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Les clés de l'offensive politico-diplomatique du Japon en direction de l'Afrique et du Cameroun depuis 1991

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par Serge Christian ALIMA ZOA
Université Yaoundé II - DEA 2008
  

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SECTION III : L'ECHIQUIER AFRICAIN : LE NECESSAIRE SURSAUT DU CONTINENT NOIR

Après plus de quarante ans « d'indépendance » et près de trente-cinq d'aide au développement, mieux de « coopération », l'Afrique a atteint un niveau de pauvreté inégalé, quoique les perspectives actuelles de l'économie mondiale semblent lui offrir un environnement extérieur relativement plus favorable (Hugon, 2005 :398). Tous les indicateurs économiques, la production agricole, la production industrielle, les exportations ont pour le mieux stagné quand ils n'ont pas enregistré une tendance à la baisse. Ces indicateurs mettent en relief la crise comminutive du développement de l'Afrique (A). Pareille situation requiert que le continent noir interroge son histoire et qu'il se mette aussi à l'écoute, notamment de l'Asie où le Japon se présente comme un modèle d'ambition modernisatrice (B).

A- La crise comminutive du développement de l'Afrique

La marginalisation de l'Afrique après cinq siècles de contacts ininterrompus avec les autres civilisations est une réalité incontournable. Elle se manifeste par l'état des lieux désastreux du continent noir (1) où entre le poids du passé et le défi du développement, les mentalités sont ampoulées (2).

1- L'état des lieux désastreux ou la protubérance d'une débâcle

Mis à part le sort particulier des pays comme l'Afrique du Sud, le Bostwana ou l'île Maurice, les échecs économiques de l'Afrique subsaharienne sont concordants dans tous les domaines. « Les résultats sont désastreux », clame Elenga-Ngaporo (2004 : 106). Le PIB de l'ensemble équivaut à celui des Pays-Bas ou du Mexique en 1990 (250 milliards de dollars US) moins que celui d'un pays comme l'Espagne en 1997 (550 milliards de dollars). L'Afrique du Sud exclue, elle ne représente que 2% du PIB, 1.7% des exportations et moins de 1% de la valeur ajoutée industrielle du monde alors qu'elle regroupe à peu près 12% de la population mondiale. Le PNB moyen par tête d'habitant de l'ordre de 350 dollars US déjà en 1991, place l'Afrique dans son ensemble dans la situation des pays les plus pauvres de la planète (Commission pour l'Afrique, 2005). Plus de 80% des exportations africaines sont des produits primaires (Brunel, 2004). Le continent exploite les produits agricoles et miniers à l'état brut ; en moyenne, la part des produits manufacturés dans les exportations est passée de 7% à 8% entre 1965 et 1992. L'Afrique a vu sa position s'effriter sur les marchés qu'elle dominait naguère. C'est notamment le cas de l'huile de palme, de l'arachide, du cacao, du café, du bois dont les marchés se développent au profit de l'Asie du Sud-est, en particulier en Malaisie, Thaïlande, et en Indonésie. Selon les données de la Banque Mondiale sur la dernière décennie du siècle précédent, le déficit commercial de l'Afrique subsaharienne est passé de 6 millions de dollars US en 1990 à 11.5 milliards en 1996 puis à 16.1 milliards en 1999. Les pays africains sont par ailleurs lourdement endettés.

Les insuffisances au niveau des infrastructures de production représentent une contrainte supplémentaire. A l'exclusion de l'Afrique du Sud, l'Afrique est le continent le moins connecté du reste du monde, remarque Jacques Bonjawo (2005). Malgré les progrès récents liés à la diffusion du téléphone portable, et aux moyens de communications, l'Afrique au Sud du Sahara a l'un des taux les plus bas d'accès à l'ordinateur. Pour la Banque Mondiale, 1.19% d'Africains avaient accès à un ordinateur personnel en 2003 contre 6.7% en Amérique Latine et 46.6% dans les pays avancés. En ce qui concerne le secteur énergétique, la plupart des entreprises au Nigeria, au Cameroun, au Sénégal ou en Ouganda, sont obligés d'avoir leurs propres générateurs électriques pour faire face aux carences en matière de fourniture d'électricité. « Dans ces conditions, il est tout simplement difficile de transformer l'Afrique en un centre industriel faisant de la production de masse pour le marché domestique ou l'exportation » (Nyambal, 2006 : 28). En raison de l'absence d'investissements, le réseau routier a peu évolué. En effet, l'Afrique subsaharienne dispose de moins de routes bitumées que la Pologne et des pays comme la RD CONGO, ont aujourd'hui moins de routes bitumées qu'en 1960. La mortalité infantile et juvénile atteint 175% et même 250% dans certains pays. L'espérance de vie est de 51 ans, 64 ans pour l'ensemble des PED.

Qu'en est-il des taux de scolarisation ? Ils sont très bas, de l'ordre de 35% à 50% dans le primaire avec des classes surchargées, des maîtres peu nombreux, insuffisamment formés et peu ou mal équipés. De plus l'effort financier est mal orienté et dirigé essentiellement vers le secondaire et le supérieur. En moyenne, moins de 25% de la classe d'âge des 12-18 ans est scolarisée dans le secondaire comparativement à l'Indonésie 48%, à la Malaisie 57%, à la Corée 84%. Quant aux effectifs universitaires, la proportion est de l'ordre de 3% en Afrique, 7% en Malaisie, 37% en Corée pour le groupe d'âge correspondant.

Le continent subit une « hémorragie de ses cerveaux78(*) dont l'ensemble constitue pourtant un acteur important de l'avancée technique et la technologique du monde » (Pondi, 2007). En outre, l'accès régulier à un point d'eau aménagé est devenu problématique au Tchad, au Congo Brazzaville, en Angola, en Guinée Equatoriale et au Cameroun (Kounou, 2006 : 110). « La production alimentaire par habitant a baissé, du fait notamment de la pandémie du sida qui a des conséquences sanitaires et économiques incalculables » (Hugon, 2005 : 400). L'Afrique subsaharienne compte en 2007, 75% du total mondial de séropositifs avec des taux de prévalence qui atteignent près de 40% au Botswana. Les objectifs du NEPAD de 7% de croissance ou ceux de l'ONU pour les OMD79(*), qui impliquent une aide accrue et un soutien de la communauté internationale, ne sont pas au rendez-vous. Et dans cette situation de pauvreté, que fait alors la société civile africaine ? Les interrogations autour de l'impact de ses activités persistent (Ndue, 2003), car en réalité entre le poids du passé et le défi du développement, les mentalités ampoulées restent tenaces.

2- Entre le poids du passé et le défi du développement, « l'excavation » d'une mentalité ampoulée

Il est indéniable que le passé, id est la colonisation et même la traite des esclaves, pèse d'un poids lourd dans la situation africaine d'aujourd'hui. Pour Elenga-Ngaporo (2004 : 123), « on ne peut pas nier les traumatismes, subis par l'Afrique subsaharienne pendant cinq siècles de dissolution, de désorganisation, d'étouffement, de destruction systématique, de dévastation, de rapine, de spoliation ». Il faut reconnaître que les sociétés africaines n'en sont pas totalement revenues et l'on ne saurait banaliser « ces entreprises d'assujettissement », formes historiques nouvelles du rapport entre maître et esclave, comme le définit Frantz Fanon (1961 : 6). Les quatre siècles de traite négrière et les pesanteurs de la domination coloniale constituent encore un lourd handicap (Gouveritch, 2006). Le poids économique et culturel des anciennes puissances coloniales à l'instar de la France qui « ne serait plus tout à fait elle-même aux yeux du monde, si elle renonçait à être présente en Afrique » (Mitterrand cité par Fogue Tedom, 2003 : 178), est encore très pesant et constitue un obstacle à l'imagination, à la créativité et même à l'envergure des élites africaines.

Encroûter l'âme nationale d'un peuple dans un passé pittoresque et inoffensif parce que suffisamment falsifié est de la sorte, un procédé classique de domination. Ce qui fait dire à Cheikh Anta Diop (1979 : 17), que « pour un peuple, il est d'un intérêt inestimable de connaître sa vraie histoire ». Il n'est donc pas surprenant qu'Albert Azeyeh (1998 : 13), parle encore de « survivances dans les mentalités des colons et des colonisés ». Certains travaux ont même alimenté des discussions sur « la politique par le bas » (Bayart, Mbembe et Toulabor, 1992) et le clientélisme qui expliquent certains dysfonctionnements à partir de la base culturelle. La déformation du modernisme et sa prise sur une Afrique à partir d'une déformation des préceptes qui avaient été élaborés au Nord seraient donc responsables des échecs80(*) du continent noir. Pourtant à en croire Achille Mbembe (2005), que la colonie ait été un lieu de terreur et d'épouvante, cela va sans dire. Que ce qui a été perdu par les sociétés africaines du fait de la rencontre avec l'Occident soit, dans la plupart des cas, immesurable, cela est vrai aussi. « La question aujourd'hui, poursuit cet auteur, est de savoir préciser les lieux à partir desquels se souvenir de ce qui, au fond, représenta un mélange de terreur, de désir et d'effroi ». 

Les mentalités africaines sont ainsi identifiées comme des freins au progrès au point d'amener Axelle Kabou (1991 : 27) à se demander si il y aurait des Africains qui « refuseraient le développement ». Pour elle, ce serait en fait la chose la mieux gérée et la mieux partagée ; les Africains étant persuadés que leur destin devrait être pris en charge par les étrangers. C'est pourquoi, « aussi longtemps que persistera ce refus d'entrer dans la modernité, autrement qu'en passager clandestin ou en consommateur vivant aux crochets du reste du monde, il faudra aviver la blessure, plonger la plume dans les plaies ouvertes de l'Afrique (Smith, 2003 : 230). L'Afrique serait le seul continent n'ayant développé aucune identité mobilisatrice, capable de servir de socle pour résister à la domination extérieure ou de ciment culturel pour entrer en compétition avec les autres civilisations. De facto, « les Africains n'ont développé aucune capacité à se mesurer aux autres peuples, en termes de puissance ou de création de richesse » (Nyambal, 2006 : 47). Le déficit de l'initiative privée et l'insuffisance d'une culture entrepreunariale, le peu d'attention portée aux valeurs du temps et du travail ont poussé Daniel Etounga-Manguelle (1991), à soutenir que l'Afrique a aussi besoin, en plus d'un ajustement structurel, d'un ajustement culturel.

Kä Mana (1991) se demande à son tour si l'Afrique ne va pas mourir de son inaptitude à aborder ses problèmes en termes lucides et scientifiques ; s'en prenant notamment au mythe de l'identité négro-africaine figée, éternelle et omnipotente. Il rappelle ainsi à des consciences africaines pétrifiées dans des raideurs identitaires post-coloniales que le passé seul n'a jamais suffi à régler les problèmes d'une civilisation. Il insiste sur le rôle incontournable de l'emprunt aux autres civilisations et de l'inventivité dans le développement des cultures.

Pour le navigateur interplanétaire de la NASA, Cheick Modibo Diarra, « le problème de l'Afrique se situe au niveau de l'attitude de l'Africain. Nous avons une ressource humaine qui est plus jeune que celle de tous les autres continents, une diversité extraordinaire en terme de culture et de géographie etc. Avec tout cela, nous semblons ne pas pouvoir sortir d'un certain marasme économique et social. J'attribue cela à notre attitude mentale » (Cameroon Tribune n° 8447/4646, 03 octobre 2005).

Au demeurant, nous pouvons convenir qu'il est confortable pour les praticiens du développement confrontés aux résistances, aux refus souvent légitimes de ceux qui sont supposés bénéficier de leur action, d'incriminer les mentalités archaïques ou rétrogrades81(*) alors que les actions proposées peuvent être inadaptées, contre productives ou dangereuses pour le sort des personnes à qui elles s'adressent.

Bientôt un demi siècle que les pays d'Afrique ont acquis leur indépendance, les Africains se rendent compte que le continent doit chercher ailleurs que son passé colonial, les causes des conflits qui l'accablent. Plus que jamais c'est elle-même que l'Afrique doit examiner, écrit Koffi Annan (1998). C'est la nature du pouvoir politique dans bien des pays africains, de même que les conséquences réelles ou perçues comme telles, de la prise du pouvoir et du maintien de celui-ci, qui est une source majeure de conflits sur le continent82(*). Au moment où « nous assistons au tarissement des sources de solidarité en raison des menaces qui pèsent sur le niveau de vie de populations des pays développés » (Diop, 2006 : 86), la question de l'acceptation de l'autre, partenaire dans la recherche du bien être reste « un problème central du développement de l'Afrique », à en croire Fattany Talonto (2004 : 174). L'expérience de l'Asie orientale depuis l'ère Meiji au Japon, mériterait à tout le moins que le continent regarde aussi vers l'Orient et cesse de s'en remettre toujours à un Occident qui se veut le sujet pensant de l'histoire et de la civilisation des autres.

En filigrane que pouvons-nous remarquer ? Si le Japon avait voulu conquérir le monde par sa culture, il n'y serait pas parvenu. Par contre grâce à sa puissance industrielle et technologique, il exporte aussi facilement aujourd'hui ses produits industriels que ses religions, ses arts martiaux au point de s'imposer comme un modèle d'ambition modernisatrice.

B- La coruscation du modèle japonais ou l'ambition modernisatrice

Le Japon qui a progressivement rattrapé les Etats-Unis d'Amérique au point de « subventionner son hégémonie » (Laïdi, 1993 : 67), est entré dans l'univers mental des Africains comme un ersatz géostratégique et technologique (1). A travers son ambition modernisatrice, l'Empire du Soleil-Levant a également démontré que l'intelligence est une matière inépuisable dans la dynamique de transformation socio économique (2).

1- Le Japon dans l'univers mental des Africains comme ersatz géostratégique et technologique

Considérant l'Afrique dans sa présentation physique comme une partie émergée d'un titan macrocéphale, dont la face regarde l'Orient et la nuque l'Occident, Hubert Mono Ndjana (cité par Ntuda Ebode, 2003 : 125) s'étonne de constater que l'Afrique tarde à ouvrir ses yeux qui regardent pourtant l'Asie, pour compléter ses connaissances et conquérir le monde. Cette situation, soutient le philosophe, lui semble regrettable, car occuper une position aussi centrale sur la planète avec l'Europe sur sa tête, les Amériques sur son dos et l'immensité asiatique face à elle, donne inévitablement à l'Afrique, le devoir de pivoter dans tous les sens, en toute liberté. Selon Joseph Vincent Ntuda Ebode (2003:126), deux explications peuvent justifier aisément l'entrée du Japon dans l'univers mental des Africains.

Premièrement, ce qu'il considère comme « une gestion victorieuse des contraintes » notamment géostratégiques inhérentes à sa situation insulaire et sa mise tutélaire par les Etats-Unis d'Amérique. L'Empire du Soleil-Levant est passé d'une position mineure et subordonnée à celle d'un partenaire majeur et incontournable pour Washington. Un retournement de situation qui ne saurait laisser l'Afrique indifférente, elle qui subit la subordination politique, économique, culturelle et stratégique par rapport à l'Europe. Deuxièmement, le type de développement hybride, alliant harmonieusement modernité et tradition et qui de ce fait semble plus proche du type qui prend corps en Afrique. A l'opposé des autres nations tombées sous l'hégémonie occidentale, le Japon83(*) à son éveil à la fin du XIXè siècle s'est coulé avec vivacité et rapidité dans le moule des civilisations étrangères plutôt qu'il n'a été modelé par ces civilisations. C'est ainsi que « les Japonais ont maîtrisé les innovations plutôt qu'ils n'en ont été les victimes. L'influence étrangère a anéanti d'autres pays mais elle a donné souffle au Japon », observe Ezra Vogel (1983 : 363)

Le Japon est donc perçu «comme une source d'inspiration à laquelle il est important de puiser » (Ejigu, 1996 : 56-59). Il est en effet admis d'après Axelle Kabou (1991 : 177), que « le Japon et l'Afrique sont probablement plus proches de leurs traditions médiévales que les Occidentaux ne le sont des leurs » et qu'à la fin des années 1950, la situation économique, id est l'état de sous développement de nombreux pays d'Asie du Sud était comparable sinon moins satisfaisante que celle de certains pays d'Afrique subsaharienne (Elenga-Ngaporo, 2004 : 71 ; Herd et Jones, 1994 : 32 ; Essengue Essono, 1991 : 34). Mais les évolutions ultérieures ont été si divergentes qu'aujourd'hui, alors que l'Asie84(*) orientale joue quasiment le rôle de locomotive de l'économie mondiale, le continent noir connaît une désastreuse dégradation de ses conditions économiques.

Animé du désir de rattraper le retard technologique sur l'Occident, l'Etat japonais s'est engagé dans une campagne volontariste de propagation de l'idéologie technologique pour imposer des changements à une société où le temps et les unités de mesure étaient encore régis par les phénomènes naturels tels que les saisons ou le soleil. L'enseignement primaire est également devenu obligatoire dès 1871 avec un accent particulier sur le questionnement scientifique de la nature. Le pays s'est doté d'une masse critique d'ingénieurs et de techniciens capables de prendre la relève de l'assistance technique étrangère. Au niveau de ce tissu industriel, l'Etat a favorisé délibérément dans les différents secteurs d'activités, l'émergence de grands groupes capables de faire de la production de masse pour le marché domestique et l'exportation, en déployant avec succès les technologies de la deuxième révolution industrielle. « Pour créer les conditions d'une compétition intense au niveau domestique, le MITI a poussé les entreprises locales à acheter les licences ou à copier des technologies étrangères. Il a investi dans le développement des capacités pour absorber ces technologies et les améliorer » (Nyambal, 2006 : 122).

Pour Barthélemy Biao (1998 : 144) et Emil Hatcheu Tchawe (2004 : 81), le développement en Asie en général et au Japon en particulier, n'a pu être possible sans de profondes mutations de politiques économiques. Elles apparaissent marquées par l'adhésion à des stratégies dites Out-ward looking et Export-puch de l'ouverture des économies au commerce international, un investissement approprié dans le développement des ressources humaines, un approfondissement financier par la libéralisation des taux d'intérêt, la réforme foncière et le développement du secteur agricole. En fait d'après Babissakana et Abissama Onana (2005 : 550), « chaque pays qui veut accroître durablement le niveau de vie de ses citoyens doit faire tout ce qui est possible de faire pour accéder en permanence au grand marché international des capitaux privés. C'est le cas de tous les pays dits avancés et émergents ». Il semble que ces différentes approches théoriques rencontrent peu de « succès » lorsqu'elles sont confrontées aux réalités africaines, où les spécialisations dans le secteur primaire issues de la colonisation sont assez stables (Blancher et Mainguy, 1998 : 521). Pourtant, la richesse se crée. Il n'y a pas de fatalité africaine dans des guerres absurdes, des gouvernements incompétents et corrompus, des comportements irresponsables de vie facile et de jouissance débridée. Depuis des siècles, nous rappelle Robert Guest (2005 : 89), à travers toute l'humanité, se libérer, briser les chaînes, cela demande toujours une volonté, une décision et parfois... une révolution. C'est pourquoi il convient « d'éviter de faire le fétichisme des facteurs ou des moyens de la puissance. Encore faut il pouvoir mobiliser lesdits facteurs de manière efficace afin de passer du stade de la potentialité à celui de l'effectivité » (Sindjoun, 2002). En cela, l'intelligence s'avère une matière inépuisable dans la dynamique de la transformation socio économique.

2- L'intelligence : une matière inépuisable dans la dynamique de la transformation socio économique

Un peu comme la dialectique hégélienne du maître et de l'esclave, c'est par le développement, c'est-à-dire par la maîtrise des conditions et processus de transformation de l'environnement, qu'un peuple assure l'existence de son libre-arbitre, se mesure au rendez-vous de l'universel aux autres peuples, administrant par là même la preuve de sa capacité à comprendre, à assimiler, à maîtriser la formule du développement, souligne avec force Valentin Nga Ndongo (1998 : 47). Le Japon est un pays qui n'a pas de matière première et a été vaincu lors de la Seconde Guerre Mondiale. Mais par son intelligence, pour avoir été chez les autres, étudier ce qu'il y a de positif, il est aujourd'hui au premier plan du développement. Les Africains peuvent en faire autant et relever le défi par l'intelligence des hommes. Les premières richesses ne sont pas les matières premières mais bien l'intelligence, une ressource inépuisable. Puisque le savoir est après tout un ensemble de connaissances acquises, de discours, de pratiques, des objets et des méthodes qui constituent le champ historique de l'apparition des sciences et de leur développement. Et le niveau d'instruction qui rend la population apte à utiliser le savoir, c'est son éducation. L'expérience des pays émergents d'Asie et avant eux, l'expérience du Japon souvent citée en exemple par les hommes politiques africains85(*), montrent aujourd'hui que le savoir occupe une place beaucoup plus importante que les ressources naturelles (Hafedh Ben Abdennebi, 2002).

Le philosophe Marcien Towa (1986 : 39 - 40), pourtant très critique à l'égard de l'impérialisme, admet cependant que la science constitue le secret de la domination de l'Occident, en invitant les Africains à s'employer eux aussi à maîtriser ce secret. Malheureusement comme déduit le mathématicien Henri Hogbe - Nlend, « la science est encore généralement considérée dans les milieux dominants de la société africaine, comme quelque chose de totalement étranger à la culture africaine et non, comme il se doit, comme un patrimoine de toute l'humanité et le fruit des recherches historiques de tous les peuples » (Jeune Afrique n° 1043, 31 décembre 1980). Les peuples qui réussissent ont une vision progressiste du monde. Contrairement aux Africains - qualifiés sous certains lieux « d'ambassadeurs de la misère du monde » (Pondi, 2007) - qui privilégient la communion avec la nature, les Japonais lambda ont une conception de subordination de la nature à l'homme qui les pousse à domestiquer leur environnement. Ils ont également répandu au sein de leur société une conception linéaire du temps, mesurée par le progrès ou le recul, tandis que les sociétés africaines auraient conservé une conception immuable du temps qui empêcherait toute projection dans l'avenir86(*). Pour beaucoup de pays du Sud et en particulier africains, l'incompréhension de leur société a entraîné jusqu'à maintenant à la fois le maintien de la dépendance extérieure et de la démagogie nationaliste interne (Copans, 1990). En outre, comme le remarque Sophia Mappa (1990), si une société n'arrive pas à se représenter elle-même, elle a du mal à se représenter l'autre.

Les Nippons ont un esprit de conquête et d'ouverture sur le monde qui les amène à organiser la société pour dégager un surplus économique. Pour ce faire, ils ont crée « des institutions capables de produire des biens et services, d'adapter et de maîtriser les innovations technologiques et de transmettre le savoir-faire pour renforcer l'efficacité économique et sociale » (Nyambal, 2006 : 38). Les peuples qui réussissent ont diffusé au sein de la société, un certain nombre de valeurs destinées à renforcer le capital social et la confiance dans les échanges entres individus notamment le sens du possible, la promotion des valeurs indispensables à l'esprit d'entreprise. Il s'agit de la discipline, de l'ardeur au travail, la frugalité, l'innovation et le goût du risque. Pour être donc un acteur économique significatif dans le monde de demain et sortir ipso facto de son actuelle chrysalide, l'Afrique doit selon Jean Emmanuel Pondi (1993 : 11 - 20), intégrer la révolution de l'intelligence dans sa stratégie économique. Cette analyse s'appuie entre autres sur le fait que, « c'est la technologie qui manque le plus dans les modèles de croissance économique ou de quête de prospérité en vigueur en Afrique depuis plusieurs décennies » (Babissakana et Abissama Onana, 2005 : 329). Une approche parmi tant d'autres est celle somme toute originale, de l'appropriation des technologies de l'information et de la communication que Jacques Bonjawo (2005)  présente comme « une opportunité pour un développement durable du continent noir ».

Tout compte fait, au terme de ce quatrième et dernier chapitre, il est à noter que le Japon n'entend pas disparaître de la course au leadership en Afrique. Surtout pas au profit de la Chine vers qui l'archipel a orienté ces deux dernières décennies, plusieurs dizaines de milliards de dollars US, finançant hier l'essor économique de son rival d'aujourd'hui. Et ce d'autant, moins que l'allié américain clame désormais sans retenue, son appréhension sur les intentions stratégiques de Pékin. Un amendement de la constitution pacifiste de l'archipel nippon est de plus en plus sérieusement considéré par les politiques sensibles aux bouffées nationalistes. En dehors d'intérêts géopolitiques comme l'appui des pays africains pour un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies, les objectifs japonais en Afrique sont utilitaristes et s'inscrivent dans la logique de l'accès aux matières premières et des stratégies de présence de ses firmes. A l'aune de la crise comminutive du développement de leur continent, les Africains peuvent s'inspirer du modèle japonais en ce qui concerne la maîtrise des apports étrangers dans la dynamique de la transformation socio économique, l'éducation, l'aménagement institutionnel et économique de l'Etat pour amorcer le décollage vers la prospérité. Les contacts de l'Empire du Soleil - Levant avec le monde Occidental lui ont permis, non seulement de parachever son unité nationale, mais aussi de s'industrialiser, d'accroître sans cesse ses capacités scientifiques au point qu'aucune nation d'Occident n'effectue aujourd'hui des prévisions économiques sans tenir compte du dynamisme de ce pays. Le facteur décisif du développement n'est donc pas le capital comme on l'a cru longtemps, mais bien le savoir des hommes et leur aptitude à secréter des richesses. Ce prérequis pourrait permettre aux Africains d'être traités en partenaires égaux et non en mendiants de circonstance d'une APD devenue de plus en plus réduite et à la tête des « clients » dociles. Parvenu au terme de cette étude sur l'entreprise politico - diplomatique du Japon en direction de l'Afrique, que faut - il en retenir ?

* 78 Selon le rapport de la Commission pour l'Afrique (2005), entre 1960 et 1975, 1800 Africains qualifiés prenaient chaque année le chemin de l'exil. Ce chiffre a triplé dans la période 1975 - 1984, décuplé dans la période 1985 - 1990 pour dépasser aujourd'hui la barre des 20 000. Près de 5 millions d'émigrés africains travaillaient dans les pays riches de l'OCDE à la fin de 2000. Les pays africains les plus affectés par l'exode massif des cerveaux sont le Cap vert (67% du personnel qualifié est parti à l'étranger), Gambie (63%), Maurice (56%)...

* 79 23 pays africains ne réaliseront d'après la Banque mondiale (2007), aucun des OMD - parmi lesquels figure la réduction de la pauvreté - en 2015. 13 seulement parviendront à en atteindre au moins un.

* 80 D'après Jean Claude Djereke (2007), tous les leaders de l'Afrique ne sont pas corrompus et que ceux d'entre eux qui ont voulu faire avancer le continent ont été empêchés par l'Occident. C'est la raison pour laquelle, il souhaite ardemment et urgemment une redéfinition des rapports entre les anciennes puissances coloniales et les anciennes colonies.

* 81 Au jeu de la surenchère, l'Afrique subsaharienne, criminelle et victime, exploitée et suicidaire, offre selon George Courade (2006 : 37), « une vaste palette d'idées reçues. Issues des projections occidentales, les explications du retard africain et des réévaluations mémorielles, mais aussi des confrontations autour du développement sont souvent répétées de manière obsédante depuis l'époque coloniale sans vraiment avoir évolué ou être rediscutées ». Partageant ce postulat, Axelle Kabou (1991 : 205) a eu à expliquer que la fiction et la réalité se sont si étroitement imbriquées en plusieurs décennies de permutations, que pour voir une amorce de développement en Afrique, il ne faudrait rien moins que commencer par dénouer l'écheveau de mensonges de vérités approximatives, dans lequel les mentalités se sont empêtrées à force d'évitement.

* 82 David Simo (2006) rebondit sur ce point de vue, en rappelant la responsabilité des élites qui utilisent le pouvoir « de la manière la plus violente qui soit pour mater les concurrents, les éliminer pour tout s'arroger ».

* 83 On constate que ce pays fortement conservateur sur le plan culturel et religieux a réussi un puissant développement industriel qui ne porte pas atteinte à l'essence même de la société japonaise et de sa culture.

* 84 D'après Engelbert Mveng (1997), ce continent « ploie sous le poids de sa propre démesure, mélange énigmatique de mystique, de débordement d'instincts ténébreux, de génie, de surpopulation et de volonté de puissance ».

* 85 Cf. message de fin d'année 2006 du Président Camerounais Paul Biya en annexe 7, ou encore l'interview qu'il a accordée à la chaîne de télévision francaise France 24, le 30 octobre 2007 dans l'émission « le talk de Paris » présentée par M. Ulysse Gosset, disponible dans Repères n° 044 du 31 octobre 2007.

* 86 Cette explication éculée est celle défendue par Daniel Etounga-Manguellé (1991). Selon cet auteur, les faibles performances économiques de l'Afrique reflètent de graves déficits culturels. Elles signalent des mentalités fixistes peu préparées à intégrer la notion de changement permanent en vue d'une adaptation continue aux exigences de la contemporanéité. Cette thèse reprise par le Président français Nicolas Sarkozy dans le discours qu'il a prononcé à l'université de Dakar au Sénégal le 31 juillet 2007, a suscité une véritable polémique.

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