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Francis Ponge et Bernard Heidsieck: exemples d'un parti pris du banal en poésie contemporaine

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par Delphine Billard-Kunzelmann
ENS-lsh Lyon - DEA stylistique 2004
  

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2) Bernard Heidsieck

2.1) D'abord une question de thème

Le banal apparaît comme le point de départ de tout poème, le thème immanquablement choisi pour construire un poème. Mais ce banal n'est pas celui d'objet, mais de situations concrètes empruntées à des situations de communication et au quotidien qui rythme notre vie.

Dès Sitôt dit, paru en mars 1955, apparaissent quelques thèmes qui nourriront la poésie de Heidsieck : le refus de la poésie ancienne et archaïque. Il est question, dès le poème liminaire intitulé « Limpide », d'opposer à « la mécanique des vains mots », « le mur de ton vrai corps » en une évidente mise en opposition de la vanité d'un langage mécanisé par les figures de style à la réalité. Dans la dernière section de ce même poème, il fait achopper « dialogue » à « paysage de pures flammes ». La conclusion est que « tout se dit ».79(*) Ou plus exactement tout doit se dire. Se dessine déjà une critique sous-jacente de la poésie du XIX ème siècle comme « paysage de pures flammes » auquel il faut opposer le thème du « tout ».

Mais Heidsieck renie ce recueil jugé trop « poétique », trop conventionnel au regard de ce que nous présente la poésie ancienne.

La rupture se fait avec le premier Poème-Partition intitulé « N » qui veut commencer par une négation en une table rase de la poésie ancienne. D'où ce « N » qui correspond à un « nicht, niente, niet, nul, non, négatif, no, nothing ». Le premier thème banal est le rien, le nul, les négations que symbolise cette lettre. Il se veut le poème de la « table rase », de la rupture radicale avec le précédent poème Sitôt dit. Bernard Heidsieck s'en explique dans un courrier daté du 14 octobre 2006 :

C'était volontairement rompre avec l'usage précédent, abondant, des métaphores, et le ramener, rythmiquement, à ras le sol par l'utilisation fréquente de locutions passe-partout. C'était quelque part une tentative de sortie d'une gangue (facile) d'images pour me rapprocher d'une concrétude immédiate.80(*)

Pour la première fois, Heidsieck conçoit un poème en vue d'être « projeté à haute voix », même si finalement, il ne sera lu en public qu'une fois en 1981 à la Galerie Donguy. Donc, contrairement à Sitôt dit, il apparaît une certaine gratuité, désinvolture, jubilation libératoire dans la mesure où il se veut le poème de la « coupure nette et la volonté d'avancer dans ce brouillard neuf ». Il s'agit en effet de sortir de la « poésie poétique » encore présente dans le premier recueil, de la poésie passive où le lecteur devient dans ce contexte des années cinquante de plus en plus hypothétique. Heidsieck décrit en effet cette période comme oscillant « entre l'inflation d'images des dernières flammèches du Surréalisme (à vomir), et l'apparition de la poésie blanche, à l'inverse. » D'où cette nécessité devenue consciente à travers ce Poème-Partition « N » de la rendre « active » et donc de la sortir du livre pour la « rebrancher sur la Société, son environnement immédiat ».

-1955 automne/1956 hiver : Poème-Partition « R » comme « Rythme ». Selon Bernard Heidsieck, il s'agit de son « premier « poème-partition » : mon premier poème sonore »81(*). Ce poème s'inscrit dans le rejet de Sitôt dit jugé trop traditionnel. C'est la raison pour laquelle il s'intitule « R ». « R » comme rythme parce qu'il fallait arracher le poème à la page où trop de passivité le caractérisait afin de le rendre « actif » et de révolutionner la poésie. Il devait être « une danse, un roulé-boulé, dans l'instantanéité de sa « lecture » ».82(*)

A partir de là, les thèmes du banal seront essentiellement la communication avec le Poème-Partition « Q » comme « Questionnement » (mai 1956), le Poème-Partition « D4P », art poétique pour François Dufrêne (août-décembre 1962) où on entend trois bandes « se chevauchant et s'imbriquant au point de se rejoindre et confondre dans le souci et le but de se résumer dans l'aventure même de la communication. »83(*). Il s'agit aussi d'un programme et d'une revendication pour le poème. D'abord, il se doit de communiquer avec le monde :

 mû, par le désir d'être en prise concrète avec le monde, d'y injecter sa propre pulsation. Ou de le tenter. Ne serait-ce que l'espace de sa seule durée. La société ainsi, pour interlocuteur, complice et matière première. 84(*)

Ainsi à partit de 1959 le magnétophone permettra de remplacer par des prélèvements directs de vie (surtout urbaine) les agencements de sons qui devaient reproduire la réalité.

Ensuite, il doit refuser de refuser le monde, donc il doit refuser toute attitude attentiste :

Il y a même une certaine commodité, sinon complaisance, à se retrancher, par exemple, derrière le mythe d'une révolution attendue, restant à faire, pour en ignorer les indices quotidiens, refuser de voir ou rejeter ses modifications radicales ou insensibles de chaque jour.85(*)

Ensuite encore, tout homme doit avoir le sentiment d'appartenir à la société « car enfin, jouer à la fois les autruches et les censeurs ressort plutôt de la quadrature du cercle ».

Le thème de la communication se poursuit avec « Quel âge avez-vous ? », biopsie 5 (mars 1966). Deux voix se superposent qui donnent à entendre des bribes de conversation au bureau sur les conditions de travail. « Une poule sur un mur » est déclinée avant que se fasse entendre les voix de bureau. Se superposent des questions, des affirmations positives, négatives, des critiques de tous ordres et il arrive que les questions et les réponses soient audibles. Enfin la question du titre se fait entendre restant sans réponse.

Le banal apparaît dilué dans une réalité, un contexte que l'on découvre au fur et à mesure de l'écoute de la bande. Ces prélèvements de bribes de notre quotidien font partie intégrante du poème. Des sonneries de téléphone, des voix, des voix automatiques qui indiquent un changement de numéro de téléphone. Entre mai 1973 et 1979, Heidsieck travaille à la composition de Canal Street. Ce texte est à lire comme le quasi « art poétique » de Heidsieck. En effet, ce travail de longue haleine se caractérise par plusieurs phases qui finissent par superposer trois types de réflexion. Le premier consiste à faire des « planches-collages » (cinquante), le deuxième à associer à chacun un texte, le troisième consiste à enregistrer les textes. Enfin leur « lecture » en public aboutit à des performances et à ce qu'il a appelé à partir de 1963 « poésie action ». Chaque planche prend pour thème les mots, les difficultés de la communication. Ce sont les mots « pour ne rien dire » (premier Canal Street), ou les questions qui s'enchaînent sans discontinuer et auxquelles s'ajoute la deuxième bande sonore qui demande en instaurant un rythme « qu'est-ce que tu deviens » (deuxième Canal Street), les « mots derviches-tourneurs » (troisième Canal Street), le « sac à noeuds » de la communication, du « précise ta pensée » (quatrième Canal Street), qui comme la premier se termine sur le mot même de « communication », etc.

Nous retrouvons ce thème dans la plupart des oeuvres de Heidsieck, en un leitmotiv d'un constat d'impossibilité.

Par contre le thème du quotidien semble faire son apparition et s'installer davantage dans les biopsies et les passe-partout, à condition d'ajouter à ce raccourci le Poème-partiton « K » intitulé aussi « Le Quotidien ».

Le banal chez Bernard Heidsieck est bien au centre de ses recherches poétiques car il est non seulement présent dans les thèmes mais dans la voix qui est projetée sur scène. En effet, même dans son tour du monde autour de Vaduz, Heidsieck ne charge pas de subjectivité ses textes mis en action devant un public. Seuls ceux qui rendent compte de la communication le sont. Les textes eux-mêmes par leur mode de transmission au public doivent rendre compte de cette banalité qui leur sert de jalon.

D'ailleurs si Heidsieck ne prend pas parti dans ses textes, on peut malgré tout se demander si Respirations et brèves rencontres n'est pas le seul de ses textes à montrer la possibilité d'une communication. Tous ces souffles, toutes ces respirations enregistrées du vivant des « interlocuteurs » de Heidsieck, mais morts au moment de la composition des textes, semblent réussir la situation de communication que leur impose l'auteur. Ce dernier d'ailleurs donne l'impression d'un « réel » échange avec eux. Donc il apparaît que sans vouloir se départir de son optimisme, souvent évoqué, Heidsieck mène malgré tout un constat sur la communication assez pessimiste : la communication n'est peut-être qu'un leurre social, et elle ne devient peut-être possible qu'avec la projection que nous nous faisons de notre interlocuteur. Heidsieck mène certes un dialogue, mais un dialogue fantasmé avec Ghérasim Lucas, etc.

Mais si cette communication semble impossible c'est aussi la faute de la langue présentée dans ses aspects les plus compliqués : le banquier a son propre jargon (Poème-partition b2b3), de même que l'économiste (Le Quatrième plan), ou du scientifique (La Pénétration, mécano-poème), sans oublier le nutritionniste (Bilan ou mâcher ses mots), ou le politique (Coupez n'est pas jouer), et même les sociologues dont une série est citée à titre de preuves au début du Carrefour de la chaussée d'Antin ; quant au dictionnaire, Derviche/Le Robert nous montre la quasi impossibilité de le connaître intégralement. D'ailleurs le texte de Heidsieck ne nous donne absolument pas les sens de ces mots qu'il ignore mais il les place dans un discours tout à fait déroutant qui laisse place à une grande incertitude quant à ce que Heidsieck veut en faire.

Comment, faute de moyens de communication simples, voulez-vous permettre un échange. Quant aux locutions de tous les jours, de nombreux textes de Heidsieck en montrent les limites. Idem au niveau des moyens de communication, puisque le téléphone, moyen moderne et sûr, est la proie de difficultés insurmontables (Ruth Francken a téléphoné). La communication ne se fait pas.

Que reste-t-il ? Le cri : celui qui vient interrompre le banquier, notamment ceux des enfants qui viennent interrompre le scientifique. Malheureusement, souvent c'est La Convention collective qui a le dernier mot. (Elle dit : « Lorsqu'une fête légale, toutefois, tombe un vendredi ou un mardi, le samedi qui suit cette fête, ou le lundi qui la précède, ne sont pas considérés comme jours ouvrables »)86(*)

Poète de la ville et non des campagnes comme le souligne Henri Chopin, Heidsieck nous projette directement dans le banal grâce à partir de 1959 au magnétophone. Avant cela, c'est le rythme, la répétition et toutes sortes de procédés stylistiques relevés par J.-P. Bobillot87(*) qui rendront compte du réel. Ensuite, le travail sur les mots, le souffle et le rythme toujours présents verront se superposer à eux des sons de la vie urbaine : bruits de pas de piétons, klaxons d'automobiles, cris d'enfants, bruits de voix, ajoutant une ancre supplémentaire qui nous rattache au réel. D'où le commentaire suivant que Heidsieck fait à propos de Carrefour de la Chaussée d'Antin :

 J'ai voulu faire de ce point particulièrement `chaud' de Paris une sorte de topologie sonore. Cela m'a conduit très naturellement à aller y faire des enregistrements sur place de différents éléments qui composent ce carrefour : ordinateurs de banques, juke-boxes, cafés, bruits de voitures et roucoulements de pigeons, haut-parleurs de grands magasins et bruits de la foule. Tout cela est donc du hasard sélectionné ! Et qui ne se veut nullement illustratif, une sorte de simple illustration sonore du carrefour. Tout cet ensemble est en effet intimement mixé au texte qui jalonne, de bout en bout, ce tour de piste du carrefour. 88(*)

Cette mise en scène du réel, cette « concrétude », pour reprendre un terme de Heidsieck est à comprendre comme le désir non pas de rendre compte du banal quotidien, mais dans celui de nous imprégner en dernier stade de son travail, par la dimension « active » de sa poésie : la « performance », condition ultime de réussite de son travail.

* 79 Heidsieck, Sitôt dit, éditions Pierre Seghers, Paris, 1955, p. 7.

* 80 Courrier de Bernard Heidsieck daté du 14 octobre 2006.

* 81 « Note explicative de Bernard Heidsieck », Poème-Partition « R », coll. « Jeudigris », Ed. Cahiers de Nuit, 1994, p. 1.

* 82 Ibid., p. 5.

* 83 Notes convergentes, coll. « & », Ed. Al Dante, 2001, p. 25.

* 84 Ibid., p. 26.

* 85 Ibid., p. 27.

* 86 Poème-Partition V, Le Bleu du ciel, 2001, p. 110.

* 87 J.-P. Bobillot, Bernard Heidsieck, Poésie action, Jean-Michel Place, 1996.

* 88 Interview par Le coin du Miroir, op. cit., p. 48.

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