WOW !! MUCH LOVE ! SO WORLD PEACE !
Fond bitcoin pour l'amélioration du site: 1memzGeKS7CB3ECNkzSn2qHwxU6NZoJ8o
  Dogecoin (tips/pourboires): DCLoo9Dd4qECqpMLurdgGnaoqbftj16Nvp


Home | Publier un mémoire | Une page au hasard

 > 

Les contes et les mythes en pidgin : facteur d'éducation de l'enfant dans la société africaine traditionnelle dans la région du sud- ouest (BUEA)

( Télécharger le fichier original )
par Anne OBONO ESSOMBA
Université de Yaoundé I - Doctorat en littérature orale et linguistique 2014
  

précédent sommaire suivant

Bitcoin is a swarm of cyber hornets serving the goddess of wisdom, feeding on the fire of truth, exponentially growing ever smarter, faster, and stronger behind a wall of encrypted energy

IV.4.1. La typologie des contes éducatifs

Le nombre et la variété des contes ont amené folkloristes et chercheurs à procéder à des regroupements des contes afin de les étudier plus correctement. Mais la plupart des classifications proposées n'ont pas un caractère scientifique. Leurs auteurs d'ailleurs n'avaient pas toujours le souci de mettre sur pied un système cohérent de classification des contes. Ils se sont donnés des outils de travail commode. Ils ont donc classé leurs contes soit à partir du personnage central, soit d'après le thème ou la finalité ou le ton, soit d'après un ou plusieurs traits dominants.

Ceci dit, si nous prenons par exemple les contes africains recueillis par Equi1becq(1972), nous constaterons que l'auteur fonde sa classification sur plusieurs éléments à la fois, le ton, le personnage, le thème, la finalité. Il a réparti les contes en sept catégories qu'il a pris soin de bien définir tout en précisant  que « cette division en catégories n'a rien de relatif, et pour l'établir, j'ai du ne tenir compte que du caractère le plus marqué du récit à classer, alors que par ces caractères accessoires, le même récit pourrait se voir ranger dans une ou deux autres catégories ». C'est ainsi que l'auteur classe ses contes en 7 catégories : il s'agira notamment :

1) « les légendes cosmogoniques, ethniques, héroïques et sociales »

Il s'agit là essentiellement des récits de genèse qui expliquent l'origine d'un peuple, de l'univers, l'histoire d'un héros fabuleux.

2) Les contes de sciences fantaisistes

Ces récits, explique-t-il, ne prétendent nullement pas à la science et c'est consciemment qu'ils procèdent de l'imagination de leurs conteurs. Les auditeurs ne les tiennent guère, non plus, pour scientifiques et leur demandent un amusement bien plus qu'un enseignement. Le plus souvent, ces contes donnent la cause originelle à des particularités physiques de certains animaux .....

En effet, cette catégorie de contes constitue ce qu'on appelle les contes explicatifs ou contes étiologiques.

3) les récits (merveilleux ou non) de pure imagination sans intention didactique

Comprenant les récits merveilleux et les contes anecdotiques et romanesques.

4) Autre catégorie, nous avons lescontes à intentions didactiques, comprenant les contes de morale pure ou théorique et les contes de morale pratique. Cette dernière peut, au point de vue forme, se diviser en apologue symbolique (on parlera peut être des paraboles) ou en contes proprement dits.

5) Il parlera également des fables qui se distinguent des contes proprement dits parce que leurs principaux acteurs sont des animaux.

6) les contes égrillards humoristiques et à combles. Par « contes à combles », l'auteur entend les récits d'exagération puérile ou la drôlerie résulte du caractère excessif des actes prêtés à ceux qui y figurent.

7) les contes- charades : ici, il s'agit des récits qui conduisent à des discussions.

Comme on peut le constater dans ce cas précis, les critères de différenciation des contes sont divers.cependant,l'on constate quela classification d'Equi1becq n'est pas rigoureuse et ne peut donc pas servir de base à une typologie générale des contes.

Par ailleurs, la question que l'on pourrait se poser serait celle de savoir comment classer par exemple les contes qui sont à la fois moraux, merveilleux et étiologiques ? La réponse à cette question ne nous a pas été donnée. 

Prenons maintenant un autre système de classification plus simple. Selon Denise Paulme (1976 :19),  la plupart des travaux récents classent les contes d'une autre façon : c'est ainsi que l'on voit des contes merveilleux, contes de moeurs, contes sur les animaux. Cette c1assification reprend en fait la division proposée par V.F. Mil1er. Cette classification qui simplifie les choses est tout à fait séduisante et semble apparemment juste. Mais,on constate que notre auteur pèche par excès de simplification, car il laisse arbitrairement de côté les sous-genres.

C'est dans cette simplification que l'on constate par exemple que, les contes mythiques, étiologiques, humoristiques etc... n'ont pas de place dans cette répartition. De plus, la distinction entre contes d'animaux et contes merveilleux n'est pas pertinente, car il ya des contes sur les animaux qui contiennent des éléments de merveilleux et inversement certains animaux ont un rôle important dans les contes merveilleux. Alors, où donc classer, par exemple, le conte dans lequel le lézard ridiculise le coq,ou courroucé par les attaques de lézard, le coq décide d'en découdre avec lui en lui donnant des coups de bec sur la tête. S'agit-il de conte d'animaux ou de conte merveilleux?

Par ailleurs, étant donné que « les contes, attribuent les mêmes actions aux hommes, aux choses et aux animaux », la distinction entre contes de moeurs et contes d'animaux dans ce cas paraît artificielle.

En outre, dans les contes africains, certains animaux sont des personnages allégoriques car leurs habitudes et leurs comportements sont ceux des hommes auxquels s'adresse en fait la morale de ces récits, c'est par exemple le contes des poussins têtus.

De même par exemple, quand le lièvre ridiculise le lion ; personne n'est sans savoir qu'il s'agit là d'une satire des puissants, des rois autoritaires. Il arrive aussi que certains contes soient à la fois merveilleux et moraux, c'est le cas du conte de la fille désobéissante qui se laisse entrainer par des garçons malgré les conseils des parents et se fait avaler par le génie des eaux. Comme on peut le constater, il parait difficile de classer les contes d'après la division de Miller, parce que, certains contes appartiennent en fait à plusieurs catégories à la fois. Selon Propp, « chaque chercheur qui déclare effectuer la classification d'après le schéma proposé opère en fait autrement. C'est justement parce qu'il se contredit que ce qu'il fait est exact ». En effet, il classera tel conte dont les auteurs sont des animaux, dans la catégorie des contes merveilleux parce qu'effectivement, il voit bien qu'il ne s'agit pas là d'une simple fable, d'un conte ordinaire sur les animaux.

Cette classification non plus ne permet pas d'établir une typologie correcte des contes de l'enfant, qui relèvent de plusieurs catégories.

Considérons maintenant la classification internationale d'Aarne-Thompson(1964)). Les auteurs de cet index distinguent quatre grands groupes de contes :

1. - Les contes sur les animaux

2. - Les contes proprement dits ou contes merveilleux

3. - Les anecdotes

4. - Les contes-charades

Les contes merveilleux se subdivisent en sept catégories

1.- L'adversaire surnaturel;

2. - L'époux (épouse) surnaturel

3. - La tâche surnaturelle,

4. - L'auxiliaire surnaturel

5. - L'objet magique;

6. - Le pouvoir surnaturel

7. Autres éléments surnaturels.

Malgré cela, Propp reconnait à cet index le mérite d'avoir introduit les sous-classes, mais cette classification non plus ne permet pas d'effectuer une typologie claire; car à l'intérieur, ne serait-ce que des contes merveilleux, certains contes n'ont pas de place dans les subdivisions. Alors, « Que faire » interroge Propp des contes où la tâche surnaturelle est exécutée grâce à un auxiliaire surnaturel ou bien les contes où l'épouse surnaturelle est justement l'auxiliaire surnaturel » ?

Si l'index d'Aarne-Thompson n'est pas non plus satisfaisant, en tant que modèle de classification, il a au moins l'avantage d'être un outil de références intéressant, de portée internationale, qui permet de voir l'universalité de certains contes.

Néanmoins, l'on constate que la démarche de Propp peut s'appliquer aux contes africains à condition, dit Denise Paulme, « d'assouplir la méthode et d'observer quelques distinctions ». Alors que pour le savant russe , il y a une sorte de nécessité absolue dans l'enchainement des séquences entre elles, de sorte qu'une interdiction est toujours transgressée, un défi toujours relevé, une épreuve toujours subie, un combat toujours victorieux, Denise Paulme affirme que dans l'étude des contes dans la tradition orale, on peut constater les variantes d'un même conte et que, il peut exister des alternatives, des bifurcations, « des fonctions-pivot », et que l'ordre des séquences n'est pas nécessairement immuable ; qu'une ou plusieurs peuvent se développer jusqu'à former une histoire à part à l'intérieur de la narration elle-même, et dans ce cas , on parlera en quelque sorte, des récits dans le récit.

Après une lecture critique de tout ce qui a été dit plus haut, l'on dira que, l'analyse des contes africains doit tenir compte de toutes ces considérations. Cependant, en s'appuyant sur la démarche proppienne, on doit chercher à coder le sens du ou des mouvements que comporte le conte. Le sens de chaque mouvement est ascendant ou descendant, positif ou négatif, selon que son terme est la réussite ou l'échec du héros, l'amélioration ou la dégradation d'une situation.

Ainsi donc, le découpage des contes en mouvements et leur codage positif ou négatif permettent de les classer en deux grandes catégories (le type ascendant et le type descendant) à partir desquelles se forment tous les autres types de contes, suivant la manière dont se combinent les mouvements des récits. On obtient ainsi plusieurs schémas structuraux composés par exemple de mouvements ascendants ou descendants, des mouvements cycliques, des mouvements symétriques et de sens inverse, des mouvements plus complexes etc...

Reprenant les travaux de Propp, Denise Paulme a établi que toute structure narrative comporte une série de situations, le passage d'une situation à la suivante étant rendu possible par une modification. D'après elle, un grand nombre de contes africains peuvent être considérés comme la progression d'un récit qui part d'une situation initiale de manque (causée par la pauvreté, la famine, la solitude ou une calamité quelconque) pour aboutir à la négation de ce manque, en passant par des améliorations successives.

La démarche inverse se rencontre aussi, il s'agit des contes qui débutent par une situation stable, qu'un événement quelconque (le plus souvent une faute du héros) vient troubler; ce qui crée la rupture d'équilibre qui se traduira par la punition, qui peut aller jusqu'à la mort, d'un ou de plusieurs personnages.

Tout compte fait, notre préoccupation majeure n'est pas l'étude de la structure des contes africains ; aussi, nous contenterons-nous des conclusions de l'analyse de cette spécialiste de la littérature orale africaine qu'est Dénise Paulme. Elle distingue grosso modo sept combinaisons courantes des contes africains.

Mais, après analyse de chacun des contes de notre échantillon, nous sommes arrivés à la conclusion que les contes portant sur l'éducation de l'enfant, n'ont pas de structures particulières ou spécifiques; ils se rangent parfaitement dans les types de contes connus.

Le problème qui est le nôtre est de savoir dans quels types de contes se rangent plus volontiers les contes et les mythes en pidgin qui parlent de l'éducation de l'enfant dans la société traditionnelle. Il s'agit donc pour nous d'analyser les structures des contes de chaque type d'enfant et de les classer dans les types de contes africains. Cette répartition permettra de mettre en évidence les schémas structuraux les plus courants.

Eu égard à toutes ces observations, on peut enfin affirmer que, le critère d'une bonne classification des contes africains est le critère de la dynamique interne : entre la situation initiale et la situation finale, il ya-t-il eu amélioration ou dégradation ? On peut alors distinguer, avec Denise Paulme (1976 :19-50) huit combinaisons essentielles, toutefois, nous n'allons pas parcourir ces différentes combinaisons, on s'en tiendra essentiellement à ce qui nous concerne.

Ø Type ascendant

Il s'agit des contes à un seul mouvement qui amène la réussite du héros. C'est le cas de tous les récits qui, partant d'une situation initiale de manque, aboutissent à la liquidation de ce manque en passant par une amélioration. Prenons un exemple de conte ascendant intitulé :Dylim children.

Schéma structural : manque-------------amélioration----------------manque comblé

Conteur : Histoire

Public : Raconte

Conteur : Il était une fois, une femme qui vivait paisiblement avec ses trois enfants. Elle tomba malade et sachant qu'elle n'en avait plus pour longtemps, elle fit ses adieux à ses enfants. Elle leur remit une graine de melon à planter et leur demanda d'aller habiter là où cette graine arrêtera de pousser. La graine arrêta de pousser à côté de la maison de la nommée Kfukfu et les enfants suivirent la dernière volonté de leur défunte mère.

Malheureusement pour eux, Kfukfu ne les aimait pas. Elle se mit plutôt à les maltraiter. Ces enfants servirent de la main-d'oeuvre pour elle.Ce sont eux qui allaient chaque jour chasser les oiseaux du champ de maïs de Kfukfu. Une tâche difficile pour ces orphelins affamés et fatigués. Les cultivateurs d'autres champs qui venaient à passer par-là étaient obligés de les rappeler ce pourquoi ils étaient en brousse en ces termes : « oh, les enfants, venez chasser les oiseaux sur le maïs ». En y allant, ils avaient toujours chanté cette mélodie en pleurant :

« Narrator: Dylim- ee-e Endede ndee, laan kebaa ndu ndaa Kfukfu.

Audience: Endede ndee ndee.

Narrator: Eh lamk ban eh fo kekong se ghes.

Audience: Endede ndee ndee

Narrator: Eh chite mbas eh fo itie se ghes.

Audience: Endede ndee ndee-ee laam kebaa ndu ndaa Kfukfu endede ndee ndee».

Traduction du refrain: Lorsqu'elle prépare le couscous, elle nous donne la croute. Lorsque ce sont des légumes, elle nous donne tiges. C'est la graine de melon qui nous a conduits dans la maison de Kfukfu.

Un jour, l'un des passants suivit cette chanson, il alla voir Kfukfu et lui demanda la signification de cette mélodie, mais elle fut incapable de lui répondre. Alors,il réussit à convaincre Kfukfu de se rendre au champ avec lui.

Une fois sur place, le cultivateur demanda aux enfants de chasser les oiseaux sur le maïs ences termes: « oh, les enfants, venez chasser les oiseaux sur le maïs ». Et comme d'habitude, les enfants chassèrent les oiseaux en chantant la même chanson :

 Narrator : Dylim- ee-e Endede ndee, laan kebaa ndu ndaa Kfukfu.

Audience: Endede ndee ndee.

Narrator: Eh lamk ban eh fo kekong se ghes.

Audience: Endede ndee ndee

Narrator: Eh chite mbas eh fo itie se ghes.

Audience: Endede ndee ndee-ee laam kebaa ndu ndaa Kfukfu endede ndee ndee».

Kfukfu se mit à pleurer et elle regretta d'avoir maltraité ces enfants car, ils n'étaient autres que les enfants de sa défunte soeur.

Moralité : l'enfant n'est pas uniquement celui du géniteur, c'est celui ou celle qui s'occupe de ce dernier qui en est le véritable parent de cet enfant. Faire du bien à un enfant a un effet bénéfique pour sa propre progéniture.

· L'analyse du conte

La structure de ce conte est très simple et peut se résumer ainsi qu'il suit : les enfants de Dylim sont frappés d'un grand malheur. En effet, leur mère très malade est mourante. Cependant, avant de mourir, elle leur donne une graine de melon et leur demande de la planter, tout en les conseillant d'aller vivre où la graine arrêtera d'ex- croître. Ce récit peut se diviser en quatre séquences.

1- -situation initiale (Situation de manque), c'est-à-dire que les enfants perdent leur mère.

2 - situation d'amélioration : (il ya un processus qui certainement changera la situation de ces jeunes orphelins). Avant de mourir, la mère leur donne une graine de melon et leur demande d'aller habiter là ou la graine arrêtera d'ex croître.

3 -les enfants ont suivi les conseils de leur mère (curieusement, cette plante arrête d'ex-croitre chez Kfukfu qui est en fait leur tante).

4-situation finale : Les enfants qui au départ connaissaient une situation de manque voient leur manque comblé par la présence d'une nouvelle mère à leur coté, mère qui n'est autre que leur tante.

La situation qui, au départ est marqué par un manque (séquence 1) est à la fin comblée (séquence 4), après des améliorations progressives (séquences 2 et 3).

Ce mouvement ascendant est de sens positif: d'un manque, on ne peut aboutir par détérioration à une situation normale ; autrement dit le mouvement de ce récit est à sens unique.

Manque comblé

(retrouvaille d'une nouvelle maman)

La figure graphique de ce conte est la suivante : 

3

2

Améioration

1

Situation initiale (manque : perte de la maman)

Ø Type descendant

Le type descendant est évidemment l'inverse du type ascendant. Le conte part d'une situation stable, normale, pour aboutir à une situation dégradée, déséquilibrée. C'est le cas de tous les récits d'un seul mouvement qui amènent l'échec du héros. Le mouvement est négatif à sens unique.

Conte :la jeune fille désobeissante

En ce temps -là un homme et sa femme eurent trois enfants : Ngo Maliga, Ngo Yii et Ngo Lipem.

Ils les élevèrent du mieux qu'ils purent dans la stricte observation des lois de la tribu et des interdits de la tradition. Les parents s'étant apercus qu'elles atteignaient l'âge nubile, les appelèrent un jour et leur prodiguèrent des conseils en ces termes :

-Vous êtes de la tribu des Ndog- Béa. Toutes les filles Ndog-Béa sont vos soeurs et tous les garçons sont vos frères ou vos cousins. Autrement dit, vous avez le même sang. La moindre frivolité entre les membres du clan est sévèrement réprimée par les ancêtres. Quant au mariage avec eux, il ne faut pas y songer. C'est une chose impossible. L'avez-vous compris ? Les enfants répondirent :

-Père, nous avons compris.

Le père poursuivit :

-Vous êtes des jeunes filles, donc des femmes, c'est-à-dire destinées au mariage. Mais tout mariage, pour être béni, doit être précedé par un ensemble de rites que le jeune prétendant doit accomplir dans la famille de la personne qu'il aime. Ainsi dans vos pomenades et vos voyages, ne vous offrez pas au premier venu, sans le consentement de vos parents.

Un jour, on annonca qu'une fête de mariage aurait lieu au village voisin, de l'autre coté de la rive.Ce fleuve était large, si large qu'on n'apercevait pas l'autre bout. Son eau était noire comme la nuit et profondecomme un abîme. On eût dit qu'elle ne coulait pas tant le sens du courant était imperceptible.

Ce fleuve n'était pas simplement un fleuve. C'était le domicile du gardien de la tradition qui n'était autre qu'un genie qui dictait aux hommes la voix des ancêtres. Tout le monde savait qu'on ne pouvait pas traverser deux fois de suite ce fleuve sans confesser ses fautes et jurer de ne plus les commettre. N'avait-on rien caché, on traversait sans encombre ; sinon arrivé au milieu du fleuve, on était englouti dans les eaux noires et profondes.

Ngo maliga, Ngo Yi et Ngo Lipem le savaient.Invitées aux noces, elles s'apprétèrent comme il convient en pareille circonstance. Elles furent reçues avec joie par leurs hôtes et prirent part à la fête. De temps en temps, on interrompait les danses pour manger ou pour faire passer une annonce, et on recommencait à danser.

Minuit approchait, la fin des cérémonies aussi.A ce moment, quelques jeunes gens s`approchèrent de nos trois convives. Ils s`adressèrent d'abord à Ngo Maliga et lui demandèrent la main. Ngo maliga fit trente mines et elle repondit enfin : « je refuse ! ». Ils se retounèrent vers Ngo Yi. Celle-ci fit moue, fronca le sourcil et sans mot dire, leur tourna le dos et s'en alla.Les jeunes gens abordèrent enfin la cadette des trois filles qui accepta le plus facilement du monde leurs avances. En vain, ses soeurs lui rappelèrent les recommandations de leurs parents.La jeune fille fit la sourde d'oreille et elle suivit ses nouveaux amis.

Le matin venu, elles se rassemblèrent pour rentrer chez elles. Avant la traversée, chacune devait se confesser. L'aînée Ngo Maliga s'engagea sur le tronc d'arbre en chantant :

Fleuve de mes aïeux, kekédi !

Je reviens du mariage, kékédi !

Je rentre à Minka, kékédi !

J n'ai pas commis de faute, kékédi !

Ngo Maliga traversa le fleuve sans histoire. Elle embrassa son père et sa mère. Puis vint le tour de la suivante. Ngo Yi mit les pieds sur le tronc d'arbre qui servait de pont et chanta comme sa soeur :

Fleuve de mes aïeux, kekédi !

Je reviens du mariage, kékédi !

Je rentre à Minka, kékédi !

J n'ai pas commis de faute, kékédi 

La jeune fille atteignit aisement l'autre rive. Elle embrassa son père et sa mère qui pleurèrent de joie en la retrouvant saine et sauve.

Restait Ngo Lipem. Elle aussi s`engagea sur le tronc d'arbre en chantant :

Fleuve de mes aïeux, kekédi !

Je reviens du mariage, kékédi !

Je rentre à Minka, kékédi !

J n'ai pas commis de faute, kékédi 

A peine avait-elle mis les pieds sur le tronc d'arbre que l'eau commenca à monter. Elle couvrit ses pieds et atteignit ses chevilles, puis les genoux. Avant d'arriver au milieu du fleuve Ngo Lipem avait déjà l'eau jusqu'à la poitrine ! Elle continua de chanter et d'avancer. Mais l'eau montait, montait toujours. Elle atteignit les épaules, puis le cou, la bouche. Bientôt, elle ne put plus chanter. Quelques pas encore, seuls les cheveux frottaient au- dessus de la masse noire de l'eau.

De loin, la famille rassemblée sur l'autre au bord de la rive, assistait, impuissante, à cette effroyable scène.

Morale : C'est depuis ce temps-là qu'il arrive malheur à tous les enfants qui désobeissent à leurs parents.

La structure de ce récit : elle est simple et peut se résumer ainsi :

-Châtiment d'une jeune fille qui désobéit à ses parents.

Nous avons quatre séquences.

1- situation initiale : normale

2-équilibre menacé : (du fait de la désobéissance et du mensonge de la jeune fille)

3-Dégradation de la situation (menace de mort par l'épreuve de la traversée)

4- situation finale: mort de la jeune fille désobéissante et souvenir.

La dégradation totale de la situation résulte de l'entêtement de la jeune fille. C'est dans ce type de conte qu'on classe les récits où un enfant, par suite d'une désobéissance ou d'une bêtise, est puni. On part d'une situation normale pour aboutir à une situation dégradée, à un manque, à un châtiment ou à une mort).

La représentation graphique est la suivante :

Situation 1

initiale (normale)

Equilibre menacé

(désobéissance et

mensonge de la jeune fille)

2

Situation 3

Finale : dégradation totale (mort de la jeune fille désobéissante)

Ø Type cyclique

Ce type de récit part d'un mouvement ascendant pour revenir à l'état initial par un mouvement descendant. La démarche inverse se rencontre aussi. La situation finale ressemble à la situation initiale mais, il ya une différence à cause des épisodes intermédiaires .Il s'agit bien d'un cycle complet qui peut être positif ou négatif selon qu'il se termine par la réussite ou l'échec du héros, l'amélioration ou de la détérioration de la situation.

Le type cyclique comprend donc deux mouvements de sens opposés. Dégageons la structure de ce type de conte à l'aide de cet exemple.

Conte : Les poussins têtus

La mère poule avait cinq poussins: LULU, TITI, KUKU, DUDU, et FIFI.

Elle les emmenait manger tous les jours. Elle les nourrissait d'insectes, d'herbes, de graines, et de fruits. Avant de les sortir, elle les demandait toujours de bien suivre ses conseils. Elle leur disait:

« Si je fais Co-ko-co-ko-ko-koo, cela veut dire que l'aigle, notre ennemi, n'est pas si loin. Vous devez courir et venir vous cacher sous mes ailes. Si vous ne vous cachez pas sous mes ailes, l'aigle vous emportera avec lui. Il vous emportera et fera un bon festin avec sa famille».

Parmi ces cinq poussins, FIFI et DUDU étaient les plus têtus, ils n'écoutaient pas leur mère. Chaque fois que la mère poule apercevait l'aigle, elle faisait Co-ko-co-ko-kokoo ; trois de ses poussins: KUKU, TITI et LULU l'écoutaient. Ils couraient et se cachaient sous les ailes de leur mère.

La mère poule était toujours en colère contre DUDU et FIFI. Elle leur disait : « s'il vous plaît les enfants, n'allez pas loin quand nous allons manger. Ecoutez-moi, sinon un jour l'aigle vous attrapera ».

DUDU et FIFI ne voulaient pas écouter leur mère. Un jour pendant qu'ils mangeaient, monsieur l'aigle est revenu. Aussitôt que la mère poule a aperçu l'aigle, elle a fait Coko-co-ko-ko-koo. Les trois poussins obéissants, LULU, TITI et KUKU ont couru et se sont cachés sous les ailes de leur mère. Mais DUDU et FIFI étaient très loin. Quand ils ont vu le danger, ils ont essayé de courir pour se cacher sous les ailes de leur mère, mais il était trop tard. L'aigle a rapidement attrapé DUDU.

FIFI a couru vers la mère poule en pleurant : « Mère, mère, l'aigle a attrapé DUDU».

La mère poule et les autres poussins ont entendu Dudu pleurer là-haut dans le ciel en disant:« Si j'avais écouté les conseils de ma mère, je n'aurai pas été pris par l'aigle. »

FIFI en voyant la scène, s'est adressé à sa mère en pleurant: « Mère, je t'écouterai toujours. Monsieur l'aigle ne m'attrapera pas comme il a attrapé mon frère DUDU. J'ai vu l'aigle déchiré mon frère dans les airs ».

Le lendemain, ils sont allés manger. Cette fois-ci, FIFI ne s'est pas éloignée, elle est restée à quelques pas de sa mère. L'aigle affamé est revenu. Mais, il n'attrapa aucun poussin. Quand la mère poule a vu l'aigle, elle a fait Co-ko-co-ko-koo. Tous les poussins, y compris FIFI, l'ont entendu et sont venus se cacher sous ses ailes. Monsieur l'aigle était très déçu. Il s'en est allé chercher ailleurs les poussins têtus à attraper.

L'analyse du conte: les petits poussins têtus

La structure de ce conte peut se résumer de cette façon : un enfant entêté est Châtié, mais sauvé de justesse.

Nous avons deux mouvements : le premier est négatif, descendant. Il comprend trois séquences :

1- Situation initiale :situation normale, mais l'équilibre devient instable à cause de la conduite inhabituelle de DUDU et de FIFI (mère poule éduque ses poussins sur tout ce qui peut être susceptible d'entrainer leur perte. Elle les conseille de ne pas s'éloigner d'elle car, l'aigle, leur pire ennemi rode dans les parages, n'attendant qu'une seule occasion pour se déployer sur sa proie).

2- Dégradation de la situation par désobéissance ou indiscrétion. (Les poussins têtus persistent dans leur entêtement malgré les reproches et les conseils de leur mère. Ils s'éloignent pendant que leurs frères LULU, TITI, et KUKU restent auprès de leur mère).

3- Danger couru du fait de leur mauvaise conduite (FIFI et DUDU étaient trop éloignés, et constituaient ainsi une proie facile pour l'aigle. DUDU causa sa perte, le jeune poussin fut emporté par l'aigle).

4-Situation à nouveau normale : (en fait plus stable, puisque FIFI change complètement de conduite et devient obéissante suite à la mort de sa soeur causée par leur désobéissance).

Au bout du compte, le cycle est complet : à partir d'une situation plus ou moins stable au départ, le héros désobéissant ou indiscret se trouve transformé à la fin après le grave danger auquel il a échappé. La situation est rétablie après avoir été dégradée.

Schémastuctural du type cyclique positif :

Situation : normale .........détérioration..... Manque.........amélioration ......situation stable (réussite).

Situation initiale normale 1

Représentation graphique:

Situation à

nouveau normale

(Fifi change complètement de conduite et devient obéissante 4

Dégradation de la situation (désobéissance et indiscrétion de Dudu

et de Fifi

2

Dégradation (mort de Dudu)

3

Comme on vient de le voir,  « les contes africains   sont structurés et ne sauraient plus longtemps être tenus pour l'assemblage capricieux de modèles choisis au hasard ». (Denise Paulme, 1976 :44). Appliquée aux contes en pidgin, l'analyse structurale permet de mettre en évidence les traits qui leurs sont propres. C'est sans doute pour cette raison que l'on conviendrait avec Denise Paulme ( 1976 :44) lorsqu'elle affirme  : « l'analyse morphologique n'est pas une fin en soi mais, un moyen pour mieux comprendre l'esprit humain tel qu'il s'exprime à travers une création particulière , qui est , ici, l'oeuvre littéraire » .

L'étude des structures en effet peut permettre d'établir aussi une relation analogique entre la structure de la narration et la structure sociale ou même la structure de la pensée, dans la mesure où le conte, tout comme le mythe, et comme toute littérature, sont tributairesde la société qui les produit et par conséquent, révélateur des valeurs idéales du groupe social. Faut -il encore mentionner ici que, c'est le recours à l'analyse morphologique qui permet véritablement de voir les ressemblances et les différences réelles entre deux contes.

Il faut donc convenir avec nous qu'une typologie des contes ou des mythes qui ont des thèmes majeurs à partir des personnages principaux, si elle est commode ; n'a pas un caractère scientifique, car elle repose sur des critères conjoncturels, caducs. Seule une analyse structurale, tenant compte de la grammaire narrative des populations africaines, permet de mettre en évidence la spécificité des divers contes et la différence réelle entre des récits apparemment identiques.

précédent sommaire suivant






La Quadrature du Net