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Déterminants socio-culturels de la persistence de l'excision à  Pira (Bénin)

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par Fabien Affo
Université de Lomé (Togo) - DES 2007
  

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VI- Commentaire des résultats

Les résultats de l'étude indiquent la situation actuelle dans la commune au sujet de l'excision. Le commentaire abordera tour à tour : le profil des enquêtés ; l'état de connaissances sur l'excision ; les déterminants de la pratique de l'excision et les diverses attitudes vis-à-vis du phénomène ;

Les femmes enquêtées non scolarisées pour la plupart en majorité mariée (69.6%), s'adonnent essentiellement à l'agriculture (58.2%) et 34.9 à l'artisanat. Parmi celles qui se sont prêtées à l'enquête, 34.4% sont excisées.

L'absence de scolarisation, le statut de mariée et l'exercice de métiers traditionnels de moindre rentabilité placent la plupart des femmes dans une situation quasi dépendante. Elles doivent observer un respect obséquieux vis - à vis des coutumes, notamment l'acceptation de l'excision.

Parmi les participants ayant pris part à la séance de discussion de groupe, 6/9sont analphabètes, 3/9 ont le niveau d'étude secondaire.

Toutes les autres personnes interviewées en profondeur sont soit les exciteurs, les chefs de famille; chef de village et un chef traditionnel et trois excisées. Ils sont d'âges variables dont la moyenne est de 33 ans. Le profil de ces sujets interviewés est presque identique à celui des personnes ayant répondu aux questionnaires. Très peu sont instruits soit 12.5% et la majorité est analphabète avec 90.6%. Ils sont agriculteurs pour la plupart, puis enfin 87.5% sont mariés (es).

La grande proportion de femmes excisées se retrouve au sein des analphabètes. Très peu du niveau primaire accepte de se faire exciser et même dans ce cas la limite supérieure est de CE2. Edwige N'GUELEBE a fait la même observation à propos des excisées à Bangui.

Les enquêtés sont en majorité en âge de procréer ou mariées. Dans certains pays d'Afrique comme au Sénégal, ce sont les jeunes filles de 7 à 15 ans qui subissent l'excision.

La classe des agriculteurs ou des artisans constitue une forte représentation au sein des enquêtes de sexe féminin. Un résultat similaire a été observé par NONGOUTE Salifou à propos des excisées de Toucountouna au Bénin ; aussi a-t-il écrit que « c'est dans le monde rural qu'on a plein de filles excisées ». Le même phénomène s'observe au Mali et au Sénégal comme l'indique une enquête de l'OMS.

Tous les enquêtés ont entendu parler au moins une fois de l'excision. Il ne peut en être autrement puisque tous vivent dans des villages où se pratiquent souvent à une échelle collective les cérémonies liées à cette mutilation féminine.

D'ailleurs 34% des enquêtés du sexe féminin ont déjà subi cet acte et ne peuvent l'ignorer. Mais tous nos enquêtés savent-ils les risques encourus ? 9% de l'ensemble des enquêtés ont répondu par l'affirmative. Les risques cités concernent l'hémorragie, le tétanos, le Sida, les fausses couches, parfois les pertes de connaissance (état de choc).

L'un des exciseurs a même déclaré « qu'à la suite de l'opération, l'une de ses deux femmes n'a plu conçu » raison pour laquelle la stérilité a été citée comme risque.

Comment peut-on alors comprendre que devant ces risques assez graves les populations livrent encore leurs filles à l'excision ?

Plusieurs raisons ont été évoquées comme étant des déterminants de la persistance de la pratique de l'excision. 48,5% des hommes et 13,7% des femmes ne trouvant aucun facteur pouvant inciter à vouloir l'excision, chez d'autres la persistance de la pratique trouve plusieurs fondements.

La recherche effrénée des explications pour justifier les phénomènes de la vie et particulièrement la mort a toujours été l'apanage des sociétés africaines et fait toujours l'objet d'une interprétation mystique.

Ainsi l'excision était depuis considérée comme un passage obligatoire dans le processus social d'initiation pour devenir une femme. Aujourd'hui après la sensibilisation les gens prétendent le faire par pur respect de la tradition. Ainsi 28,7% de nos enquêtés perdurent encore la pratique.

La peur de mourir ou d'être atteinte de troubles mentaux suffît pour que la jeune fille se fasse exciser. Les parents eux aussi sont convaincus du bien fondé de l'excision. Quant à l'exciseur, il la pratique pour « aider » et pour « arracher » les filles des griffes de la mort. Des discussions de groupes, la m^me version nous est servi « quelquefois il faut exciser la fille pour qu'elle retrouve ses esprits et qu'elle arrête de réagir comme une folle ». S'il en est ainsi comment expliquer le bien-être mental et physique des filles non excisées ? L'un des exciseurs répond « c'est parce qu'elles ne sont pas concernées par le rite ou les troubles ». Mais soulignons que le poids de la tradition pèse encore dans nos sociétés et les personnes âgées l'entretiennent. Comme l'a souligné Madame Edwige N. dans son étude à Bangui « c'est surtout par respect des valeurs traditionnelles et coutumières que les femmes continuent de se faire exciser. Certaines se soumettent à la pratique de l'excision pour faire à leurs parents intégration sociale. Elles le font pour démontrer qu'elles sont braves et pour sauvegarder leur honneur et leur dignité.

Dans tous les cas le poids de la tradition, la bravoure et la peur de mourir en cas de refus sont les déterminants importants dans la persistance de l'acte. La reconnaissance des méfaits y est pour quelque chose. Les conséquences peuvent renseigner encore sur l'acte. Mais quelle est la position de la population ? 77% de nos enquêtés souhaitent l'abandon de l'excision contre 13% pour le maintien, résultats qui se rapprochent un peu de ceux obtenus par E. NGUELEBE à Bangui.

La pratique de l'excision plane sur la tête des jeunes filles comme une épée de Damoclès car les personnes âgées entretiennent une « psychose » en exhibant leurs fétiches. Ils estiment que l'excision comme la circoncision sont nécessaires chez certaines personnes au risque de contracter des troubles mentaux ou autres manifestations ou de perdre leur vie. Ils soutiennent ces idées par les propos suivants «  si votre fille par exemple refuse catégoriquement de se faire exciter il est évident qu'elle mourra ».

Les propos des enquêtés semblent confirmer ; même les scolarisés croient que ce passage est quelquefois nécessaire pour délivrer la fille des griffes des esprits malins et de la mort. Mais sous le couvert de la conjuration du mauvais sort et plus particulièrement de la démence ou de la mort, les exciseurs n e cherchent-ils pas à préserver la pérennisation d'une tradition qui procure des avantages d'ordre économique ?

En effet, les deux exciseurs ont affirmé qu'ils perçoivent une certaine dot pour l'excision. La dot à percevoir auprès des excisées ou de leurs parents entretient donc la pratique.

La recherche de l'honneur pousse quelques uns des parents à conduire leurs filles à l'excision : faits reconnus dans l'étude de Madame Yvette I. ZANNOU quand elle dit « l'enfant porte un nom, il appartient à une famille qui le prend dans le réseau serré de son affection, de son travail et ses espoirs ». Plus loin Edwige N. dit que «  c'est pour faire plaisir aux parents et à leurs maris que certaines femmes se font exciser ». Ici on est loin de faire plaisir à son mari mais plutôt aux parents puisque ce sont eux qui gagnent en retour honneur et argent.

Par ailleurs du point de vue des avantages personnels 84,3% avouent ne trouver aucun bénéfice à pratiquer l'excision.

Ainsi de part et d'autre il en ressort qu'il n'y a apparemment pas d'avantages économiques majeurs pouvant justifier la pratique.

L'excision rapporterait plus les sommes faramineuses à l'entourage qu'aux intéressés. En effet l'argument de la tradition permet d'organiser les cérémonies et sert de façade aux intérêts que les parents y trouvent. L'époux de l'excisée est appelé à beaucoup investir, ce qu'il peut gagner en retour est énorme : « je me suis acheté une moto Yamaha et en plus 450.000 francs d'économie » affirme un homme à ce propos.

De la même manière l'un des exciseurs nous déclare «  je le fais dans différents villages pour de l'argent, à chaque opération je gagne 1.500 francs à 3.000 francs, des cabris, des poulets et une jarre de boisson locale ». Pour un autre «  les dépenses engagées sont incalculables, quelqu'un qui cherche une renommée doit nourrir des populations venant de plusieurs villages ; pour la circonstance les dépenses sont énormes, mais les gens arrivent toujours à s'en sortir valablement ».

En définitive les intérêts économiques constituent un des facteurs primordiaux qui déterminent la persistance de la pratique de l'excision. A cette conclusion, nous avons recueilli des propos comme «  si un jour l'on pouvait supprimer la pratique cela nous ruinerait moins ; en tout cas nos filles ne suivent plus la tradition, c'est une concurrence qui s'installe de l'orgueil des familles. Ceci nous montre à quel point les hommes prennent conscience de la déchéance économique que cela entraîne de même que la volonté de faire plus que l'autre.

Dans ces conditions nous partageons l'avis de Omar KOURESSY lorsqu'il soutient que «  mettre fin à cette pratique c'est toucher à un marché florissant ».

Cependant, des indices favorables à la suppression de l'excision sont observés ; 92,3% des hommes interrogés et 63,3% des femmes ont déclaré qu'ils pensent qu'il faut supprimer la pratique.

Un des deux exciseurs penche pour la même décision. Tandis que le second doute de l'éradication d'une tradition séculaire. « D'ailleurs, a-t-il dit la décision d'exciser vient des parents de la filles que celle-ci soit mariée ou non ».

Karim BELAL et Philippe BLANCHOT ont rapporté que « chaque année, dans le monde plus de deux millions de fillettes, la plupart africaines subissent une excision au nom d'une coutume dont l'origine se perd dans la nuit des temps ». Ils signalent par ailleurs qu'au Burkina-faso les familles font opérer leurs filles «  clandestinement et sur des enfants de plus en plus jeunes, les accidents étant mis sur le compte de la « sorcellerie ». Mais il faudra du temps pour déraciner une pratique qui relie chaque communauté à ces ancêtres.

Dans la localité qui a fait l'objet de notre étude, il ne s'agit pas d'un acte clandestin puisque l'engagement des parents à livrer leurs filles à l'exciseur déroule de la croyance et dans une certaine mesure de la peur. Ce qui transparaît à travers ces deux déclarations «  moi, j'ai pris la responsabilité, et un tel engagement se comprend, parce que j'appartiens à la culture ... » « de même, si j'ai tort, on a peur quand même, car si tu passes outre tu vas mourir ».

Nous pouvons conclure, sur la base de notre enquête que le phénomène persiste beaucoup plus par la volonté des parents que par celles des victimes les. Ce que confirme les deux exciseurs qui nous ont dit que «  la décision d'exciser une jeune fille incombe à ces parents, moi je ne fais qu'exécuter la décision des parents. »

Quant aux enquêtées non encore excisées, elles ont dans leur majorité déclaré être sous le poids de l'environnement socio-culturel de la famille élargie et une seule pense que ses parents décideront pour elle.

Il semble donc que parents et filles restent encore tributaires de la tradition dont les aspects négatifs ne disparaîtront qu'avec la scolarisation à grande échelle ne serait ce que jusqu'aux cours moyens de l'enseignement primaire.

En définitive la fidélité à la tradition des ancêtres, domine dans tous les actes essentiels de la vie sociale. En parlant d'excision, un enquêteur écrit, que «  elle assure tout simplement une fonction normative entre les différentes générations »

La méconnaissance des conséquences nuisibles à la femme et aussi les perpétuelles menaces de mort et surtout l'absence de sensibilisation sont les raisons de la persistance évoquée par les participants aux discussions.

Une excisée affirme «  que la persistance du phénomène est due au fait que chaque année les gens se déplacent pour se faire nourrir et participer aux festivités ».

Une autre exciseuse pense que «  c'est parce que les parents poussent sans cesse leur fille puis il existe un certain orgueil à vouloir se rivaliser et gaspiller de l'argent ».

Derrière chaque propos nous sentons une peur à attaquer ouvertement les «  vieux », qui de l'avis des jeunes gens, « sont eux qui entretiennent cette pratique parce qu'ils s'enrichissent à chaque fois par divers dons ».

Aussi le gain économique y est pour grande car un exciseur affirme ceci «  j'y gagne de l'argent, à chaque fille excisée j'ai droit à 1.500 francs CFA, quelques fois 3.000 francs CFA pour me faire plaisir, des poulets, des cabris, un porc et une jarre de boisson locale ».

Dans tous les cas nous avons deux raisons fondamentales de la persistance : le gain économique et la peur des menaces de mort.

Certes, c'est une pratique qui persiste que les uns y croient et les autres, la volonté de maintenir les populations dans le désir de la pratique.

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