WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

L'insécurité alimentaire dans la région du Nord au Cameroun: représentations sociales, stratégies de lutte et enjeux

( Télécharger le fichier original )
par Alain Christian ESSIMI BILOA
Université de Yaoundé I - Master en sociologie 2010
  

précédent sommaire suivant

I-2-4 La régulation sociale

D'après Gilles FÉRREOL, la régulation sociale désigne « le processus par lequel se créent, se transforment et disparaissent les règles »65. C'est l'objet du contrôle social d'assurer son maintien et de lutter contre la déviance. Avant d'aller plus loin, voyons comment sont structurées les sociétés traditionnelles de la région du Nord. Dans cette région, on retrouve des sociétés à chefferies comme dans les Grassfields66. Par définition, la chefferie traditionnelle est un territoire sur lequel s'exerce l~autorité d'un chef de tribu, encore appelé chef traditionnel. Ainsi, est chef traditionnel, selon Jean Pierre FOGUI,

« Tout individu ou groupe d'individus qui détenaient et exerçaient le pouvoir avant la conquête coloniale (..), ainsi que les individus qui furent investis par l'autorité coloniale de certaines compétences analogues à celles détenues par les gouvernants de la période pré-coloniale »67.

Il s'agit, en d'autres termes, et dans le contexte post-colonial, de tout individu ou groupes d'individus qui exerce le pouvoir « légitime » dans une localité. Ce pouvoir est dit légitime parce qu'il est reconnu par les populations. En langue peulhe, la chefferie est désignée par le mot « Lamidat ». Le chef est alors appelé « lamido ». Il détient un pouvoir qui est de type local, puisque s'exerçant sur les populations vivant sur son territoire. La chefferie traditionnelle est une structure centralisée, bien organisée, hiérarchisée et ayant des institutions spécialisées de domination. Le chef traditionnel représente donc l~autorité locale.

Le lamidat est subdivisé en lawana, chacun d'eux ayant à sa tête un lawane. Le lawane est assisté, dans l'exercice de son autorité, de six notables que sont : l'Imam, le Wakili, le Kaïgama, le Galdima, le Sarkifaada et le Sarkisaanou. En deçà des lawanes, on retrouve les djaworo, ou chefs de quartiers. Le lawane et le djaworo sont à la tête d'organes déconcentrés du

65 Gilles FERREOL, Dictionnaire de sociologie, Paris, Armand Colin, 1995, 2è édition, p.229.

66 Contrairement aux sociétés acéphales du Grand Sud Cameroun.

67 Jean-Pierre FOGUI, L'intégration politique au Cameroun. Une analyse des relations centre-périphérie, Paris, LGDJ, 1990, p.20.

lamidat. La premier a sous sa direction plusieurs villages. Il s'occupe des litiges mineurs, le lamido n'étant saisi que lors des cas graves. Le lawane transmet les directives du lamido aux djaworos. Ces derniers ont sous leur administration un village ou un quartier ; leur territoire de commandement est donc plus petit.

La notion de régulation sociale, telle que révisée et adaptée par NDEMBOU, se définit comme : (( La façon dont les gens gèrent et se font gérer. Le système de gestion des hommes et des ressources mis en place par les autorités traditionnelles foulbé dans la plaine de la Bénoué favorise le prélèvement sur tout ce qui rapporte. »68

En effet, les chefs traditionnels apparaissent comme des courtiers du développement, au regard des responsabilités qui leur ont été déléguées par la société coloniale, celles qui leur sont déléguées par l'Etat actuel, et le groupe social même qu'ils sont censés diriger. MOTAZE AKAM, dans un article sur le système lamidal du Nord-Cameroun et le phénomène du courtage69, met en exergue la réappropriation par les lamibés de leurs statuts et rôles dans la société, en vue de tirer des bénéfices personnels. Jean-Pierre FOGUI, paraphrasant MONTESQUIEU, stipule que : (( tout homme dépositaire du pouvoir est porté à en abuser tant qu'il ne rencontre pas en face de lui un contre-pouvoir servant de garde-fou »70. Le lamido pratique du courtage élémentaire ; il occupe une position stratégique dans la société toute entière. Cette position le place au centre de la production des rapports sociaux, et comme médiateur inamovible des ressources humaines, du fait d'une triple ascendance. Le lamido est d'abord un chef spirituel : le lamidalisme tire ses racines dans l'Islam, le lamido est considéré par populations, de façon symbolique, comme le représentant d'Allah sur terre. Il est aussi un chef politique et social : il est à la tête d'un canton, dont il est responsable. Le lamido est enfin un chef de guerre : à l'origine ; les lamibés des anciens royaumes foulbés étaient d'abord des généraux de l'armée d'Othman DAN FODIO. Ces trois fonctions essentielles du lamido expliquent la genèse de ce dernier comme courtier dans le contexte de l'histoire sociale aussi bien précoloniale que coloniale du Nord-Cameroun. Cette absence de garde-fou dont parle FOGUI renvoie à l'espace de liberté laissé aux chefs par l'autorité coloniale. D'après lui, elle a conduit naturellement les autorités traditionnelles à des abus.

C'est le lamido qui gère la (( djakka », entendue comme l'aumône légale obligatoire que doivent verser les croyants musulmans. Ce terme est lié à l'idéologie islamique. La djakka est

68 Samuel NDEMBOU, op.cit., p.48.

69 MOTAZE AKAM, Lamido, rapports sociaux et courtiers du développement au Nord-Cameroun in Revue des sciences sociales, Ngaoundéré-Anthropos, 1999, Vol.4, pp.101-141.

70 Jean-Pierre FOGUI, op.cit., p.146.

gérée par le lamido, en sa qualité de représentant d'Allah et de gestionnaire du trésor public. La djakka est progressivement transformée en véritable structure rentière par les chefs, ceci leur permet quelquefois de développer leurs richesses personnelles et d'asseoir leur puissance. C'est pour illustrer cela que FOGUI écrit :

« Au Nord-Cameroun, les lamibés contrôlaient, par la perception des redevances coutumières, la culture du coton et l~élevage. A titre d'exemple, les fulbé payaient l'impôt traditionnel, le Zakhat (un bauf sur 30 chaque année), ainsi que les Haussa (un panier de mil ou de maïs par saré). Les arabes et leurs assimilés payaient l'Oussoura (1/10 è de l'héritage, 10 bIufs à l'occasion de la nomination d'un chef) »71.

Le lamido exige certaines redevances à ses sujets, qui se concrétisent en bien matériels et économiques, et qui sont à leur avantage. Selon l'étude de MOTAZE AKAM, les dignitaires et la population ont pour coutume de verser au Tlixé (sultan) des redevances qui peuvent s'exprimer en nature : moutons, bceufs ou chevaux. Ces rapports sociaux font jouer au lamido des rôles d'entremetteur entre le visible et l'invisible, entre les populations et les pouvoirs métropolitains auxquels les chefs musulmans réussissent à imposer la pratique de l'indirect rule (administration indirecte) faute d'atteindre directement les populations locales.

Ce prélèvement apparaît dans bien des cas comme de l'extorsion dans la mesure oil il ne permet pas aux producteurs de nourrir, pour bien longtemps, l'espoir d'enrichissement par le fruit de leur labeur. L'exploitation d'une parcelle de terre a un prix à payer, de même que l'exploitation d'un moulin à céréales, l'élevage, la pêche, le commerce, etc.

« Tout ce qui rapporte est sujet à taxation. La taxe s'exprime même par type de culture : ainsi, la taxe de la production du coton est différente de celle des produits vivriers. »72, continue NDEMBOU.

La terre est le facteur de production déterminant en agriculture. Le lamido est le dépositaire de la tradition et l'héritier ancestral. C'est dans cette logique qu'il est l'unique détenteur de tout ce qui se trouve sur son lamidat.

BIYONG BIYONG nous rappelle à son sujet que : « En tant que chef supérieur et haut dignitaire de la religion musulmane, il est le seul qui donne le droit d'usage aux terres ; on y accède par les moyens suivants : héritage, location, gage et don. »73

71 Jean-Pierre FOGUI, op.cit., p.149.

72 Samuel NDEMBOU, op.cit., p.50.

La location est la pratique la plus courante. Elle dure une saison agricole et est plus ou moins renouvelable. Le prix varie en fonction de la qualité du sol et de sa superficie. A défaut de payer, une partie de la récolte est donnée en échange au propriétaire de la terre.

Au niveau individuel, ce système de gestion pousse les producteurs à ne plus adopter un comportement d'accumulation. Les habitations montrent bien la tendance à ne plus faire de l'accumulation. Le grenier est devenu de plus en plus rare dans le paysage.

« Le signe extérieur d'abondance entraînant une ponction plus importante, les producteurs ont pris l'habitude d'écouler sur le marché une grande quantité de ce qu'ils ont produit. En le faisant juste après la récolte, l'offre est plus importante que la demande sur le marché et les prix sont bas, ce qui ne permet pas l'enrichissement. La réserve est souvent insuffisante pour permettre à tous de franchir la période de soudure précédent la prochaîne récolte. »74

Jusque là, le producteur sera encore piégé par les tenants du pouvoir traditionnel coutumier. Ces derniers organisent les circuits commerciaux et régulent le marché. Ils stockent ainsi d'importantes quantités de produits alimentaires qu'ils revendent à ces mêmes producteurs au prix fort au moment de la soudure.

En réalité, confirme MOTAZE,

« les lamidos sont aussi de grands planteurs investisseurs, producteurs indirects du coton. Ils utilisent dans leurs champs personnels une main d'auvre médiate et variée : les ~'salariés''agricoles, permanents ou temporaires qu'ils rémunèrent très faiblement, les villageois dans leurs actes d'allégeance aux chefs (journées de travail chez les chefs) »75.

précédent sommaire suivant