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Du mouvement de révolution circulaire dans la pensée de Platon

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par Guillaume RIVET
UFR Poitiers - M1 sociologie et M1 philosophie 2008
  

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b. Le cycle des gouvernances

Des excès de la démocratie nait la tyrannie (turannis, çòðaííßñ), « la servitude la plus étendue et la plus brutale se développant, à mon avis, à partir de la liberté portée a son point le plus extrême »132 . Il résulte tout d'abord du désordre de la démocratie une division interne en trois groupes. Le premier groupe est composé d'une classe de paresseux valorisée par la société qui domine le débat démocratique. Le deuxième groupe est constitué de riches qui s'accaparent les biens des plus démunis, en redistribuant une faible part de sa richesse au troisième groupe, de manière à ce que ce dernier ne puisse rassembler ses forces pour se révolter. Ce troisième groupe est celui du peuple laborieux et modeste qui ne s'occupe pas des affaires publiques. La désaffection par le peuple des réunions de l'assemblé démocratique empêche ce groupe de profiter de la force latente imputable au grand nombre de citoyens qui le compose. Les conspirations entre les trois groupes renforcent le sentiment d'anarchie, si bien que le peuple appelle de ses voeux l'homme providentiel qui saura unir et protéger la cité. L'homme en question fait d'abord preuve de charme et de douceur, afin de mieux gagner les faveurs du peuple : « Au début, durant les premiers jours [...] il n'est que sourire et amabilité envers tous ceux qu'il rencontre [...]. Il clame qu'il n'est pas un tyran, il se répand en promesses, aussi bien en privé qu'en public, il libère les gens de leurs dettes, et il redistribue la terre au peuple et à ceux de son entourage, et à tous il se montre agréable et plein de douceur »133 . Afin d'imposer son importance en tant que chef, de se débarrasser de ceux qui refusent son commandement et d'appauvrir les contribuables pour affaiblir leurs envies de conspirations, il provoque des guerres. Celui qui apparaît comme étant le protecteur n'est en

130 « C'est là que les chiennes, pour suivre le proverbe, deviennent absolument semblables à leurs maîtresses, et les chevaux comme les ânes, habitués à se déplacer fièrement en toute fierté, bousculent à tout coup le passant qu'ils trouvent sur leur chemin ». Ibid., p. 433 (La République, VIII, 563 d).

131 Ibid., p. 443 (La République, VIII, 569 c).

132 Ibid., p. 434 (La République, VIII, 564 b).

133 Ibid., p. 439 (La République, VIII, 566 d-e).

fait que le futur tyran, autrement dit « l'homme le plus mauvais »134. Une fois la foule sous son emprise, la soif de pouvoir transforme le protecteur en tyran, tout comme Lycaon est transformé en loup après avoir servi la chair d'un de ses enfants à Zeus135. Il promet le partage, mais se sert des tribunaux pour exiler et tuer, il divise la cité en montant le peuple contre les riches et use de la violence. La désapprobation, liée au comportement odieux du tyran, oblige ce dernier à supprimer les dernières personnes de valeur qui osent encore critiquer ses actions. La cité est donc privée des hommes qui constituaient ses qualités. Dès lors, les ennemis du tyran, en complotant pour le faire périr, offrent au despote un prétexte qui légitime une garde personnelle, ce que le peuple lui accorde, au regard du péril encouru par leur chef. Cette garde, composée de miliciens et d'affranchis, est d'autant plus nombreuse que le mépris du peuple croît. C'est dans les trésors sacrés de la cité puis dans les richesses des citoyens que le tyran trouve les moyens de subsister. Mais le peuple en vient à se fâcher d'avoir à nourrir le tyran et sa suite, si bien que le tyran fait violence au peuple. En comparant le peuple à un père faible et le tyran à un fils indigne, Platon fait du tyran un impie, mais il est aussi présenté comme un homme ivre et un amoureux, car son âme est sans modération et folle de désir1 36. La cité, tout comme l'âme du tyran, est esclave, pauvre, craintive, plaintive, troublée et assaillie par les remords, par les désirs, par les passions érotiques, et elle est forcément la plus malheureuse137.

La présentation des régimes étant accomplie, il est possible de les classer selon plusieurs critères qui suivent un même mouvement descendant. La part plus ou moins importante des gouvernants dans la cité peut servir de critère : « le gouvernement d'un seul donne la royauté et la tyrannie ; pour sa part, le gouvernement de ceux qui ne sont pas nombreux donne l'aristocratie, dont le nom est de bon augure, et l'oligarchie ; à son tour, du gouvernement du grand nombre nous en avons tiré ce que nous nommions alors du seul nom de démocratie138 ». Plus le nombre de gouvernants est élevé, moins la science du politique est bien maîtrisée139. Il est aussi possible de classer les régimes selon le degré de bonheur et de vertu, les régimes les

134 Ibid., p. 453 (La République, IX, 576 b).

135 « La légende de Zeus Lycien en Arcadie ». Ibid., p. 437 (La République, VIII, 565 d-e).

136 « _ Un parricide, [...] voilà comment tu décris le tyran, un soutien nourricier qui brutalise ses vieux parents, et voilà bien, apparemment, ce qu'on s'entend à reconnaître comme la tyrannie » et p. 450 « de même il estimera pour son propre compte, si jeune soit-il, pouvoir prendre le dessus sur son père et sur sa mère, et les priver de ce qui leur revient, en s'appropriant les biens paternels lorsqu'il aura dépensé sa part ». Ibid., p. 443 (La République, VIII, 569 a-b) (La République, IX, 574 b) et p. 451 (La République, IX, 574 d) « pour aller ensuite piller un temple ». p. 448 (La République, IX, 573 a-c).

137 Ibid., pp. 456-457 (La République, IX, 577 d- 578 b).

138 Op. cit., p. 186 (Le Politique 302 d).

139 « Si donc il existe une technique royale, la foule que composent les riches et la totalité du peuple ne devraient jamais arriver à acquérir cette science politique ». Ibid., p. 182 (Le Politique 300 e).

plus vicieux et malheureux étant ceux qui se rapprochent le plus du bas du tableau (ci-dessous). Or la vertu et le bonheur sont associés à la raison, la loi et l'ordre, tandis que les désirs érotiques et tyranniques sont associés au désordre et au malheur140.

Il est aussi possible de classer les régimes selon ce qui détermine le plus la conduite du régime, puisque vertu et vrai plaisir sont liés. La raison est donc supérieure à l'ardeur et l'ardeur jugée supérieure au désir : « ce sera le plaisir de l'homme de guerre et de celui qui recherche les honneurs [timarchie], car leur plaisir à tous deux est beaucoup plus proche du sien [aristocrate] que celui de l'homme qui se voue à la recherche du profit141 [oligarchie]».

Vertu/bonheur Cité idéale : aristocratie Raison : amie de la sagesse

Timocratie : guerrier, militaire Ardeur : amie de la victoire

Oligarchie : les plus riches gouvernent Amie de l'argent

Espèce désirante

Démocratie : la masse gouverne Vice/malheur Tyrannie : un homme gouverne

Ainsi, ce qui fait le mouvement des régimes est le plaisir et la souffrance. Or se sont des plaisirs et des souffrances relatives à des états antérieurs ; se sont donc des mystifications142. À ce mouvement s'oppose le repos, vrai plaisir qui n'entraine pas de souffrance liée à la privation d'un plaisir relatif. Les non-philosophes ne connaissent pas le vrai plaisir -- autrement dit le repos -- et s'enlisent dans les passions, dans un mouvement qui est en réalité une chute vers la vie animale143. La tyrannie est donc la figure la plus aboutie de la démesure, et c'est pourquoi c'est à partir d'elle que peut naître un mouvement ascendant, mouvement qui clôt le cycle des régimes politiques en revenant vers les gouvernements vertueux : « Car

140 « Le tyran vivra la vie la plus désagréable, tandis que le roi vivra la vie la plus agréable ». Op. cit., p. 472 (La République, IX, 587 a-b).

141 Ibid., p. 465 (La République, IX, 583 b).

142 Ibid., p. 467 (La République, IX, 583 e-584 b).

143 « Ceux qui ne possèdent donc pas l'expérience de la réflexion et de la vertu, qui se rassemblent constamment dans les festins et dans les activités de ce genre, sont emportés [...] vers le bas, et ensuite de nouveau vers la région médiane, et ils errent de cette façon leur vie durant. Jamais ils ne franchissent ce niveau pour accéder à la hauteur véritable, et jamais ils ne parviennent à cette contemplation orientée vers le haut. Ils ne sont pas dès lors comblés par l'être qui existe réellement, ils ne goûtent jamais au plaisir qui soit ferme et pur. Bien au contraire, le regard constamment tourné vers le bas, à la manière du bétail, ils sont penchés vers le sol et ils vont pâturant de table en table, s'engraissant et copulant. Ils se querellent pour obtenir toujours plus de ces choses-là, ils s'encornent mutuellement, ils se blessent à coups de sabots de fer, ils se tuent avec leurs armes, emportés par leur insatiabilité ». Ibid., p. 471 (La République, IX, 586 a-586 b).

de fait une action démesurée dans un sens a tendance à provoquer une transformation en sens contraire, que ce soit dans les saisons, dans la végétation ou dans les organismes, et cela ne vaut pas moins pour les constitutions politiques144 ». Vice et vertu forment donc les deux pôles de la sphère du politique. La démesure et l'avidité conduisent toujours à la perte de la cité, comme l'allégorie politique du récit concernant l'Atlantide nous le rappelle. En effet, le mythe de l'Atlantide, qui évoque l'âge d'or de l'Athènes primordiale145, est une leçon de morale et un avertissement pour les contemporains de Platon : « Tu vantes des hommes qui ont régalé les Athéniens en leur servant tout ce qu'ils désiraient, et qui ont, dit-on, agrandi l'État. Mais on ne voit pas que l'agrandissement dû à ces anciens politiques n'est qu'une enflure où se dissimule un ulcère. Car ils n'avaient point en vue la tempérance et la justice, quand ils ont rempli la cité de ports, d'arsenaux, de remparts, de tributs et autres bagatelles semblables146 ». En somme, ceux qui préfèrent les biens et les plaisirs à la raison et à l'harmonie sont voués à corrompre les cités les plus belles. Cependant, tout comme de la liberté excessive naît la servitude la plus abusive, du désordre politique et de la tyrannie viendra nécessairement le besoin de rétablir la justice et la vertu au gouvernement des hommes, puisqu'une action démesurée dans un sens entraine une réaction tout aussi forte dans le sens opposé.

Les gouvernements participent du même mouvement que celui qui entraîne le cercle de l'Autre, puisqu'ils font aussi partie de ce qui est toujours en devenir. En tant que vivant, la cité est composée d'un corps et d'une âme. Nous avons vu que les cités sont classées en trois types, le premier type étant celui de l'homme qui apprend -- la royauté et l'aristocratie --, le deuxième type étant celui de l'homme qui a de l'ardeur -- la timarchie -- et le troisième celui de l'espèce désirante -- oligarchie, démocratie et tyrannie --147 . Ainsi, « puisqu'il existe trois espèces de l'âme, il me semble qu'il y aura aussi trois espèces de plaisirs, propres à chacune d'elles. Il en sera de même pour les désirs et pour les principes de commandement148 ». Les trois parties de l'âme correspondent aussi aux trois classes sociales de la cité, c'est-à-dire au dirigeant -- partie de l'âme raisonnable qui connaît et qui dirige --, au guerrier -- partie de l'âme qui recherche les honneurs -- et au peuple -- partie de l'âme qui désire argent et plaisirs -- 149 . Cela correspond à la structure de l'âme, avec son cocher, partie raisonnable de

144 Ibid., p. 434 (La République, VIII, 563 e).

145 Op. cit, Introduction, p. 319 (Critias).

146 Op. cit., p. 274 (Cratyle 519 b).

147 Voir Chapitre II, 1, b, p. 38.

148 Op. cit., p. 460 (La République, IX, 580 d).

149 Ibid., p. 465 (La République, IX, 583 a).

l'âme, et ses deux chevaux, parties désirantes de l'âme, que le cocher doit savoir dompter150. Tous ces éléments permettent de voir un lien tissé par Platon entre les types de gouvernements et les types d'âmes, autrement dit entre l'existence sensible et la partie immortelle de ce vivant.

Les cités appartiennent au sensible, et par conséquent, même la plus vertueuse et la plus parfaite des cités, en naissant, est vouée à la corruption et à la dissolution. La raison du déclin de la cité idéale se trouve dans l'impossibilité des chefs de la cité à discerner le cycle des révolutions périodiques de la fécondité et de la stérilité151. Platon compare donc le cycle institué par le démiurge152 avec celui en vigueur pour les gouvernements. La génération divine contient un nombre parfait, alors que pour les hommes, ce n'est pas le cas : « c'est le nombre géométrique tout entier qui est le maître de tout ceci, des naissances qui sont les meilleures comme de celles qui sont les moins bonnes153 ». Car le nombre (arithmos, Üðéèìüñ) est pour Platon ce qui règle les grandes harmonies cosmiques et humaines. Il convient en effet à un stratège de savoir compter, pour commander et pour être véritablement un être humain, le calcul étant une connaissance qui conduit « naturellement à l'intellection154 ». Il résulte du défaut d'homogénéité et d'harmonie de la cité le début de sa décadence et le commencement d'un nouveau cycle.

Il est désormais établi une corrélation entre le politique et la sphère de l'intelligible grâce à l'âme et au nombre géométrique (ou médiété), le tout étant guidé par la recherche morale du bien, de l'harmonie et du beau. Il est de même visible que le politique est entrainé par des révolutions périodiques qui le mène de la décadence au bonheur et du bonheur à la décadence, lors de la rotation des cycles.

150 Voir Chapitre II, 3, b, p. 51.

151 Ibid., p. 405 (La République, VIII, 546 a-b).

152 Voir Chapitre I, 1, b, p. 11.

153 Ibid., p. 406 (La République, VIII, 546 c).

154 Ibid., pp. 370-371 (La République, VII, 522 d-523 a).

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