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Du mouvement de révolution circulaire dans la pensée de Platon


par Guillaume RIVET
UFR Poitiers - M1 sociologie et M1 philosophie 2008
  

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Chapitre Deuxième : Le cycle

appliqué aux vivants

1. La sphère du politique

a. De l'idéal à la décadence, de la raison au désir

La scission entre le monde immortel du cercle du Même et celle du monde enchaîné à la fatalité de la décadence du cercle de l'Autre n'est pas si stricte que les commentateurs le laissent souvent entendre. En effet, le mouvement circulaire qui régit la rotation du ciel est semblable à celui qui meut le monde sublunaire. Si la perfection du Même fait défaut à l'Autre, le principe qui les anime reste bien du même ordre. Il s'agit en fait surtout d'un changement qualitatif. Rappelons donc que les planètes possèdent chacune une âme propre95. Ces âmes sont des dieux qui ont pour vocation d'être les démiurges des trois espèces mortelles composées par les oiseaux, les animaux terrestres et les animaux aquatiques. Les dieux96 ne sont ni immortels ni totalement indissolubles, mais il est peu probable qu'ils soient dissolus, et encore moins qu'ils meurent97. Ils prennent le relai du démiurge, tout en étant à un degré de perfection inférieur à celui-ci. Les dieux sont en effet composés des restes des ingrédients qui ont composé le mélange de l'âme de l'univers. Ils sont donc issus d'ingrédients de second et de troisième ordre ; il en découle premièrement qu'ils sont d'une perfection moindre par rapport au démiurge, et secondement que la démiurgie des dieux engendre des vivants d'une perfection moindre par rapport à la celle du démiurge. Les dieux sont à un degré de perfection moindre que le démiurge, tout comme le sensible est à un degré moindre de perfection que l'intelligible. C'est pourquoi la connaissance du sensible ne peut être que l'opinion (doxa, äüîa), laquelle ne peut atteindre que le vraisemblable, à cause du caractère changeant de son objet : la matière. Le sensible ne peut en conséquence pas être pris pour modèle, car si le démiurge « prenait pour modèle un objet engendré, le résultat ne serait pas beau »98 . Il existe donc une hiérarchie dont le critère est la perfection, synonyme de vérité. Nous remarquons que l'intelligible l'importe toujours qualitativement sur la matérialité,

95 « Il divisa le mélange en autant d'âmes qu'il y a d'astres, et il affecta chaque âme à un astre ». Op. cit., p. 135 (Timée 41 e).

96 Pour plus de clarté dans l'exposé, est nommé démiurge l'artisan de la création de l'univers et sont nommés dieux les dieux engendrés par les dieux qui ont pour charge de s'occuper des mortels.

97 Ibid., p. 133 (Timée 40 b).

98 « Peut devenir objet d'opinion au terme d'une perception sensible rebelle à toute explication rationnelle, ce qui naît et se corrompt, et qui n'est réellement jamais. De plus, tout ce qui est engendré est nécessairement engendré sous l'effet d'une cause ; car, sans l'intervention d'une cause, rien ne peut être engendré ». Ibid., pp. 115-116 (Timée 27 d - 28 a).

hiérarchie qui semble admise dans la société antique grecque : « C'est que le travail manuel, aux yeux des Grecs, est une activité de bas étage, indigne d'un homme libre. Platon et Aristote considèrent la fabrication (poïésis) d'un objet quelconque, et même la création d'une oeuvre d'art, comme une occupation de second ordre ; le sage ne doit s'adonner qu'à la praxis et à la théôria, c'est-à-dire, d'une part, à la pratique des affaires politiques, au commandement des hommes, et, d'autre part, à l'étude de la philosophie. Dans le mythe du Phèdre, Platon classe les genres de vie selon leur valeur, en neuf échelons : le laboureur et l'artisan occupent le septième échelon, juste au-dessus du démagogue et du tyran, qui sont, aux yeux du philosophe, les pires fléaux et les plus méprisables des hommes99 ».

Intelligible
(vrai)

Sensible (vraisemblable)

Avant de laisser les rênes aux dieux et de les semer sur leurs lieux célestes respectifs, le démiurge prodigue ses directives et leur révèle la nature de l'univers ainsi que les lois de la destinée. Il revient aux dieux la création des oiseaux, des animaux terrestres et des animaux aquatiques. Par ailleurs, les éléments sont associés aux différents types d'êtres : les dieux sont

99 FLACELI ERE Robert, La vie quotidienne en Grèce au siècle de Périclès, Librairie Hachette, 1959, p. 74.

associés au feu, les oiseaux à l'air, les poissons à l'eau et les animaux marcheurs ou rampants à la terre100. La correspondance se poursuit entre les éléments et les polyèdres réguliers101. Les vivants sont composés d'un enlacement entre une partie immortelle, autrement dit l'âme, et une partie mortelle, autrement dit le corps. Ils sont voués à naître, à se nourrir, à croître, à mourir, leurs âmes libérées par la mort étant vouées à rejoindre le monde divin. La rotondité de la tête rappelant la forme divine du cercle, c'est elle qui règne sur le corps, tout comme l'âme du monde règne sur le sensible. Ainsi, le corps rattaché à la tête permet à celle-ci de se mouvoir via l'usage des membres, le corps étant le véhicule de l'âme et l'âme celle qui donne la direction au mouvement102. L'organisation du microcosme imite donc celle du macrocosme103 et le mouvement cyclique s'applique également aux vivants, comme nous allons le voir.

Le principe de mouvement circulaire règle le ciel et rythme la vie des vivants dans le monde sublunaire, cela nous l'avons vu. Mais il ne faut pas oublier que la vie politique de la cité des hommes n'échappe pas aux mouvements cycliques. Platon présente la généalogie des quatre espèces de régimes politiques défectueux, de manière à montrer une dégradation commençant avec la timocratie et s'accentuant avec l'oligarchie, la démocratie et enfin la tyrannie. Il s'agit de régimes défectueux par rapport à la cité juste, bonne et droite, dirigée par des rois philosophes -- autrement appelée aristocratie104. L'aristocratie (aristocratia, Üðéæçïêðoeçßa) ne correspond pas qu'à un idéal, à un âge d'or ou à un mythe105 ; elle aussi est un type distinct de constitution politique parmi les cinq exposées dans La République106. Les types de gouvernements qui ne sont pas justes sont présentés comme étant des déviations107. S'il n'existe qu'un idéal pour Platon, il existe un grand nombre de constitutions politiques108 ; il n'en présente que quatre afin d'obtenir une classification générique et car il n'est pas possible de compléter une description exhaustive des types de gouvernements dans le détail109.

100 Op. cit., p. 131 (Timée 39 d-40 a).

101 Ibid., Annexes, p. 301 (Timée).

102 Ibid., p. 140 (Timée 44 d).

103 Ou est autosimilaire, c'est-à-dire que le tout est semblable à une de ses parties, comme dans un objet fractal.

104 Op. cit., p. 260 (La République, V, 449 a).

105 « Il en existe peut-être un modèle dans le ciel pour celui qui souhaite le contempler et, suivant cette contemplation, se donner à lui-même des fondations ». Ibid., p. 480 (La République, IX, 592 b).

106 Ibid., p. 258 (La République, IV, 445 d).

107 « Rappelons-nous à partir de quelle position nous avons dérivé, afin de revenir sur le chemin que nous avons quitté ». Ibid., p. 402 (La République, IV, 443 c).

108 Ibid., p. 228 et 403 (La République, IV, 445 c et Livre VIII, 544 d).

109 Ibid., p. 409 (La République, VIII, 548 d).

Présentons maintenant ces types de gouvernements. Le régime le moins imparfait des régimes défectueux est la timocratie (timokratia, çéìïêðaçßa), ou encore timarchie. Ce type de gouvernement semble se rapprocher de celui de Lacédémone, c'est-à-dire de Sparte. Il est l'intermédiaire entre l'aristocratie et l'oligarchie. Il tient de l'aristocratie « par son respect des gouvernements, par l'abstention du corps militaire vis-à-vis des tâches de l'agriculture, des métiers manuels et de toute activité lucrative, par l'organisation des repas en commun, par la pratique de la gymnastique et des combats guerriers »110. La timocratie se démarque par le luxe et par la prospérité. Ses citoyens ont un caractère irascible et violent. Il y a donc trois classes d'individus : les citoyens, qui ont des droits politiques, une éducation collective et une vie communautaire qui possèdent des terres cultivées par des esclaves, s'entraînent militairement et défendent la cité. Les périèques, hommes libres, mais privés de droit politique, vivent groupés autour de la ville et cultivent leurs terres. Enfin, les hilotes, esclaves, habitent ensemble et cultivent la terre des citoyens en leur versant une redevance. La timocratie ressemble beaucoup à la cité idéale dans sa structure sociale, excepté en ce qui concerne les hilotes et l'entrainement militaire. La timocratie a pourtant des caractéristiques qui lui sont propres, en particulier la place de l'honneur gagné par les armes, devenu idéal principal de la cité111. En conséquence, les hommes qui composent la timocratie tentent d'échapper à la loi, ils aiment la richesse, sont avares de leurs biens et sont prodigues des possessions des autres.

Le régime suivant est l'oligarchie (oligarchia, ïëéãaðóßa), c'est-à-dire « la constitution politique fondée sur la valeur de la propriété, où les riches commandent et où les pauvres n'ont aucune part au pouvoir »1 12 . La timarchie dégénère en oligarchie à cause de la cupidité. La recherche immodérée de la richesse entraîne dans un premier temps la désobéissance civile, suivie d'une perte de valeur de la vertu au profit de la richesse pécuniaire. Ainsi, la valeur dominante ne devient plus l'honneur et la victoire, mais l'argent. L'homme oligarchique est guidé par la convoitise et la pusillanimité. Ce changement social est ensuite

110 Ibid., p. 408 (La République, VIII, 547 d).

111 « La peur de placer les sages au rang des gouvernants -en raison du fait qu'on ne trouvera plus des hommes d'une telle fermeté et d'une telle simplicité, mais seulement des types mélangés-, l'inclinaison à favoriser des hommes remplis d'ardeur virile et plus rustres, doués naturellement pour la guerre plus que pour la paix, l'estime portée aux ruses des affaires de guerre et aux stratagèmes, la conduite perpétuelle de l'activité guerrière ». Ibid., p. 408 (La République, VIII, 547 e-548 a).

112 Ibid., p. 412 (La République, VIII, 550 c-d).

pérennisé par la loi, qui constitue l'oligarchie. Les pauvres, en plus d'être méprisé, sont alors privés du droit de participer aux responsabilités du pouvoir.

L'oligarchie comporte plusieurs défauts notables comparée à la cité juste. La richesse n'est pas un critère qui garantit la compétence à gouverner. L'interdiction aux pauvres de participer au pouvoir écarte en outre des personnes qui auraient pu se révéler compétentes. La richesse prise comme seul critère n'est donc pas pertinente en ce qui concerne la gouvernance d'une cité. De plus, la cité est divisée en deux cités antagonistes, celle des pauvres et celle des riches, ce qui entraîne inévitablement des tensions sociales. En cas de guerre contre une autre cité, les oligarques ne pourraient pas recourir au peuple pour se défendre, par crainte d'armer celui-ci, et ne consentiraient pas non plus à dépenser leur argent pour défendre la cité, à cause de leur avarice. La cité serait alors en mauvaise posture. Autre défaut, le fait de concentrer tous les pouvoirs et toutes les activités essentielles aux mains des mêmes personnes. Le propre de la constitution oligarchique est aussi de permettre à des individus d'acquérir des richesses excessives, mais aussi de tout vendre et donc de devenir démunis et indigents. Force est de constater que l'oligarque dilapide son bien sans gouverner ni servir la cité. C'est pourquoi il est comparé à un faux bourdon qui refuse de travailler et dilapide le labeur des abeilles113. Le pauvre, quant à lui, finit soit mendiant, soit malfaiteur. L'oligarchie entraine par conséquent la paupérisation du peuple ainsi que bon nombre de maux, dont celui de l'augmentation de la criminalité.

L'oligarchie dégénère en démocratie. Le désir des oligarques d'acquérir toujours plus de biens leur fait négliger la modération et tolérer l'indiscipline, réduisant « parfois à la pauvreté des hommes qui n'étaient pas dépourvus de qualités par leur naissance »114 . Les inactifs de la cité se multiplient à cause du désir de s'enrichir des financiers, qui accumulent l'argent en multipliant les mendiants. Il en découle une haine de la part des pauvres qui appellent de leurs voeux un nouveau régime qui leur soit davantage profitable. Pourtant, les riches ne changent en rien leur manière d'agir, négligent tout hormis l'argent, amplifient l'hostilité des indigents, se font les fossoyeurs de leur domination. La fragilité de l'oligarchie, comparée par Platon à un corps malade115, fait naître la dissension au sein de la cité, jusqu'au moment où « les

113 « Un tel homme naît comme le faux bourdon de la maison, pour devenir le fléau de la cité ». Ibid., p. 415 (La République, VIII, 552 c).

114 Ibid., p. 421 (La République, VIII, 555 d).

115 Ibid., p. 422 (La République, VIII, 556 e).

pauvres, forts de leur victoire, exterminent les uns, bannissent les autres, et partagent également avec ceux qui restent le pouvoir politique et les responsabilités de gouverner »116. C'est ainsi que l'avènement de la démocratie se fait, par les armes ou par la peur des anciens gouvernants.

La démocratie (dêmocratia, äçìïêðaçßa) a comme fondement la liberté d'expression et la liberté de vivre selon son bon plaisir. Il est celui qui comporte le plus de diversités et de bigarrures, car il accueille le plus de caractères différents. C'est aussi celui qui possède la constitution politique la plus hétéroclite. La liberté qui y règne en fait la plus belle et la plus délicieuse des manières de mener son existence117. La démocratie paraît aussi attrayante, car l'ouverture d'esprit et la tolérance envers les condamnés y sont grandes : « Il s'agit apparemment d'une constitution politique agréable, privée d'un réel gouvernement, bariolée, et qui distribue une égalité bien particulière tant aux égaux qu'à ceux qui sont inégaux 118». C'est pourquoi Platon compare les condamnés à des fantômes119, soulignant ainsi l'impunité qui règne dans la cité démocratique.

Cependant, la séduisante démocratie cache des vices. La constitution démocratique est un mélange incohérent de divers types d'institutions et de lois empruntées aux autres régimes. L'anarchie et le manque d'unité qui en résulte laissent à l'individu seul le choix des décisions à prendre. De plus, l'égalité bien particulière qui y règne vient en fait d'une liberté sans mesure qui méprise les principes de la cité juste. L'égalité démocratique est différente de l'égalité géométrique120, et n'est donc pas conforme à la justice en soi. C'est pourquoi, dans la démocratie, les vertueux et les méritants sont comparables à ceux privés de vertu et de mérite ; du point de vu de Platon, c'est donc une injustice qui engendre une mauvaise éducation et de mauvais dirigeants politiques. L'homme démocratique, privé d'une réelle éducation, est « vide de connaissances, d'occupations nobles et de discours vrais »121 . C'est pourquoi l'opinion a tant d'importance dans la démocratie, et c'est pourquoi les hommes

116 Ibid., p. 423 (La République, VIII, 557 a).

117 Ibid., p. 424 (La République, VIII, 558 a).

118 Ibid., p. 425 (La République, VIII, 558 c).

119 « Les condamnés s'y promènent comme les esprits des héros ». Ibid., p. 424 (La République, VIII, 558 a).

120 « Au plus important, elle attribue davantage, et au plus petit elle attribue moins, donnant à chacun une juste part en proportion de sa nature ; et tout naturellement elle accorde dans tous les cas aux mérites plus grands de plus grands honneurs, tandis que, à chacun de ceux qui sont le contraire pour la vertu et pour l'éducation, elle dispense ce qui leur devient suivant cette proposition ». BRISSON Luc, PRADEAU Jean-François, Platon Les Lois Livres I à VI, Paris, GF Flammarion, 2006, p. 292 (Lois, VI, 757 c).

121 Op. cit., p. 428 (La République, VIII, 560 b).

politiques n'ont pas d'autres choix pour se faire respecter que d'être en accord avec les tendances de la masse, c'est-à-dire de devenir des démagogues. L'ignorance et le mépris de la connaissance sont illustrés par l'allégorie -- ou plutôt l'image -- du navire, dans laquelle la cité démocratique est désignée par le navire, les citoyens par les matelots et le gouvernant par le pilote122. Le capitaine et le médecin valent un grand nombre d'autres hommes, car ils possèdent une science que les lois écrites et la foule ne peuvent pas avoir. Il est convenu dans Le Politique « qu'une foule ne sera jamais capable d'acquérir une technique quelconque123 ». De plus, le capitaine et le médecin, tout comme le roi, enrichissent leurs connaissances et leurs techniques par leurs recherches. Le fait que le démocrate se laisse dicter ses décisions par la foule désirante est donc une mauvaise chose pour la cité. Pour décrire le mal qui ronge l'oligarchie et la démocratie, Platon use fréquemment de deux autres comparaisons, celle de la ruche et celle de la maladie, le malade ou la ruche étant la cité, la maladie étant la bile ou les faux bourdons, et le bon législateur étant le bon médecin ou le bon apiculteur124.

La limitation des désirs est bien moindre dans le régime démocratique que dans l'oligarchie, à cause de ce même manque d'éducation et de mesure. L'illusion de l'égalité prive en effet le démocrate de la sagesse des gardiens philosophes. Platon est généralement critique envers la masse, car celle-ci est asservie au désir non nécessaire ; elle ne se contente pas des besoins naturels, utiles et indispensables, tels que, par exemple, préparer ses repas et se nourrir. Elle veut plus que le nécessaire, allant à l'encontre de la modération et de la sagesse. C'est pourquoi elle finit par refuser la limitation de ses désirs, la pudeur et enfin l'ordre. Il s'opère alors un renversement des valeurs où tout ce qui contraint le désir non nécessaire est dénigré et ostracisé : « Taxant la pudeur de stupidité, ils la rejettent au-dehors et la bannissent sans vergogne. La modération, qu'ils invectivent en la taxant de lâcheté, ils la rejettent en la couvrant d'injures et ils expulsent la mesure et la discipline dans la dépense, en persuadant le jeune homme, en lui donnant pour cortège une multitude de désirs inutiles, qu'il s'agit d'attitudes de paysans et indignes d'un homme libre »125 . Le renversement des valeurs est clairement exprimé. La démesure est travestie en éducation réussie, l'anarchie en liberté, la

122 « Un grand nombre d'entre elles [les cités], il est vrai, comme les navires qui sombrent, périssent un jour ou l'autre, ont péri et périront encore, par la faute de leurs piètres pilotes et matelots, coupables de l'ignorance la plus grave dans les matières les plus importantes, puisque, sans rien connaître à la politique, ils s'imaginent posséder cette science dans tous les détails, plus exactement que tous les autres ». Op. cit., p. 185 (Le Politique 302 a). « Celle du capitaine de navire de bon aloi et celle du médecin qui vaut un grand nombre d'autres hommes ? ». Ibid., pp. 176-177 (Le Politique 297 e- 298 e).

123 Ibid., p. 182 (Le Politique 300 e).

124 Op. cit., pp. 435-437 (La République, VIII, 564 b-565 c). BRISSON Luc, Platon Le Banquet, Paris, GF Flammarion, 2007, p. 163 (Le Banquet 214 b).

125 Op. cit., p. 429 (La République, VIII, 560 d).

prodigalité en magnificence, l'impudence en courage. Dans cette description, la démocratie ressemble à une « frénésie bachique »126 où règnent l'anarchie et l'impudence. Il existe aussi une égalité entre les désirs bons et les désirs mauvais, entre le vrai et le faux. Cette égalité est en réalité une indifférenciation ; l'illusion des désirs équivalents prive donc l'individu démocrate de la priorité de la raison, ce qu'exprime Platon en comparant le jeune homme démocrate aux compagnons d'Ulysse. Ceux qui mangent les lotus oublient le passé et succombent aux désirs immédiats, tout comme le démocrate succombe à la sensualité et oublie sa patrie127.

Aucun principe ne vient régler la vie de l'homme démocratique, qui laisse ses envies passagères guider le cours de son existence. L'idéal de l'égalité (isonomia, éæüççça)128 fait que le démocrate croit à l'égalité dans la structure politique, mais aussi dans la structure de l'existence. La liberté se propage jusqu'à l'intérieur des foyers, passant du domaine de la vie publique à celui de la vie privée. Il s'instaure une égalité entre les désirs nécessaires et les désirs non nécessaires, l'âme de l'homme démocratique étant uniquement guidée par le plaisir. C'est pourquoi il refuse d'avoir un maître, puisque le désir est son unique maître. En conséquence, tout ce qui contraint la satisfaction des désirs est vécu telle une frustration par le citoyen, lequel devient facilement irritable et irrespectueux des lois.

Le désir de liberté pousse à la volonté de devenir libre et efface les distinctions entre le citoyen, le métèque et l'étranger, abolissant ainsi la hiérarchie sociale. De même, dans le domaine privé, « le père prend l'habitude de se comporter comme s'il était semblable à son enfant et se met à craindre ses fils, et réciproquement quand le fils se fait l'égal de son père et ne manifeste plus aucun respect ni soumission à l'endroit de ses parents »129 . Le maître en vient à craindre ses subornés et à devenir indulgent avec eux, tout comme les vieux en viennent à craindre de paraître antipathiques aux jeunes. Les élèves respectent peu leurs instructeurs ; il s'instaure une égalité de droit entre les sexes ainsi qu'entre les hommes libres et les esclaves. L'égalité en vient même à s'instaurer entre les hommes et les animaux

126 La « frénésie bachique » renvoie sans doute aux bacchanales, célébration de Dionysos dans laquelle le peuple et les femmes en particulier se livraient à des transes et à des délires orgiaques. Ibid., p. 429 (La République, VIII, 561 a).

127 « De retour chez ces Lotophages ». Ibid., p. 429 (La République, VIII, 560 c).

128 L'isonomia et l'isegoria sont l'égalité de tous devant la loi et le droit de tous de prendre la parole devant l'assemblée. L'origine de l'isonomia vient de l'institution en Grèce archaïque d'une démocratie militaire. Le cercle formé par l'assemblée des guerriers a en effet placé la parole « au centre » (esmeson, êíçðïò). Voir : VERNANT Jean-Pierre, Entre mythe et politique, Collection La librairie du XXIe siècle, Seuil, 2004, 190 pages.

129 Op. cit., p. 432 (La République, VIII, 562 e).

domestiques130. La permissivité excessive devient la maladie de la cité qui mène la démocratie à sa perte : « En contrepartie de cette fameuse liberté étendue et indépendante des circonstances <de la démocratie>, il s'est laissé envelopper dans la servitude la plus pénible et la plus amère, la soumission à des esclaves »131.

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