aussi une création de comité en Suisse, par l'intermédiaire du général Laharpe, ex-précepteur d'Alexandre de Russie, qui vivait retiré dans le canton de Vaud ainsi qu'en Savoie. Arrivé à Grenoble début 1817, Rey, infatigable, repart aussitôt pour Paris où il compte installer l'Union parisienne. On observe donc une extension de la société secrète du sud vers le nord de la France. Pendant son voyage pour Paris, Rey fait une halte à Lyon où il organise l'Union lyonnaise (fin 1817) avec l'aide de Duplan et de Gros de Lyon. Rey organisait ainsi trois centres stratégiques de l'Union ( Paris, Lyon et Grenoble). Peut-être songeait-il déjà à leur utilité future pour organiser une conspiration ?

Il demeure que l'installation d'un relais au sein de la capitale, l'Union parisienne, était essentielle de par la simple et bonne raison qu'elle concentrait et concentre toujours toute l'ébullition politique de l'époque et que Rey y avait déjà scellé de nombreuses et utiles amitiés. Ainsi Rey trouva le vénérable général Lafayette alors député, auquel il avait été introduit durant sa jeunesse par son maître Destutt de Tracy que nous avons déjà évoqué en introduction. A l'aide de Lafayette, Rey parvint donc à mettre sur pied l'Union parisienne au début de l'année 1819205(*).

Ainsi seront intégrés au sein de l'Union parisienne : les députés Lafayette, Voyer d'Argenson, Dupont de l'Eure, de Corcelles, les généraux Tarayre et Demarçay, de Pompières, de Beauséjour ; des journalistes comme Comte et Dunoyer du Censeur, et Chatelain du Courrier français, le vénérable Victor Cousin alors professeur à l'Ecole normale, des magistrats comme de Schonen et Girod de l'Ain, tous deux conseillers à la Cour de Paris et surtout des avocats du barreau parisien : Odilon Barrot, Mauguin, Berville, et Mérilhou206(*). Parmi ceux dont l'entrée sera refusée, faute de témoigner suffisamment d'une opinion républicaine, citons le banquier Laffitte, le général Foy, Manuel, Benjamin Constant, pourtant ami de Rey et Casimir Périer207(*). Viendra alors l'extension à l'Ouest du pays surtout au sein des garnisons militaires de la Loire et de la Haute-Loire dans les quelques mois suivant la décision du projet du 19 août...

Un dernier mot concernant l'affiliation d'un traître en Allemagne. Joseph Rey, lors de sa fuite pour l'Allemagne à la suite de la découverte du complot, rencontra en 1820 un ancien membre de sociétés secrètes allemandes : le Danois Witt-Doering. Personnage des plus obscures, parent du baron Ferdinand d'Eckstein qui avait aidé Louis XVIII à fuire pendant les Cents-Jours. Doering réussit à duper Rey en faisant preuve de beaucoup d'enthousiasme pour sa société secrète. Il n'en demeure pas moins que Rey le qualifie de traître dans ses Mémoires208(*), le soupçonnant d'être notamment à l'origine de l'arrestation de Victor Cousin... L'extrême activité de Rey n'était donc pas sans risque, le personnage demeurant d'ailleurs peut-être aussi à l'époque pas assez méfiant et peut-être encore trop naïf... L'expérience des trahisons de par la découverte du complot du 19 août devait endurcir notre conspirateur amateur. Ceci nous amène à dresser un bref tableau des activités de l'Union de 1817 à 1820.

L'Union, comme nous l'avons vu, s'était posée pour principe de ne pas recourir à la violence. Elle le maintiendra jusqu'à l'extrême radicalisation du régime dés février 1820 avec l'assassinat du duc de Berry dans la nuit du 13 au 14209(*) et le rappel du second ministère Richelieu qui sera des plus répressifs vis à vis des libertés publiques.

L'activité de l'Union fut étroitement liée à celle de son fondateur, résidant à Paris à partir de 1817. Rey, inscrit au barreau de Paris la même année, prenait place au sein du petit groupe d'avocats libéraux précédemment cités et ces derniers le chargèrent très vite de défendre devant les tribunaux les principes de 1789 et les libertés garanties par la Charte210(*). Parmi ceux- ci, ces amis Odilon Barrot et Mérilhou le chargèrent de plaider en faveur du « Père Michel », un colonel, ancien royaliste converti au libéralisme qui dérangeait particulièrement le pouvoir en place depuis qu'il avait publié un petit pamphlet politique contre la famille royale211(*). Rey accepta et son plaidoyer212(*) fut pour Rey l'occasion d'une belle passe d'armes avec le représentant du parquet, Marchangy, en 1818. Rey s'affirmait déjà comme un « honnête homme », prêt à défendre ses concitoyens.

A nouveau, le talent rhétorique et la fine connaissance judiciaire de Rey furent sollicités, lorsque les libéraux grenoblois lui demandèrent en 1819 de prendre la défense des familles des victimes du général Donnadieu, les vingt et un insurgés de la conspiration grenobloise de Didier (1816), le meneur, tous condamnés à mort et exécutés sans appel en 1816. Rey qui venait de prendre connaissance de l'affaire213(*), mena sa propre enquête et adressa alors une plainte au nom des familles des victimes contre le général Donnadieu, sous le motif « d'assassinat judiciaire »214(*). Un acte de bravoure qui lui coûta son titre d'avocat. Rey fut rayé du conseil de l'Ordre des avocats, pour avoir soi-disant tenu des propos diffamatoires envers l'officier Donnadieu... De même, quelques mois plus tard il sera étrangement rayé des listes électorales sans motif précis215(*)... Mais nous reviendrons dans un instant sur ce qui fut qualifié par les libéraux d'« assassinat judiciaire »216(*) et sur la prise en charge de cette plainte par Rey.

Parmi les réalisations les plus intéressantes et porteuses de l'Union, il nous faut peut-être commencer par évoquer la création de ramifications sous l'impulsion de Rey et de Cousin. En effet, Rey, revenu à Paris de ses voyages en Allemagne et en Suisse, décida dans l'année 1817 d'élargir l'aura de l'Union217(*). Dés lors Rey s'attela, une fois l'Union parisienne organisée, à monter une loge de type maçonnique : la loge des Amis de la Vérité218(*). Cousin219(*) joua un rôle prépondérant dans la mise sur pied de cette organisation, en puisant ses premiers membres parmi la jeunesse au sein de laquelle il exerçait à l'époque une grande influence. Notons au passage que « l'éclectique » Cousin travaillait aussi à développer une société de réflexion « sensualiste » : « La société diablement philosophique ! »220(*).

De même, l'Union aidera activement en 1819 à la mise en place d'une organisation libérale importante : l'Association pour la liberté de la Presse. Constituée en 1819 par le duc Victor de Broglie et son beau-frère Auguste de Staël, cette association inspira notamment le garde des sceaux de Serre, qui préparera la loi sur la liberté de la presse de mars 1819 facilitant la création de journaux. Cette Association se réactivera notamment à Lyon sous Louis-Philippe avec le retour à la censure opéré par le régime221(*).

Plus encore, une des entreprises les plus importantes de l'Union fut la campagne qu'elle mena en septembre 1819 pour l'élection de Grégoire. Rey et Bérenger de la Drôme s'impliquèrent tout particulièrement dans cette campagne. L'Union de l'Isère publia ainsi un manifeste en faveur de Grégoire : « Electeurs, ne soyez pas indécis sur vos choix et vos nominations ; entrez paisiblement dans l'enceinte consacrée aux prérogatives de vos droits les plus nobles et les plus sacrés ; déposez-y sans crainte, et dans le calme de vos consciences, vos bulletins. Que les noms des Grégoire, des Savoie-Rollin, des Français de Nantes et des Sappey y soient inscrits. Ces mandataires sont dignes de vous, de la patrie et de la liberté »222(*). Grégoire élu avec le soutien des ultras qui préféraient un « modéré » aux Jacobins, Rey tente de s'en expliquer dans ses mémoires, en insistant sur le fait qu'il s'agissait « par la voie du peuple, de consoler un vieillard aussi vénérable des indignités que lui avait fait subir un pouvoir forcené, en le faisant précédemment exclure du Sénat et de l'Institut national, contre toutes les lois et les règles de la justice... »223(*).

Il n'en demeure pas moins que l'élection fut annulée sans aucun motif précis à la fin de l'année de 1819 avec le raidissement opéré par les ultras disposant de nouveau de la majorité à la Chambre. Rey explique que ce fut là un des déclencheurs dans l'esprit de certains unionistes dont Jean-Baptiste Dumoulin, ancien officier de l'Empereur, d'une possible mise en place d'un complot militaire, s'appuyant sur une sédition générale de militaires déçus par le régime. Dumoulin, que nous présenterons dans le second chapitre, exposa son plan d'attaque à Rey et Bérenger de la Drôme. Rey, dans un premier temps méfiant vis à vis des tendances bonapartistes de Dumoulin, hésita à engager l'Union dans cette voie du complot, et ce jusqu'à sa révolte face aux évènements de juin 1820.

Ceci nous amène donc à présenter le récit de Rey de la conspiration du 19 août 1820, récit inédit et nous révélant la première figure du conspirateur-médiateur que revêtit alors Joseph Rey le temps d'un été.

* 204 Cf, Rey, T 3939, op.cit, p.100.

* 205 Rey, op.cit, T 3939, « Aussitôt constituée, nous pensâmes d'abord à profiter de la centralité de la capitale pour répandre nos affiliations dans les départements où elles n'avaient pu pénétrer par les soins de l'Union-mère. Nous ne pûmes cependant que jeter çà et là quelques noyaux dans ceux du Nord et de l'Est, mais nous prîmes plus de consistance dans celui de la Seine inférieure, ainsi que dans les deux départements de la Loire et de la Haute-Loire, où Lafayette et moi avions beaucoup des relations » , p.100.

* 206 Barrot et Mérilhou participeront activement à l'épisode du 19 août...

* 207 « Nous ne crûmes devoir initier ni Laffitte, ni le général Foy, ni Manuel, ni Benjamin Constant ni Casimir Périer, les trois premiers parce que, peut-être à tort, nous les croyions plus bonapartistes ou orléanistes qu'attachés aux principes, ni Benjamin Constant parce qu'il avait donné trop peu de gages de sa consistance politique, enfin Casimir Périer parce que nous le connaissions déjà comme réunissant en lui tous les penchants du despotisme, de l'aristocratie bourgeoise et de l'égoïsme individuel. », Rey, T 3939, op.cit, p.112.

* 208 Cf, J.Rey, T3938, op ;cit, p.171. « Ce fut dans ce temps que je me mis en relation avec nos amis, deux réfugiés allemands, dont l'un est resté homme d'honneur jusqu'au bout, mais dont l'autre était ou devint un traître, et fut cause de l'arrestation de Cousin à Berlin en 1823 ou 1824, alors qu'il y fit un voyage avec les deux fils du duc de Montebello, ses élèves. C'était un jeune homme, se nommant tantôt Doering, tantôt de Witt (sic) (...) » . Pour plus d'informations sur Witt Doering, voir la thèse de Lambert et son chapitre consacré à l'Union.

* 209Seul Bourbon pouvant assurer une descendance à la dynastie, le duc de Berry fut assassiné dans la nuit du 13 au 14 février en sortant de l'Opéra par l'ouvrier sellier Louvel. L'événement ranima alors l'agitation des ultras qui bloqueront dés lors le gouvernement Decazes et le mèneront à sa démission. Chateaubriand déclara à ce sujet : « Le pied lui a glissé dans le sang », cité par Caron, op.cit, p.17.

* 210 Cf, Georges Weill, Les mémoires de Joseph Rey, op.cit, p. 297.

* 211 Le petit livre à 15 sous ou la Politique de poche, par le « père Michel »

* 212 Voir J.Rey, Défense du père Michel, prononcée par monsieur Tartarin, auteur ; M.Rey (de Grenoble),avocat, et M.Poulet fils, éditeur ; précédé de la plainte rendue par M .l'avocat du roi. Paris, Poulet, Plancher,1818,81p.

* 213 N'oublions pas que Rey était en Allemagne, occupé à nouer des contacts pour l'Union, lorsque éclata à Grenoble la conspiration de Didier en mai 1816.

* 214 Joseph Rey, Requête à M. le Garde des sceaux tendant à décliner la juridiction du Conseil d'Etat, pour Pierre François Régnier, et autres habitants du département de l'Isère, en suite de la plainte par eux contre portée contre M. le Vicomte de Donnadieu et ses complices, accusés d ` « assassinat » ; Paris, 8 juin 1819, 23p., coté O 3563 à la BM de Grenoble.

* 215 Rey se défendra à nouveau de sa plume ; J.Rey,  Requête de M.Rey propriétaire à M. le procureur du roi président le tribunal de Grenoble du 16/09/1819 sur sa radiation des listes électorales, 2p. ; coté U 2999 à la BM de Grenoble.

* 216 Cf, Rochas, notice sur Rey, Biographie du Dauphiné, op.cit, p.344.

* 217 « ...il fut convenu que nous allions désormais consacrer nos efforts à l'extension de la société dans le coeur de la France, ainsi qu'à la multiplication de nos moyens d'action, qui devaient surtout consister dans notre intervention partout où il y aurait un effet moral à produire, dans notre but, par le presse, la tribune législative, le barreau, l'instruction publique proprement dite, la formation de cabinets de lecture ou de bibliothèques populaires, etc. », Rey, T 3939, op.cit, p.101.

* 218 « En même temps, nous fîmes à Paris, sous l'influence de Cousin, une opération des plus importantes, celle de contribuer à l'établissement d'une loge maçonnique, sous le nom de loge des Amis de la Vérité, dont les membres étaient choisis parmi les plus libéraux des écoles et du commerce, et qui eut pour conséquent, dés le principe, une direction toute politique. Cette organisation qu'on a ensuite confondue avec le carbonarisme, dont on a vu déjà qu'il n'existait pas encore de trace en France, explique l'ensemble des mouvements de la jeunesse en plusieurs circonstances postérieures ; et quoique, lors de sa création, nous n'eussions en vue qu'un effet moral sur les classes instruites de la société, elle devait bientôt prendre un autre caractère par la force des choses, c'est à dire par suite de la violence des moyens que nos adversaires ne devaient pas rader à employer. », Rey, T 3939,op.cit, p.115. Notons au passage que cette loge n'avait de maçonnique que le nom et qu'elle demeura aussi une petite structure sous la direction de Cousin qui dés 1817 s'évertuait à recruter ses membres parmi ses étudiants.

* 219 Pour une présentation détaillée de l'étrange et célèbre Victor Cousin, on lira le chapitre que Alan.B Spitzer lui consacre dans son ouvrage The French Generation of 1820, Princeton University Press, 1987, 335p. ; chapitre 3 : Victor Cousin, The Professor as Guru.

* 220 Cf, Georges Weill, Histoire du parti républicain en France de 1815 à 1870, op.cit., p.7,8,11 et 17.

* 221 Pour un présentation de ces différentes associations, sociétés libérales et/ou républicaines qui se développeront surtout dans les années 1830-1840, consulter l'ouvrage de Georges Weill, Histoire du parti républicain..., ibid.

* 222 Aux électeurs libéraux du département de l'Isère, signé R..., Grenoble David, U 2997 ; cité par Dumolard, Joseph Rey de Grenoble..., op.cit, p.84.

* 223 Rey, T.3939, op.cit, p.131.

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