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Les figures de Joseph Rey (1779-1855): conspirateur libéral, "philosophe" et socialiste "utopique"

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par Nicolas Boisson
Université de Grenoble 2 - IEP 2001
  

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I-1.2 La question des origines françaises de la Charbonnerie italienne : les Bons Cousins Charbonniers.

. Comme le note Serge Hutin à propos des Carbonari: « si leurs complots sont bien connus, on est beaucoup moins renseigné sur leurs origines »83(*). Celles-ci sont effet des plus controversées. Le travail de Pierre-Arnaud Lambert84(*) tente d'éclairer un peu plus les mystères entourant cette question. Si certains ont pu rattacher l'origine de cette société aux courants « illuministes » du XVIème siècle85(*) ou peut-être un peu plus sérieusement à l'ordre secret des Illuminés de Bavière86(*), la thèse la plus solide semble demeurer celle d'une filiation avec l'organisation des Bons Cousins Charbonniers. Notons déjà qu'il y a selon Lambert87(*) aucun lien direct entre les Illuminés de Bavière et les Bons Cousins Charbonniers. Si Weishaupt des Illuminés avait conçu un modèle maçonnique d'organisation secrète, l'organisation des Bons Cousins Charbonniers (B*C*C) s'apparente plus à celle d'un compagnonnage.

Issue d'une ancienne corporation de métiers supposée être celle du métier de charbonnier, cette société d'entraide compagnonique aurait été pour la première fois découverte en Franche-Comté et en Bourgogne, vers la fin du XVIIIème siècle et ce bien que leurs membres se réunissant dans les bois88(*) faisaient remonter l'existence de leur société à des temps plus reculés. Diverses légendes se confondent à ce sujet. La première serait celle de sa création par la grâce de Saint Thibaut, saint fréquemment représenté tenant dans une main une hache et dans l'autre une lanterne. On appelle ainsi parfois aussi Fendeurs les Bons Cousins Charbonniers. Une autre légende situe leurs origines au IVème siècle après Jésus Christ ; une dernière enfin associerait même François Ier à sa création... Bref, cette société qui comptait trois grades : Apprenti, Maître, Compagnon, rappelle beaucoup les Francs-Maçons dans son organisation et sa philosophie. Les Charbonniers auraient d'ailleurs opéré des rapprochements avec les Francs-Maçons allant jusqu'à la création d'une « Maçonnerie forestière », puis d'une société maçonnique des Fendeurs, créée à Paris en 174789(*).

Les Bons Cousins, outre les professions du bois et de la forêt, comptaient parmi leurs membres : bourgeois, artisans, ecclésiastiques... Sujette à la suspicion sous le régime de la Terreur, la société des Bons Cousins doit stopper ses activités et préciser ses motivations. Intéressant épisode qui nous renseigne sur le rapprochement à venir avec les Carbonari italiens. Lors de l'interrogatoire du comité de Surveillance des Jacobins de Lons-le-Saunier, des membres auraient affirmé leurs penchant pour des idées constitutionnelles modérées et surtout leur attachement à une société fondée sur la plus parfaite égalité, protestant aussi de leur fidélité à la « Nation, à la loi et au roi »90(*). L'organisation dissoute en 1793 par le comité Jacobin de Lons suite à la dénonciation de la société populaire, les gentils Cousins Charbonniers continuèrent de se réunir dans les bois et à jouer un rôle politique indéniable selon l'historien Albert Mathiez91(*). En effet dés les première années de la Restauration, les Bons Cousins notamment ceux de Dijon auraient repris leurs activités bien que devant garantir aux autorités leur innocence politique.

Nous en arrivons à la question de la filiation de cette société avec celle des Carbonari italiens. Comme le note Lambert92(*), Bons Cousins et Carbonari italiens se rejoignent d'abord sur une légende commune, celle de François Ier comme protecteur des Bons Cousins et de Saint Thibaut comme fondateur. Ce n'est certes qu'une légende mais la force des mythes fondateurs n'est jamais à négliger, surtout dans ce domaine93(*). Diverses études, de celle de Albert Mathiez94(*) à l'Histoire des sectes religieuses (1828) de l'abbé Grégoire95(*) évoquent cette filiation entre Bons Cousins et Carbonari. La confirmation plus récente de cette filiation s'est révélée par une attention plus approfondie portée sur le personnage et l'action de Pierre-Joseph Briot96(*), député au Conseil des Cinq Cents en 1798 déjà évoqué plus haut.

Pierre-Joseph Briot

Né le 17 avril 1771 à Orchamps (Doubs), Pierre-Joseph Briot, professeur au collège de Besançon pendant la Révolution, se rend à Gay où la présence de Bons Cousins est selon Lambert97(*) attestée. Briot appartenait à cette société98(*) qui nous l'avons vu était bien implantée dans les départements du Doubs, du Jura et de la Côte d'Or. Envoyé par ses électeurs du Doubs au Conseil des Cinq-Cents en 1798, il s'intéresse grandement à la situation politique italienne, devenant même le chantre d'une indépendance italienne99(*). Il multiplie alors les voyages en Italie, y rencontrant peut-être Philippe Buonarroti100(*), figure clés du réseau conspiratif européen sous la Restauration101(*). De retour de son exil de l'île d'Elbe en l'an IX, envoyé par Napoléon, Briot est bien dans les Abruzzes et en Calabre de 1806 à 1809, où employé comme intendant de la ville de Chieti102(*) (Abruzzes), il fut en relation avec Lucien Bonaparte103(*) et Salicetti, tous trois d'opinion républicaine. Il organise alors dans ces mêmes années et secrètement les premières Ventes carbonari, soutenu à l'époque par Murat qui le nomme conseiller d'Etat du royaume de Naples, cherchant chez lui un appui plus solide que celui de son beau-frère. Les efforts des bons Cousins Charbonniers installés en Italie furent en tout cas impuissants à maintenir le roi Joachim Murat sur son trône104(*). Mais les idées de ces derniers dureront bien longtemps après que leur leader Briot, retourné en France relancer le mouvement secret, ne soit nommé directeur de la compagnie d'assurance « Le Phénix » à Briançon, compagnie soupçonnée par la police de Charles X d'abriter en 1825 les derniers charbonniers français et d'avoir été le point central de l'organisation105(*)... Le rôle de Briot dans l'organisation d'une Charbonnerie italienne en 1808-1809 sur la base de la corporation des Bons Cousins francs-comtois, puis dans la ré-extension de la Charbonnerie italienne en France dans les années 1820-1821 est donc trop souvent méconnu, le personnage étant resté, comme le note Jean Maîtron106(*), dans l'ombre du conspirateur Buonarroti....

Bref, en 1819, ce dernier a tout de même réussi, malgré et peut-être grâce à l'interdiction royale de la société, à réunir en son sein: jeunes étudiants, demi-soldes mécontents, ancien fonctionnaires de l'Empire...tout un ensemble assez hétéroclite d'individus s'adonnant certes à d'étranges rituels107(*) mais marquant déjà leur indépendance envers les monarchies et préparant ainsi leur lutte à venir pour la liberté et l'égalité. Les Carbonari se développèrent donc considérablement malgré la surveillance policière. Le recrutement qui faisait une large place aux affirmations religieuses, voir mystiques108(*) permit à la célèbre société, selon certains auteurs, de réunir en 1819, un effectif de 642 000 membres dispersées dans toute la péninsule italienne109(*) !

Venons-en à présent aux conditions historiques de mobilisation d'une telle force et donc au passage de la conspiration à l'insurrection.

* 83 Serge Hutin, op.cit, p.96.

* 84 P-A Lambert, chapitre III, op.cit.

* 85 Mouvement philosophique sectaire des plus mystiques, né au XVIème siècle et qui culminera dans la Théosophie, un système philosophique reposant sur la croyance que l'esprit , tombé de l'ordre divin dans l'ordre naturel, cherche à travers des transformations successives, à se dégager de la matière pour réintégrer le sein de Dieu...

* 86 L'ordre très secret des Illuminés de Bavière, violemment dénoncé peu avant la Révolution française, comme une société subversive, dangereuse pour les Etats comme pour l'Eglise, soutenait la nécessité d'une amélioration de l'homme par la connaissance du monde invisible, supérieur... Fondée le 1er mai 1776 par le professeur Adam Weishaupt et trois de ses étudiants de l'université d'Ingolstadt, cette société secrète se développa dans toute la Bavière dés 1778. De structure et de fonctionnement très complexe rappelant l'organisation maçonnique, les Illuminés totalement inoffensifs, n'avaient pas de buts politiques précis, astreignant surtout ses adeptes à l'apprentissage du plus grand nombre de sciences ! Cet ordre aussi nommé ordre des « Perfectibilistes » croyait fondamentalement en la transcendance de l'homme et de la société par un système d'enseignement poussé (l'Idéal pédagogique), l'organisation devenant ainsi une sorte d' « université secrète ». Pour plus de détail sur cette étrange société qui inspira certainement de par son usage extrême du secret le grand maître des conspirations Philippe Buonarroti, consulter à nouveau l'ouvrage de Lambert, op.cit, chapitre I.

* 87 P-A Lambert, op.cit, chapitre III, p.38.

* 88 Lambert décrit dans son chapitre consacré B*C*C les rites intéressant d'initiation des membres, traçant un cercle sur le sol à l'aide d'un morceau de charbon de bois, ou d'une craie à défaut...Cinq éléments étaient évoqués lors des cérémonies : le linge, l'eau, le feu, le sel et le Christ. Pour toutes les questions relatives à l'ésotérisme de ces sociétés secrètes, notamment en ce qui concerne les procédures d'initiation, on consultera le classique ouvrage de l'Initié René Guénon, Aperçus sur l'Initiation, éditions traditionnelles, Paris, 1953, 303p.

Une bonne description, de « spécialiste », des rites des Bons Cousins est à lire dans le précieux Petit Essai sur le Carbonarisme, signé A.F et publié par le Bulletin du Centre de documentation du Grand Orient de France, n°9, 1958, p.45-49 ; placé en ANNEXE.

* 89 C.f , Pierre-Arnaud Lambert, op.cit, p.39,40.et suiv. ; et Jack Chaboud, op.cit, p.31, chapitre II.

* 90 P-A Lambert, op.cit, p.41

* 91 Albert Mathiez, « L'origine franc-comtoise de la Charbonnerie italienne », in Annales historiques de la Révolution française, n°5 (novembre-décembre 1928), p.551-561 ; cité par P-A Lambert, ibid, p.41.

* 92 P-A Lambert, ibid, p.49.

* 93 « Le mythe politique est bien fabulation, déformation ou interprétation objectivement récusable du réel. Mais, récit légendaire, il est vrai qu'il exerce aussi une fonction explicative, fournissant un certain nombre de clés pour la compréhension du présent, constituant une grille à travers laquelle peut sembler s'ordonner le chaos déconcertant des faits et des événements. Il est vrai encore que ce rôle d'explication se double d'un rôle de mobilisation : par tout ce qu'il véhicule de dynamisme prophétique, le mythe occupe une place majeure aux origines des croisades comme à celles des révolutions. », Raoul Girardet, Pour une introduction à l'imaginaire politique in Mythes et mythologies politiques, op.cit, p.13,14.

* 94 Albert Mathiez, op.cit.

* 95 Grégoire (abbé), Histoire des sectes religieuses qui sont nées, se sont modifiées, se sont éteintes dans les différentes contrées du globe, depuis le commencement du siècle dernier jusqu'à l'époque actuelle, Paris, Baudoin frères, 1828-1829, 6 vol ; cité par Lambert, op.cit, p.50.

Cette filiation est aussi rappelée dans le Petit Essai sur le Carbonarisme, signé A.F, op.cit ; placé en ANNEXE., et prenant bien soin de rappeler que les origines du carbonarisme ne sont peut-être pas aussi lointaines que celles de la Franc-maçonnerie...

* 96 Notamment l'étude de M.Dayet, « Pierre-Joseph Briot, Lucien Bonaparte et les Carbonari », in Annales historiques de la Révolution française, 1953, pp.13 et suiv.

* 97 P.A Lambert, op.cit, p.50.

* 98 Nous nous basons sur l'affirmation de Daniel Ligoud dans son article sur la Charbonnerie, in Encyclopédie de la Franc-Maçonnerie, op.cit, p.217. Ligoud y affirme aussi que Briot, personnellement membre de la Franc-Maçonnerie aurait préféré implanté dans les provinces napolitaines une association (les Bons Cousins Charbonniers) qui n'avait encouru aucune interdiction pontificale expresse ; Ligoud, op.cit, p.217.

* 99 P.A Lambert, op.cit, 50.

* 100 Il ne s'agit là que d'une hypothèse plausible. Pour le lecteur courageux désirant se plonger dans l'histoire complexe et inachevée de ces réseaux conspiratifs du XIXème siècle, se référer à l'ouvrage de référence de Alessandro Galante Garrone, Philippe Buonarroti et les Révolutionnaires du XIXème siècle, édition du Champ libre, Paris, 1975, 371p.

* 101 Voir biographie de Philippe Buonarroti en Annexe.

* 102 Nous nous reposons là sur la notice biographique réalisée par Jean Maîtron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, op.cit, T.1, p.306.

* 103 Lucien Bonaparte (1775-1840) : président du conseil des Cinq-Cents, il joua un rôle important dans le coup d'Etat du 18 brumaire. Il fut prince de Canino.

* 104 Daniel Ligoud, op.cit, p.217.

* 105 Jean Maîtron, op.cit, p.306.

* 106 Jean Maîtron, op.cit, p.306.

* 107 Voir la description par les Francs-Maçons des rites de reconnaissance des Carbonari italiens dans le Petit essai sur le carbonarisme (A.F), op.cit, p.47. ANNEXES.

* 108 Daniel Ligou, op.cit, p.217.N'oublions pas en ce qui concerne le caractère religieux que put prendre l'organisation, que son origine (les B*C*C) était catholique et qu'elle venait s'installer en Italie !

* 109 Chiffre avancé sous caution par Ligou, ibid., p .217.

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