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L'insécurité alimentaire dans la région du Nord au Cameroun: représentations sociales, stratégies de lutte et enjeux

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par Alain Christian ESSIMI BILOA
Université de Yaoundé I - Master en sociologie 2010
  

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I-1-4-2 Le gonflement des pieds

Si la méningite sévit pendant la saison sèche, au cours de la saison pluvieuse, c'est le gonflement des pieds qui est recurrent. En effet, le fait de patauger dans l'eau entraîne la contamination par des vers qui provoquent le gonflement des pieds. Par conséquent, les populations sont obligées de réduire les superficies à cultiver et par la même de réduire la production.

Les maladies ont donc une double implication : elles paralysent les individus et dans le même temps réduisent la production agricole qui à son tour, entraîne l'insécurité alimentaire.

I-2 Les facteurs humains

La nature seule ne suffit pas pour justifier l'insécurité alimentaire dans la région du Nord. L'homme étant en interaction permanente avec son environnement dont il est l'un sinon l'élément majeur, il a une part de responsabilité dans l'insécurité alimentaire qui plane sur cette région. En effet, certaines actions posées par les populations contribuent à entretenir et même à aggraver ce phénomène. Mais avant de nous lancer dans le listing des causes humaines de l'insécurité alimentaire, nous marquons un temps d'arrêt sur la situation démographique et les groupes sociaux en présence dans la région. A partir de ces données, il serait possible de trouver une explication à l'insécurité alimentaire dans cette région.

La population de la région du Nord est estimée à 1.711.000 âmes. C'est une population dynamique qui a une croissance démographique accélérée par les mouvements migratoires organisés ou désordonnés. Elle est très inégalement répartie à travers la région comme l'indique le tableau ci-dessous.

DEPARTEMENT

SUPERFICIE / km2

POPULATIONS

DENSITE (hbts/km2)

Bénoué

13.647

881.000

64,56

Faro

12.000

308.000

7,33

Mayo-Louti

4.162

88.000

74

Mayo-Rey

36.524

434.000

11,88

TOTAL / MOY

66.333

1.711.000

39,44

Tableau 2 : Répartition de la population dans la région du Nord. Source PAM.

La population de la région est cosmopolite et culturellement hétérogène, car composée de plusieurs groupes ethniques. La configuration sociologique du Cameroun septentrional est, pense ALAWADI, dans son article sur les communautés migrantes du Nord-Cameroun , « marquée par la pluralité des régimes socioculturels en présence »49. Elle peut se diviser en trois grandes catégories

- les Faly et les Kangou. Ceux-ci sont des autochtones ou montagnards. Sous le nom de Faly, expliquent Jean BOUTRAIS et al on regroupe une grande quantité de gens d'origines très variées, résultant de migrations successives venues d'horizons divers à des époques différentes et s'étant fondus les uns dans les autres. « De ce métissage est née l'ethnie Faly dont les kangou sont une variété »50 ;

- les Foulbés. Ce sont les conquérants, venus dans le cadre des guerres historiques. Dans le même article, ALAWADI précise que c'est « suite aux mouvements des conquêtes et d'invasion des communautés islamo-peuhles » que « les groupes sociaux autochtones ont été containts de se mettre en demeure ou de déguerpir pour laisser place aux envahisseurs cavaliers en expansion » ;

- les populations allogènes venues s'installer à la suite de mouvements migratoires, avec l'attrait de la Bénoué. Venus pour la plupart de l'Extrême-Nord, ce sont : les Mofou, les Kolé, les Sarah, les Kotoko ; et des peuples venus d'ailleurs : les Bata, les Mada, les Mafa, les Mambai, les Haussa, les Guidar, les Mbororo, les Namchi, les Guiziga, les Moudang, les Dourou ...

Point n'est besoin de rappeler ce que nous avons dit précédemment que ce sont majoritairement les populations venues de l'Extrême-Nord qui s'adonnent à la recherche et à la coupe anarchique du bois de chauffage, activité qui entraîne l'avancée du désert et qui rend difficiles les activités agricoles.

Ces populations qui ont été recensées sont religieusement partagées entre l'Islam, le Christianisme et l'Animisme. L'islam est la religion des musulmans, fondée au VIème siècle par le prophète Mahomet. Elle est une religion monothéiste, et n'admet pas de clergé hiérarchisé. Elle ne connaît comme personnel religieux que l'Imam (directeur des prières) et le Muezzin. L'Islam a été révélée par Allah à ses prophètes. C'est, selon les exégètes, l'aboutissement de la religion contenue dans la Bible et elle s'apuie sur le Coran. Au Cameroun, l'Islam fut introduit

49 Zelao ALAWADI, Communautés migrantes du Nord-Cameroun, in Revue Internationale des Sciences Humaines et Sociales, Vol.1, n°1, 2006.

50 Jean BOUTRAIS et J. BOULET, Le Nord-Cameroun: des hommes une région, Paris, ORSTOM, 1984, p.113.

par la partie septentrionale, et les populations peules furent les premières à y adhérer. Les peulhs ont réussi à islamiser quelques autres groupes ethniques. Cette conversion des ethnies non peuhles s'est faite , soit par contrainte, soit par socialisation progressive, c'est-à-dire au fil des contacts. Les Guidar et les Kolé par exemple sont quelques peuples qui ont intégré la religion musulmane.

Nous nous apesantissons sur cette religion d'abord parce qu'elle est celle qui est majoritairemnt pratiquée dans la région du Nord aussi bien en milieu urbain qu'en milieu rural. L'aspect qui retient notre attention est les interdits alimentaires qu'elle a développés et particulièrement celui de la consommation de la viande de porc. Même en cas de pénurie alimentaire les populations musulmanes sont astreintes à ne pas y toucher.

Le christianisme est l'ensemble des religions fondées sur la personne et les rapportant les paroles et la pensée de Jésus-Christ. Il est né dans le milieu juif de la palestine, au début de notre ère. Il a pour support la Bible. Dans la région du Nord, il est largement répandu au sein des allogènes tels les Mofou ou les Moudang.

Quant à l'Animisme, qui se définit comme la croyance aux forces de la nature ou à celles surnaturelles, on recrute ses adeptes chez les Kirdi, les Faly, les Kangou. Ces deux derniers groupes ont d'ailleurs déployé beaucoup d'efforts pour résister aux tentatives d'islamisation des peulhs. Ils sont restés insoumis et violemment anti-musulmans. Ce refus de l'invasion musulmane est manifeste, car elle s'exprime en toutes occasions, pour contrecarrer ceux des leurs qui ont accepté l~hégémonie peulhe.

I-2-1 La mauvaise gestion des récoltes

Pour la moitié des exploitations de la région du Nord, le volume vivrier produit suffirait à la consommation familiale, mais la gestion du stock de céréales au cours de l~année condamne certains agriculteurs à un cycle d'endettement.

Les mois de septembre à décembre marquent la période des récoltes dans la région. Cette période pourrait être qualifiée de « vaches grasses » ou encore de « période d'euphorie »51 car à ce moment de l'année, il y a des vivres en abondance et parfois même en surabondance. L'occasion est ainsi donnée aux populations d'afficher ou d'adopter des attitudes qui à la longue finissent par provoquer les « vaches maigres ». La constitution des réserves n'est pas évidente. C'est ainsi que, attirés par l~argent que rapporte la vente des produits aussi bien agricoles que les

51 Augustin Herman WAMBO-YAMDJEU et al, op.cit.

animaux, les producteurs vendent le maximum possible sans se préoccuper des périodes à risque qui vont suivre.

Les évènements majeurs tels que les deuils, les mariages, les cérémonies traditionnelles et autres tabaski ou ramadan52 apparaîssent comme des occasions de gaspillage des réserves alimentaires. Ce qui fait que avec un ou deux évènements au cours d'une année, une famille peut se retrouver sans réserves donc en situation d'insécurité alimentaire.

> La cuisson de la bière de mil : le bili bili

Comme l'affirme Alain HUETZ de LEMPS,

« les bières de mil sont les plus importantes des bières traditionnelles de l'Afrique. En fait, sous ce nom, on regroupe l'ensemble des bières élaborées à partir des diverses espèces de petits mil, en particulier le mil pénicillaire ou mil à chandelle, et les gros mils ou sorghos (il existe plus de 25 variétés de sorgho utilisées pour la bière). Certaines céréales du groupe sont résiduelles, telle digitaria iburua qu'on ne trouve plus guère que dans le Nord du Cameroun. »53

Ainsi, les véritables bières de céréales sont des boissons fermentées qui ont, sauf de rares exceptions, un faible pourcentage d'alcool, le plus souvent entre 2 et 6%. Dans certains cas, la fabrication reste assez élémentaire : les grains trempés dans l'eau et plus ou moins cuits sont laissés pendant quelques jours jusqu'à ce qu'ils aient fermenté et on boit ensuite un liquide d'un goût douteux mais suffisamment alcoolisé pour permettre l'ivresse si la quantité absorbée est importante. Le plus souvent, la préparation est beaucoup soignée et on obtient des bières qui peuvent satisfaire le goût des consommateurs.

La fabrication de la bière nécessite un matériel considérable, avec des récipients de taille variée : grandes cuves en terre cuite, jarres, canaris... Elle exige aussi des quantités de grains relativement importantes. NAFISSATOU nous apprend à propos que :

« Avec à peu près 1 kilo de mil je peux faire même 3 litres de bière. Chaque jour je peux faire et vendre 20 litres de bili bili. Mais je fais toujours plus le vendredi parce que après la prière il y a beaucoup de monde. Il y a aussi

52 Fête du mouton célébrée généralement au mois de mars ; et période de jeûne. Il faut préciser que la région du Nord est majoritairement musulmane et les deux fêtes mentionnées sont des obligations pour tout musulman.

53 Alain HUETZ de LEMPS, Boissons et civilisations en Afrique, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, PESSAC, 2001, p.73.

les jours qu'il y a match. Quand le match finit les gens s'arrêtent pour boire et faire les commentaires surtout quand Coton54 gagne. »

En moyenne donc, elle utilise environ 7 kg de mil quotidiennement pour distiller son bili bili. Nous avons estimé le nombre de vendeuses de bili bili du marché de Roumdé Adja à environ 25 ; ce qui amène à une moyenne de 175 kg de mil qui sont transformés en bière chaque jour. Nous en déduisons donc une moyenne mensuelle de 5.250 kg soit environ 63.000 kg annuel qui auraient pu servir à l'alimentation directe de la population. Egalement, comme le dit SEIGNOBOS, « Deux tines de bière de mil équivalent à la consommation de 42 repas familiaux »55. C'est dire tout ce qui est sacrifié pour le seul plaisir des disciples de Bacchus.

Le premier travail de la fabrication de la bière de mil consiste à piler/broyer la céréale. La farine de céréales est ensuite versée dans de grandes jarres à demi enterrées, d'une centaine de litres, où elle est soigneusement diluée par une certaine quantité d'eau (5 ou 6 litres par kg de mil). Lorsque la pâte est prête, la cuisson se fait généralement en deux temps. une première ébulition de 2 ou 3 heures est faite dans des canaris de cuisson d'une centaine de litres. Il faut ensuite laisser le mélange décanter et pour faciliter cette décantation, on ajoute souvent des substances mucilagineuses, feuilles ou écorce de baobab et de fromages, tiges de gombo. Une fois clarifié, le liquide est tranféré dans d'autres canaris pour une seconde cuisson, qui dure plusieurs heures, 4 à 8, parfois 10.

Après refroidissement, on ajoute au moût un levain destiné à accélérer la fermentation. Souvent, on se contente de verser un peu de bière provenannt de préparations pécédentes. Au bout d'une dizaine d'heures, la bière est prête et peut être consommée.

La qualité de la bière et son degré d'alcool dépendent pour une large part de la cuisson et de la durée de la fermentation. On peut se contenter d'une seule cuisson, ce qui économise le bois de chauffage mais donne un liquide assez pâteux et faiblement alcoolisé. Cette qualité dépend également de la qualité des grains utilisés et de l'habileté de la femme qui effectue le brassage. Certaines obtiennent une boissson légèrement alcoolisée de couleur ambrée, d'odeur agréable et de saveur acidulée qui, bue à température ambiante, c'est-à-dire légèrement tiède, plonge rapidement le consommateur dans une douce euphorie.

54 Il s'agit de l'équipe de football Coton Sport de Garoua qui dispute ses rencontres à domicile au stade omnisports Roumdé Adja de Garoua.

55 Christian SEIGNOBOS : La bière de mil dans le Nord-Cameroun. Le carnaval des aliments , Agropolis, Montpellier, 28 mars 2004.

Comme la boisson se conserve peu de temps, la production et la vente connaissent des fluctuations, en fonction des variations du prix du mil et des disponibilités financières des consommateurs.

L'autre difficulté majeure dans le brassage du bili bili est qu'il exige beaucoup d'eau. Il faut environ 80 litres d'eau pour obtenir 40 litres de bière. Or, dans la zone sahélienne, l'eau n'est pas la chose la mieux partagée et il y a d'énormes difficultés à l'obtenir. Plus grave encore est le problème du combustible : pour la longue cuisson de la bière, il faut brûler beaucoup de bois. Il faut entre 0,5 et 1 kg de bois pour produire 1 litre de bière. Ce qui veut dire que le brassage du bili bili non seulement provoque la diminution des réserves alimentaires, mais aussi favorise le déboisement avec tous ses corollaires.

Dans la région du Nord, en dehors de la bière de mil, il y a la bière de sorgho rouge, fabriquée surtout avec la variété « djigari » et largement consommée par les populations non musulmanes comme les Guiziga ou les Mofu, en particulier pour les fêtes rituelles.

Généralement préparée et commercialisée par les femmes, elle est une source majeure de revenus pour ceux qui ne s'adonnent pas à d'autres activités génératrices de revenus. Cependant, cette bière n'a pas seulement un but lucratif. Ainsi pour HUETZ de LEMPS,

« Dans une grande partie de l'Afrique tropicale, les bières de céréales ont été depuis des siècles au ceur de la vie sociale et elles le restent encore dans les régions qui n'ont pas été touchées par l'Islam ou par des missions chrétiennes rigoristes. Les fêtes où la bière coule à flot ont un but et un sens, elles resserent les liens sociaux entre les participants, elles associent les vivants et les morts. »56

Par exemple pendant la fête des récoltes au mois de janvier, chaque famille met au moins

2 ou 3 sacs de mil (environ 200 kg) pour la cuisson de bili bili que les membres boiront pendant au moins trois jours.

Chez les Toupouri, la fête la plus importante est celle du coq (Féokagi) au moment de la récolte du sorgho rouge. Elle marque le nouvel an toupouri et dure deux jours. Bien entendu, il faut préparer beaucoup de bière et se mettre en condition pour la cérémonie : pas de relations sexuelles pendant les deux semaines qui précèdent la célébration au cours de laquelle on sacrifie un taureau, un bauf ou un mouton et surtout des poulets. Le sang des victimes est répandu sur le sol et de la bière de mil est versée sur la tombe des défunts. Ensuite on danse et on boit

56 Alain HUETZ de LEMPS, op. cit., p.98.

beaucoup. Cette cérémonie est à la fois la fête des morts et l'occasion de resserrer l'unité politique, réligieuse et culturelle de la population.

La consommation de la bière de mil se fait à d'autres accasions. Par exemple lors des travaux collectifs comme la construction des maisons ou encore le sarclage des champs, on fait appel à une main d'auvre de secours qu'on entretient avec beaucoup de bière de mil.

Vente de bili bili au marché de Roumdé adja

Photo ESSIMI BILOA Alain Christian

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