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L'insécurité alimentaire dans la région du Nord au Cameroun: représentations sociales, stratégies de lutte et enjeux

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par Alain Christian ESSIMI BILOA
Université de Yaoundé I - Master en sociologie 2010
  

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II-2 Les migrations des populations et les transhumances

Les terres fertiles se faisant rares dans la région du Nord, la partie dévolue à l'agriculture et l'élevage connaît des problèmes de surpopulation. La stratégie la plus fréquente est l'émigration vers d'autres zones ou lieux, où des terres sont encore disponibles et la pluviométrie plus favorable. Elle provoque chaque année dans les terroirs d'arrivée des regains de tension pour la maîtrise de l'espace entre agriculteurs migrants, chasseurs et éleveurs itinérants. L'envoi de fonds par les migrants est indispensable à l'équilibre financier des ménages des terroirs d'origine. Localement, certaines activités commerciales souvent gérées par les femmes (fabrication d'alcools, petits élevages domestiques, etc.) fournissent des revenus monétaires en partie destinés à assurer un minimum alimentaire.

84 HAVARD M., ABAKAR O., Bilan de la campagne agricole 2000-2001 dans les exploitations des terroirs de reférence du PRASAC au Cameroun , IRAD/PRASAC, Garoua, 2001, p.20.

Mais cette migration, ne résoud pas le problème ; elle se contente de le déplacer ou de le retarder. A titre d'illustrationn au plus fort de la crise alimentaire dans l'Extrême-Nord, certaines personnes sont descendues dans la région du Nord. Elles y ont même créé des villages comme celui de Mafa-Kilda, situé non loin de Garoua, il y a près de 3 décennies. Ce village de migrants de l'Extrême-Nord est vite arrivé à saturation ; des signes de dégradation des ressources naturelles y sont désormais perceptibles. Comme les migrants continuent d'arriver, les paysans repoussent toujours plus loin les limites du terroir à la recherche de terres agricoles ; d'autres quittent le village pour aller plus loin. On assiste ainsi à un flux migratoire permanent.

Cette forte présence humaine exerce une pression sur les terres agricoles qui ont déjà des problèmes, parfois même avec une incidence significative sur les aires protégées. Aussi, voit-on depuis quelques années la disparition à petits pas les méthodes traditionnelles de mise en repos qui permettait aux sols de reconstituer son potentiel de production. La population qui pratique l'agriculture n'ayant pas de terre, développe un comportement de refus de faire des aménagements (apport de la matière organique) parce que pour elle, cette terre peut leur être retirée.

Par ailleurs, l'exode rural, et majoritairement celui des jeunes, fait en sorte que les terres sont abandonnées aux vieillards qui n'ont plus assez de force pour cultiver sur de grandes superficies et de manière régulière. Par conséquent, les quantités produites demeurent insuffisantes et le spectre de l'insécurité alimentaire ne cesse de planer sur la région.

> Les transhumances

Du latin (( trans )) (de l'autre côté) et (( humus )) (la terre, le pays), la transhumance désigne la migration périodique du bétail de la plaine vers la montagne et vice versa en fonction des conditions climatiques ou des disponibilités alimentaires.

Comme nous l'allons démontrer plus loin dans cette étude ( dans les stratégies de lutte contre l'insécurité alimentaire, chapitre 3), en dehors de l'agriculture, les populations de la région du Nord s'adonnent à l'élevage. L'insécurité alimentaire et climatique pousse parfois les pasteurs à se déplacer avec leurs bêtes. Avant de nous apesantir sur les effets de cette transhumance, nous avons jugé utile de revenir sur le cheptel de la région du Nord.

Les effectifs réels sont extrêment difficiles à connaître avec certitude. Les chiffres fournis par le MINEPIA, en l'absence de recensement récent (le dernier date de 25 ans), se basent sur les animaux vaccinés ; et sont donc sujet à des biais importants. Par expérience, nous savons que

généralement, les éleveurs M'bororos ne font vacciner leurs animaux que tous les trois ans, et qu'ils sont majoritairement dans le Mayo Rey et le Faro. Les éleveurs du Mayo Louti sont majoritairement des agro-éleveurs pratiquant une intensification qui les pousse à vacciner plus leurs bêtes. La Bénoué possède les deux types d'éleveurs. En nous basant sur les chiffres de l'étude de faisabilité du projet d'hydraulique pastorale (PRCPB) et la vaccination 2001 contre la péripneumonie contagieuse des bovins, nous arrivons à près d'un million de têtes de bovins, et environ 900.000 ovins et caprins.

Les surfaces pâturables sont estimées ainsi qu'il suit :

Surface

Total

Inutilisable

Vivriers

Coton

Zic/parcs

Pâturables

Bénoué

13.614

2.264

2.104

366

3.397

5.483

Faro

12.028

2.767

249

15

6.851

2.146

Mayo Louti

4.162

707

1.177

182

0

2.096

Mayo Rey

36.524

4.648

598

310

19.400

12.168

TOTAL NORD

66.328

9.786

4.128

873

29.648

21.893

Tableau 4 : Estimation des surfaces pâturables dans la région du Nord
Sources : SODECOTON / Service régional des projets, enquêtes et statistiques

agricoles du Nord / MINEPIA

Le tableau qui suit présente la production potentielle de Matière Sèche (MS) en tonnes

DÉPARTEMENT

PARCOURS

RÉSIDUS
AGRICOLES

TOTAL MATIÈRE
SÈCHE

Bénoué

663.564

252.000

915.564

Faro

324.600

17.905

342.505

Mayo Louti

209.600

149.623

359.223

Mayo Rey

2.346.195

107.760

2.453.955

TOTAL NORD

3.543.959

527.288

4.071.247

Tableau 5 : Production potentielle de Matière Sèche (MS) dans la région du Nord Sources : SODECOTON / Service régional des projets, enquêtes et statistiques

agricoles du Nord / MINEPIA

Le potentiel global de la région du Nord fournit des ressources permettant de nourrir un cheptel au moins aussi important que celui estimé actuellement. Même si les méthodes sont grossières dans l'estimation du cheptel, la rareté de la ressource n'est pas avérée de manière globale. La ressource est inégalement répartie dans l'espace de la région et dans le temps. La matière sèche produite n'est pas utilisée uniformément tout au long de l'année. Les résidus de récolte le sont durant 3 à 5 mois et l'utilisation des parcours dépend de la saison. Seule la transhumance permet de s'adapter à cette disponibilité inégale de la ressource et d'optimiser son utilisation. Le problème de l'alimentation des ruminants dans la région du Nord est celui de l~accès à la ressource.

Les exemples des migrations connues dans la région ne sont pas le fait de la dégradation de la ressource, mais le fait de sa disparition (mise en eau du barrage de Lagdo sur 70.000 ha), ou de l'impossibilité soudaine d'y accéder (création ou réactivation de zones de chasse). D'autres migrations se font pour fuir les conflits avec les agriculteurs, ou les relations conflictuelles avec les chefferies (arrondissements de Demsa, de Tchéloa ou de Bibémi). Si l'insécurité pour l~accès aux pâturages devient trop forte, de même que l'insécurité des biens, il y a aussi migration (départements du Mayo Rey et de la Bénoué dans sa partie Sud et Est).

Pour BOUTRAIS,

« les éleveurs ne possèdent pas leurs pâturages et n'ont jamais l'assurance de pouvoir y rester longtemps. L'incertitude foncière entrave tout investissement quelconque des éleveurs, aussi bien dans leur habitat que dans leurs pâturages. Régler le problème foncier des pâturages représente le préalable indipensable à toute amélioration de l'élevage traditionnel »85.

Les buts du nomadisme et de la transhumance sont la recherche de l'eau, de pâturages et de la sécurité. Le vrai nomadisme tend à diparaître de la région. Il est le fait de groupes M'bororos qui, pour la plupart, sont depuis au moins dix ans sur les mêmes zones. Il y a une volonté massive et manifeste de se fixer de la part de ces populations, qui se mettent majoritairement à cultiver. Par contre, la transhumance est pratiquée à grande échelle. Elle permet l'exploitation de pâturages qui ne peuvent être occupés toute l'année du fait de leur insalubbrité (présence de glossines), du manque de point d'eau pour le bétail, de leur inondation en saison de pluies ou tout simplement parce qu'il n'y a plus d'herbe. Dans la région du Nord, les éleveurs transhument dans la vallée de la Bénoué et du Mayo Kébi en saison sèche (la

85 Jean BOUTRAIS, Deux études sur l'élevage en zone tropicale humide (Cameroun), Bondy (France), Travaux et documents de l'ORSTOM, n°88, 1978.

transhumance vers le Mayo Kébi explique le maintien d'une forte activité élevage dans le Mayo Louti). Un autre mouvement fort se fait vers les pâturages du Faro et du Mayo Rey voire de l'Adamaoua. Véritable paradoxe, une transhumance de l'Adamaoua vers le Sud du Mayo Rey s'est mise en place ces dernières années.

BOUTRAIS poursuit plus loin en affirmant que :

« La transhumance est toujours active chez les foulbés et les arabes choas. On peut estimer qu'elle mobilise chaque année, environ la moitié de l'effectif total des bovins (..) Quelques milliers de têtes de petit bétail y participent aussi ; les troupeaux et les bergers qui les guident s'éloignent de leur habitat principal soit pendant la saison sèche, moins pendant la saison des pluies »86.

La transhumance obéit à une logique d'utilisation optimale des ressources naturelles et des résidus de récolte plutôt qu'à une stratégie de réponse à une crise aiguë de raréfaction de la ressource. Une étude de l'agence néerlandaise de coopération SNV menée en 2000 montre clairement qu'il y a des espaces disponibles, que la progression de l'agriculture ne se fait pas selon un front se déplaçant vers le sud, mais qu'elle suit les voies de communication.

Les conflits de plus en plus nombreux entre agriculteurs et éleveurs ont pour source une absence d'organisation dans l'occupation des terres qu'à une raréfaction de la ressource. C'est le manque d'organisation dans cette occupation qui aboutit au gaspillage de la ressource et qui rend son accès difficile.

Cependant, la recherche des pâturages par les éleveurs est rendue difficile pour les raisons suivantes :

- la circulation des animaux rencontre de plus en plus à cause d'une installation de l'agriculture qui prend peu en compte les zones traditionnelles de pâturage et les pistes à bétail ;

- d'une année sur l'autre, l'agriculture occupe souvent les lieux de résidence des éleveurs en voulant profiter de la fumure ;

- les zones d'intérêt cynégétiques (ZIC) et les parcs forment un véritable barrage empêchant l'accès au sud de la région (Mayo Rey et Faro) qui portent pourtant la majorité de la ressource ;

86 Jean BOUTRAIS, op.cit.

- ni les chefferies ni l'Administration ne garantissent l'accès à cette ressource ; des délimitations de zones de pâturage avaient été faites dans les années 60, mais elles ne sont plus respectées ; les délimitations actuellement tentées rencontrent de grosses difficultés de respect d'accords pourtant négociés ;

- l'insécurité des biens et des personnes dans certaines zones fait qu'elles ne sont pas utilisées ;

- enfin, l'augmentation sans précédent du coût des déplacements ou des séjours du fait de la multiplication des communes rurales qui prélèvent des taxes de manière non harmonisée et à des taux fixés arbitrairement et les pratiques des chefferies qui, pour beaucoup, ont un budget où la part de l'élevage est prépondérante, font que les grands espaces sont délaissés.

Source : PAM

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