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Les figures de Joseph Rey (1779-1855): conspirateur libéral, "philosophe" et socialiste "utopique"

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par Nicolas Boisson
Université de Grenoble 2 - IEP 2001
  

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Considérations de Rey sur la radicalisation du climat politique, décembre 1819-juin 1820 : de Decazes à Richelieu

Rey en cette fin d'année 1819 demeurait donc assez réservé sur l'idée d'un renversement violent du régime. Alors trop absorbé par d' « importants travaux scientifiques », ce ne fut qu'au début de l'année suivante, qu'observant la folie des ultras, il sentait de plus en plus que le recours à des moyens légaux devenait définitivement obsolète et de moins en moins possible.

Rey rapporte ainsi : « Arriva le mois de février 1820, qui fut signalé par l'assassinat du duc de Berry. Cet attentat produisit l'effet d'un coup de foudre : tandis qu'il excitait au plus haut point les fureurs des ultras, il frappa de stupeur les libéraux, qui sentirent de suite le parti que les premiers allaient en tirer contre eux »281(*). En effet, cet épisode que nous avons déjà présenté précédemment ranima à nouveau les attaques des ultras qui désormais accusaient toutes les forces politiques en présence d'en être à l'origine, du groupe des Constitutionnels ou Orléanistes !

Ainsi, de même que les « ultras » s'étaient emparés de l'élection de Grégoire, ils s'évertuaient à présent à déstabiliser Decazes. Rey est d'ailleurs assez sévère à son sujet. Les ultras, en annulant l'élection de Grégoire en profitèrent pour « déclarer une guerre ouverte à la loi des élections »282(*). Rey évoque là le remaniement de la loi électorale qui s'en suivit. « La règle unique ne fut encore que de recourir à son misérable moyen de la bascule (...) pour satisfaire les ultras, on avait diminué les membres qui tenaient à la loi électorale, c'est à dire Gouvion St Cyr, Louis et le Président du Conseil lui-même, ainsi que le général Dessolle qui avait été remplacé par M. Decazes dans cette dernière qualité... »283(*). On fit alors en échange quelques concessions aux libéraux : « On rappela une partie des exilés et l'on fit entrer dans la chambre des Pairs les titulaires exclus en 1814 pour cause politique...(..) M.Decaze s'entendait avec les doctrinaires, qui avaient un projet de loi électorale moins antilibéral que celui de la Cour mais sans cesser de faire des démarches auprès de « Monsieur », pour tâche d'avoir l'appui de royalistes purs » 284(*).

Rey était assez sceptique vis à vis de cette constante nécessité pour Decazes de se plier devant les ultras et d'en être réduit à ne pouvoir gouverner sans solliciter un appui du roi. Pour Rey : « Il fallait simplement modifier quelques dispositions réglementaires de la Charte, pour lui donner plus de force, ainsi qu'à la chambre des députés »285(*) . Il ajoute : « ce système équivoque ne satisfaisait personne...et ainsi se préparait l'isolement où devait se trouver plus tard le Ministère »286(*). Ainsi, la tension ne fit qu'augmenter entre les ultras et les libéraux lorsque fut aborder à la Chambre la question du droit de pétition qui fut finalement interdit. Rey note : « L'ordre du jour sur ces pétitions ne fut prononcée qu'à une majorité de trois voix, et elle ne peut-être obtenue que pour le vote de trois Ministres ! »287(*). Dés lors avec l'assassinat du duc de Berry, les ultras « ne connurent en effet plus de bornes dans leurs accusations et dans l'expression de leurs projets réactionnaires...Ils accusèrent le parti libéral en masse, et M.Decaze, et jusqu'au duc d'Orléans »288(*). Conséquence prévisible de la colère des ultras face à la mort du seul successeur à venir de la dynastie des Bourbons, la réaction des ultras contre les libéraux fut immédiate : « Le lendemain, les ultras proposèrent aux chambres deux lois d'exception, l'une contre la presse, l'autre contre la liberté individuelle ; et si l'on n'apporta pas de suite un projet contre la loi électorale, c'est qu'on voulait conquérir auparavant par les deux premières mesures, les moyens de faire passer la première plus facilement »289(*). La réaction sévère de la droite légitimiste finit par lasser Decazes, incapable à présent de se faire entendre et de concilier les deux bords. Rey commente sa démission : « Première manoeuvre qui fit constituer le suivant Ministère de M. de Richelieu, sous lequel furent votées les trois lois dont il vient d'être parlé, et dont la discussion fut un des éléments les plus prochains des mouvements insurrectionnels qui précédèrent et amenèrent même notre conspiration »290(*).

Cependant Rey précise à juste titre que toute tentative insurrectionnelle était vaine et même alors impensable dans l'esprit des libéraux tant que ces derniers ne parvenaient point à se fédérer. Rey raconte qu'il songeait alors à l'Union comme point de convergence des diverses tendances au sein des libéraux : Doctrinaires, Constitutionnels et Indépendants. L'entreprise semblait difficile, voire impossible. Mais cependant, il observe avec joie que les premiers, suite à la disgrâce de Decazes, se rallièrent à l'opposition contre les lois exceptionnelles malgré leur silence face aux premiers projets des ultras de 1816-1817... Ce ne fut qu'un mince espoir car Rey se voyait de moins en moins conforté dans sa conviction d'assister à la réapparition d'une lutte légale entre un bloc libéral uni et les légitimistes : « Tout le parti libéral avait les yeux ouverts sur les vues complètement liberticides du parti de la Cour et il n'était alors plus permis de douter, ni d'espérer le succès d'une lutte purement constitutionnelle....tout dans l'horizon politique de la France annonçait que désormais sous ce prétexte ( l'assassinat du duc de Berry), on pousserait le gouvernement aux mesures les plus extrêmes contre tout principe de liberté .»291(*).

Notons d'ailleurs que les autres souverains européens demandaient des « garanties contre l'esprit révolutionnaire », il était donc tant pour les libéraux d'organiser la lutte en intensifiant la contestation. Rey note à ce sujet le rôle de l'Union libérale : « On sentit donc le besoin de redoubler d'efforts, et de s'adresser aux sentiments des masses comme derniers moyens de salut »292(*). Tous les journaux du parti commencèrent à redoubler d'effort malgré la censure. Il s'agissait de « ....donner l'alarme en faisant voir les conséquences inévitables du renversement médité des institutions actuelles, savoir la prédominance exclusive des classes privilégiées, le retour des dîmes et des droits féodaux, le triomphe de l'intolérance religieuse, la restitution même des biens féodaux, et par dessus tout l'odieuse intervention de l'étranger »293(*). Dés lors, les libéraux s'organisèrent autant que possible sous « une couleur constitutionnelle », demandant légitimement le strict respect de la Charte constitutionnelle du 4 juin 1814.

Arrive alors le mois de mai 1820 et la confirmation du durcissement du régime de Richelieu. Rey à cette époque, rapporte-il , était occupé dans ses recherches « scientifiques » : « ..j'étais alors au plus haut point d'absorption des travaux scientifiques, auxquelles on a vu que j'étais voué depuis quelques temps auparavant »294(*) . C'est d'ailleurs, soulignons-le la raison principale pour laquelle Rey, qui le reconnaît lui-même, était dépassé lors des préparatifs de la lutte... Les premières censures publiques affligèrent grandement Rey et notamment lorsqu'elle s'abattit violemment sur les paroles des professeurs Guizot et Cousin : « Ce fut alors qu'il suspendit les cours publiques de M.Guizot et de M.Cousin, dont les allusions politiques tenaient la jeunesse dans une excitation constante contre la marche du pouvoir »295(*) . Ainsi Rey raconte qu'on interdit même l'accès des étudiants étrangers dans les facultés de médecine, de droit et qu'on se mit à exiger des étudiants des cartes d'entrée d'auditeurs. Rey note qu' « il s'agissait pour le gouvernement de prendre des mesures de précaution contre l'esprit d'insurrection qui prenait de toute part. »296(*) . Rey observe ainsi qu'on rapprocha de Paris la garde royale, on organisa dans l'armée une police secrète très active, dont notons le déjà les agents Vidal et Petit infiltreront la conjuration du 19 août 1820... Le gouvernement en ce début du mois de mai 1820 est donc déjà très méfiant, pressé « d'en finir au plus tôt avec l'esprit de révolte »297(*) .

Plus encore le contexte de la révolution espagnole et des premiers succès des Carbonari italiens « ranima prodigieusement l'espoir des libéraux français »298(*) . Rey rapporte : « Au milieu de toutes ces conjonctures intérieures, un événement de la plus haute importance avait eu lieu à l'extérieur. L'Espagne avait fait sa révolution constitutionnelle... »299(*) . Et c'est dans ce contexte d'ébullition des libéraux que s'ouvrirent violemment les débats de juin 1820 sur le projet de la nouvelle loi électorale dite « du double vote ». Provoquant à nouveau de violentes controverses parmi les députés et d'importantes manifestations, sévèrement réprimées. Rey raconte qu'en effet, du côté de la chambre, Lafayette, Manuel et Benjamin Constant firent presque un appel au drapeau tricolore, multipliant leurs louanges à la jeunesse. Les débats se déroulent même dans une forme d'ivresse générale. Il note que le député libéral de Chauvelin, suite à un amendement de la Charte proposée par Camille Jourdan, libéral, fut à sa sortie acclamé aux cris de « vive la Charte !, Vive Chauvelin ! ». L'ivresse générale des libéraux à la Chambre se propagea vite dans tout Paris et ceci ne manqua pas d'inquiéter le gouvernement.

Toute la police et la gendarmerie furent très vite, mises sur le pied de guerre. Rey s'indigne alors et résume alors la faible tactique de Richelieu : « Il s'agissait d'une manoeuvre concertée par les Gardes de Monsieur, qui secondés par la police, avaient résolu d'opposer violemment le cri de Vive le roi ! à celui de Vive la Charte ! »300(*). S'ensuivit alors une violente vague de répression contre les étudiants301(*) rassemblés devant le Palais Bourbon. Rey rapporte ainsi que les policiers et les gardes royaux s'étaient déguisés en bourgeois : « Ils s'étaient armés d une canne, ou avait un marteau d'un côté, d'une petite hache de l'autre, afin de pouvoir à leur gré couper ou assommer... »302(*). Rey raconte enfin que les troupes s'échelonnaient dans toute la largeur des quais et des rues, faisant obstacle à la foule qui ne pouvait fuir et « lorsqu'ils s'en trouvaient un certain nombre au milieu des crieurs de Vive la République !, tous désarmés, sans concert, et ne se reconnaissant pas pour la plupart, s'élançaient à l'improviste sur tel ou tel groupe, et frappaient impitoyablement ceux qui leur tombaient sous la main. Ensuite dès que leurs adversaires, surpris d'abord mais se révoltant contre de pareils attaques, prenaient à leur tour l'offensive, ils se replaçaient bravement derrière la troupe qui les laissait passer tandis qu'elle était prête à saluer ceux qui les poursuivaient... » 303(*).

La rencontre de Rey et de Bérenger de la Drôme à Paris : première initiation de Rey au complot par Bérenger.

Rey nous apprend de même qu'il fut lui aussi victime de cette violente répression. La tête fatiguée, Rey se promenait sur les quais de la Seine lorsque deux gardes des corps royales vinrent lui crier aux oreilles d'un ton menaçant : « Dis Vive le Roi ! et rien que Vive le Roi ! », Rey toujours aussi peu sensible à se laisser dicter ses volontés, répondit alors maladroitement : « Vive le roi ! et Vive la Charte ! ». Sans avoir même le temps de réaliser, Rey s'effondrait sous les coups304(*). A peine relevé de son passage à tabac, Rey s'en va trouver repos chez son ami Benjamin Constant, qui habitait en bas de la rue St Honoré. Et c'est sur le chemin qu'il croise Bérenger de la Drôme, qui déjà réfléchissait à un départ de mouvement pour Grenoble. Rey note : « Il songeait bien à profiter de l'agitation produite dans tout le pays puis du mouvement de Paris pour effectuer le projet qu'il mûrissait depuis si longtemps en Dauphiné, mais il ne me fit part d'aucun projet, ni passé, ni actuel pour la capitale »305(*). Bérenger était donc bien décidé cette fois à mener à terme le complot fomenté à l'origine par Dumoulin, un an auparavant (Voir plus haut). Et là, à la grande surprise de Rey, Bérenger était déjà entré en contact avec des membres de l'Union parisienne, comme les députés Lafayette, Voyer d'Argenson et Dupont de l'Eure. sans même que Rey n'en fut au courant... Rey était d'ailleurs d'une manière générale à cette époque assez peu au courant des complots se tramant au sein même de l'Union.

Il rapporte même ce qui peut paraître assez burlesque qu'il apprit de la bouche Bérenger de la Drôme en mai 1820 qu'il était recherché par la police306(*), sûrement pour ses fréquentations avec ce dernier et Dumoulin. Ainsi de la même manière que Rey s'était engagé un peu de manière contrainte dans la défense des familles des conjurés de 1816307(*), notre pacifique constitutionnaliste, ardent défenseur de la Charte se voyait malgré tout affilié au complot à venir. Abordons brièvement la question de ses hésitations et l'affirmation progressive de son adhésion à d'autres recours que ceux du légalisme.

* 281 Rey, T 3938, p.21

* 282 Rey, T 3938, p.19

* 283 Rey, T 3938, p.19

* 284 Rey, op.cit, T 3938, p20.

* 285 Rey, T.3938, p.20

* 286 Rey, T 3938, p.20

* 287 Rey, T 3938, p.21

* 288 Rey, T 3938, p.21

* 289 Rey, T 3938, p. 22

* 290 Rey, T 3938, p .23

* 291 Rey, T.3938, p.24

* 292 Rey, T 3938, p.24

* 293 Rey, T 3938, p.24

* 294 Rey, T 3938 , p.25

* 295 Rey, T 3938, p.26

* 296 Rey, T.3938, p.26

* 297 Rey, T.3938, p.26

* 298 Rey, T. 3938, p.26

* 299 Rey, T.3938, p.26.

* 300 Rey, T3938, p.28.

* 301 Parmi ces étudiants, notons les présences de Joubert et de Duguied, qui seront à l'origine de l'implantation de la Charbonnerie en France. Nous prions d'ailleurs le lecteur de nous excuser de ne pas réserver une place à l'étude de cette dernière organisation. Ce choix fut justifié pour deux raisons : d'une part, car Joseph Rey n'intégrera pas la Charbonnerie française, s'exilant en Angleterre en 1820 ; d'autre part, car nous avons souhaité privilégier selon une simple logique historique le rapport d'influence qui a pu s'établir entre d'une part les « révolutions » libérales espagnoles, et italiennes sous l'influence des Carbonari et d'autre part la conspiration à laquelle Rey et l'Union participèrent, à savoir celle du 19 août 1820.

* 302 Rey, T 3938, p.28

* 303 Rey, T 3938, p.28/29.

* 304 Cf, Rey, T 3938, p.30

* 305 Rey, T 3938, p.34.

* 306 « C'est ainsi que dés le mois de mai 1820, on avait annoncé mon arrestation (peut-être) pour la provoquer comme étant impliqué dans un complot, auquel je ne songeai certainement pas et auquel personne peut-être ne songeait en ce moment. », Rey, T 3938, p.35.

* 307 rappelons que ce sont les unionistes de Paris qui le convainquirent de prendre en charge la plainte des familles des victimes de Donnadieu alors que Rey précise bien dans ses mémoires, comme nous l'avons vu, qu'il n'aurait pas pris part au complot sans but de Didier : « J'y serais certainement resté étranger, comme tous mes amis politiques de Grenoble, qui ne le trouvaient pas dans leurs principes, et n'avaient pas confiance en leur chef... », Rey, op.cit, Ma biographie morale et politique..., T 3940, p.119.

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